La science des pesticides doit être indépendante, plaide un chercheur

Des drones larguent des pesticides dans un champ de thé. La majorité des études concernant les pesticides sont financées par ceux qui les produisent et les vendent. Shutterstock

Il ne faut pas croire les vendeurs lorsqu'ils affirment que leurs produits sont les meilleurs sans bien s’informer.

La même logique doit s'appliquer lorsqu'il est question des pesticides. La science les concernant est incertaine, tout comme la source de certaines études. Il est difficile de naviguer dans les méandres des recherches qui semblent parfois dire une chose et son contraire.

Pour un agriculteur, des différences de production au champs de l'ordre de 10% auront un énorme impact sur le bilan financier. Pourtant, les variables que l'on retrouve dans les tests agricoles présentent des erreurs encore plus grandes.

Il faut donc être particulièrement vigilant quand on prépare des tests. Les résultats de rendement sur le terrain pour une production dépendent du cultivar (la sorte spécifique de semences utilisée), des engrais utilisés (autant la sorte, les quantités, que les modes d’application), du travail du sol, du drainage, de la gestion des mauvaises herbes, des insectes nuisibles, des maladies, des variations météorologiques, et j’en passe. Toutes ces variables tendent donc à produire des résultats qui sont souvent peu concluants ou contradictoires et donc d’une interprétation difficile.

Des pommes de terres contaminés par des insectes. Une mauvaise analyse des risques peut avoir des effets désastreux sur une production. Shutterstock

Je fais de la recherche sur les contaminants dans l'environnement depuis 25 ans, focalisant sur les situations où des produits chimiques sont présents au-delà des concentrations perçues comme normales. Comment peut-on départager la présence d'un composé étranger qui ne devrait naturellement pas être là mais qui n'a pas d'impact, et le seuil de concentration à partir duquel il a des impacts significatifs ? Et si ces impacts sont avérés, qu'on puisse réglementer et prévenir pour empêcher des effets nuisibles sur la santé humaine ou sur l'environnement ?

Des recherches vraiment fiables ou téléguidées?

La façon de concevoir une expérience scientifique, son design expérimental, tel que mis en place par le chercheur, a une énorme influence sur les résultats escomptés et peut grandement « aider » à démontrer une influence bénéfique ou « prouver » qu’une telle approche est inutile.

Par exemple, je fais un petit test préliminaire sur un certain nombre de fermes choisies réellement au hasard. Je pourrai après ma première saison déterminer les sites où ce que je veux démontrer varie le plus (ou le moins, selon mon objectif).

L’année suivante je prépare une étude approfondie, avec une rigueur exemplaire pour mon design expérimental. Si je sélectionne mes sites de façon aléatoire, les biais seront vraiment dû au hasard. Mais si j’ai parcimonieusement choisi certains types de sites pour obtenir un résultat plus clair sans le mentionner, j’aurai induit un biais systématique qui pourrait être très difficile à déceler lors d'une révision par les pairs.

Je produirai alors une étude scientifique qui semble parfaitement valable mais dont j’aurai tenté de téléguider les résultats.

De la difficulté de mener des études neutres

La majorité des études disponibles sur les pesticides sont financées par ceux qui les produisent, souvent selon leur design expérimental. Certains rapports d’étude sont plutôt mis de côté tandis que d’autres résultats sont très largement diffusés.

Épandage de pesticides dans un champ. La majorité des études sur les pesticides sont financées par les producteurs de produits chimiques. Shutterstock

De façon générale, les chercheurs qui produisent des résultats utiles pour l’industrie ont beaucoup plus de facilité à financer leurs travaux alors que ceux qui travaillent sur les moyens de réduire l’usage de pesticides ou sur le bénéfice des approches agronomiques alternatives aux pesticides devront se limiter au financement gouvernemental pour financer leurs travaux.

Pire, certains chercheurs qui travaillent sur l’impact environnemental des pesticides risquent de subir des attaques menées par l’industrie sur leur crédibilité scientifique, leur éthique, voire leur vie personnelle. On n'a qu'à voir à ce sujet les déboires de Tyrone Hayes. Ses travaux sur l'atrazine incommodait Syngenta qui a mis en place une stratégie systématique pour le discréditer et ainsi tenter d'invalider ses publications.

De la dangerosité variable du pesticide

Ensuite, il faut bien reconnaître qu’un pesticide est conçu et utilisé pour éliminer une « peste » quelconque. Il est donc par définition nocif – au moins pour la cible. Les herbicides visent à diminuer les mauvaises herbes (sans trop affecter les plantes qu’on veut produire), les insecticides veulent contrôler les insectes nuisibles sans affecter les pollinisateurs et autres insectes bénéfiques. Enfin les rodenticides ciblent les rongeurs nuisibles.

Les criquets pèlerins détruisent les fermes horticoles et causent des dégâts aux agriculteurs. Shutterstock

Malheureusement, tous les pesticides ont le potentiel de nuire aux plantes utiles, aux poissons, aux insectes, aux oiseaux. Certains affectent particulièrement les prédateurs en fin de chaîne alimentaire (par exemple, les oiseaux de proie, mammifères marins, ours polaire).

Le défi de l’incertitude est de déterminer, pour chaque espèce qu’on veut protéger, la dose limite qui aura un effet nuisible. On ne cherche pas vraiment la dose létale qui va tuer tous les organismes, mais bien la plus petite dose qui aura un impact significatif sur un nombre suffisant d’individus ou d’organismes. Les seuils spécifiques où on considérera un impact comme significatif sont variables et relèvent plus d’un choix sociétal que scientifique.

Des incertitudes dans les estimations de risques

Quand un nouveau pesticide est mis sur le marché, un certain nombre d’études produites par le fabricant doivent avoir démontré une innocuité contre une gamme de cibles potentielles. Ces études toxicologiques (pour l’humain) et écotoxicologique (pour l’environnement) serviront à déterminer des doses à ne pas dépasser et des critères seuils pour préserver la qualité de l’environnement, incluant l’eau potable.

Cet exercice tend à déterminer la plus grande concentration possible qui pourrait être permise et qui n’aura pas d’effet significatif sur la santé humaine ou l’environnement. Il doit absolument être fait en se basant sur des études scientifiques de qualité, produites sans conflit d’intérêt.

Ça n'est pas toujours le cas. On apprend cette semaine que des travaux présumés objectifs sur le glyphosate, une substance classée comme un « cancérogène probable », selon une agence de l'OMS, ont été révisés secrètement par le géant de l'agrochimie Monsanto.

Il y a toujours une part d’incertitude dans ces estimations de risque. Si on adopte une approche de preuve des risques, les critères seront beaucoup moins stricts qui si on intègre le principe de précaution. Dans le doute, par précaution, on resserrera les seuils pour éviter de causer des torts difficilement réparables.

Il est donc important de comprendre que plus on fait d’études, plus on a de chances de trouver un organisme biologique non ciblé particulièrement sensible, ou des conditions spécifiques qui aggravent la toxicité d’un pesticide. Dans la majorité, sinon la quasi-totalité des cas, les critères de qualité pour la santé et l’environnement évoluent toujours dans le temps pour un resserrement progressif – au fur et à mesure que les études s’accumulent pour démontrer les impacts.

On peut aussi observer la même tendance avec l’interdiction de certains pesticides. Par exemple, il y a un siècle, on utilisait de l’arséniate de plomb jusqu’à la mise en marché du DDT, un nouveau pesticide moderne qui s’annonçait comme efficace sans les risques associés à l’arsenic (on s’inquiétait moins du plomb à ce moment).

On a ensuite banni le DDT qui tuait les aigles, les faucons et qui affectaient certainement aussi les humains. On a donc transféré ensuite vers les pesticides organophosphorés, qui n’avaient pas les risques du DDT, mais qui sont neurotoxiques et affectent nos enfants même avec à de très faibles concentrations.

On vaporise encore du DDT dans des villages, en Thaïlande. Le produit tue les moustiques responsable du paludisme, de l'encéphalite, de la dengue et du Zika. Mais il comporte des risques avérés pour la santé. Shutterstock

Aujourd’hui, nous utilisons des néonicotinoïdes (certaines de nouvelles générations remplaçant ceux qui commencent à être bannis) ainsi que le glyphosate, actuellement l'herbicide le plus utilisé au monde.

Radio-Canada vient de révéler que plus du tiers des échantillons testés par l'Agence canadienne d'inspection des aliments entre 2015 et 2018 contenaient des résidus de glyphosate.

Au fur et à mesure que les études vont s’accumuler, on resserrera les règles et l’industrie va s’adapter en proposant des alternatives.

Attention aux dogmes

Il faut aussi être vigilant de ne pas tomber dans une approche dogmatique qui refuse tout apport chimique.

Certaines règles de la culture biologique sont plutôt apparentées à une croyance ou une religion, sans fondement scientifique. Par exemple, si un produit chimique est « naturel » et peut être fourni en broyant de la roche, le produit est éligible, mais si le même produit est généré par chimie de synthèse, il sera interdit.

Il faut arriver à départager dans quels cas un usage modéré et minimisé de pesticides peut être bénéfique sans causer d’impact significatif sur la santé humaine ou l’environnement.

Il faut aussi être à l’écoute des approches agronomiques alternatives qui permettent de réduire la dépendance aux pesticides. Les informations offertes aux producteurs, et qui les guident dans leurs décisions, ne doivent pas être fournies par des intervenants dont le gagne-pain dépend de la vente de pesticides. Et qui nous disent que c’est économiquement impossible de modifier notre façon de faire l’agriculture.

La recherche scientifique indépendante nous informera sur les meilleures approches agronomiques et sur les impacts potentiels sur la santé et l’environnement. Les réglementations environnementales et les conseils agronomiques ne peuvent dépendre des intérêts commerciaux qui produisent et vendent les pesticides.

La Conversation

Sébastien Sauvé reçoit du financement de plusieurs organismes gouvernementaux aux niveaux fédéral, provincial et municipal ainsi que du financement en partenariat avec le privé (Veolia, ThermoSisher, BlueLeas inc). Il a aussi été membre du Cercle scientifique de la Fondation David Suzuki.

Pensée des « gilets jaunes » : trois ingrédients à prendre en compte

Devant cet objet politique mal identifié que constitue le mouvement des « gilets jaunes », le regard porté sur différents types de considérations semble s’imposer. La satisfaction dans la vie et la confiance interpersonnelle ont été récemment mises en avant pour expliquer les comportements électoraux observés en 2017 et ont été remobilisées pour éclairer le mouvement des « gilets jaunes ». Parmi les objectifs de cette étude figure la compréhension des « ressentis subjectifs et du socle intellectuel de leurs idéologies » : « Dans les deux cas (2017 et crise des « gilets jaunes »), la vieille opposition gauche-droite a laissé place à un nouvel antagonisme, dans lequel les variables de bien-être subjectif ou de confiance à l’égard des institutions ou des personnes jouent un rôle central et sous-estimé jusqu’alors. »

Ce tableau nous semble devoir être précisé par l’évocation de deux autres considérations qui permettent de désagréger la notion de « satisfaction dans la vie ». En premier lieu, le souci du court terme dans les revendications des « gilets jaunes » et, en second lieu, la domination de valeurs matérialistes au sens de Ronald Inglehart.

Court terme et valeurs matérialistes

Dès l’origine du mouvement, le pouvoir d’achat a été élevé en tête des préoccupations avec le rejet de la hausse des taxes sur les carburants et, d’une manière plus générale, le mouvement anti-fiscal. Sur les ronds-points combien d’enquêtes ou de micro-trottoirs n’ont pas révélé l’angoisse généralisée de la sécurité économique à brève échéance voire l’angoisse alimentaire dès le 10 du mois ? « Remplir le frigo à la fin du mois » est ainsi apparu comme une urgence élémentaire, tout à fait légitime, qui traduit bien l’horizon temporel très proche des « gilets jaunes ». Au souci de la « fin du monde » (la transition écologique) les « gilets jaunes » substituent plus volontiers le souci de la « fin du mois ».

Selon l’étude récente du Cepremap et du Cevipof précitée, « près de 70 % de ceux qui soutiennent les « gilets jaunes » fortement vivent dans un ménage dont le revenu disponible net est inférieur à 2 480 euros – soit le revenu médian en France. Et 17 % vivent dans un ménage avec moins de 1 136 euros. En outre, 24 % des soutiens (des « gilets jaunes ») déclarent s’en sortir « très difficilement » avec le revenu de leur ménage, soit deux fois plus que la moyenne ». Ces chiffres atténuent légèrement l’état dramatique de la population suggéré par des représentations médiatiques un peu hâtives.

Cette « courtermisation » du politique rejoint le caractère matérialiste de la revendication. Dans son ouvrage précité, Ronald Inglehart met au jour, dès 1977, la dichotomie des valeurs matérialistes et post-matérialistes.

Les premières sont attachées à la satisfaction de la sécurité sous toutes ses formes, physiques et économiques principalement. Il s’agit d’obtenir des biens matériels de première nécessité assurant la sécurité physique (protection, emploi, alimentation…) des individus. Travaillant sur des séries chronologiques de données empiriques, Inglehart met en évidence que les générations socialisées au cours de périodes marquées par les privations de toutes sortes sont amenées à développer des valeurs matérialistes. Ainsi en va-t-il des cohortes d’individus socialisés dans l’Allemagne ou le Japon dévastés d’après-guerre.

Puis les « trente glorieuses » marquées par un développement économique constant, de nature à assurer des sociétés où le confort et l’abondance se généralisent, connaissent l’éclosion de cohortes aspirant à des valeurs post-matérialistes (l’égalité des sexes, la protection de l’environnement, la satisfaction au travail…). On a ainsi pu donner une interprétation de Mai 68 comme l’aboutissement de ces revendications post-matérialistes.

Certes, le court terme n’y était pourtant pas exclu des slogans, comme l’atteste l’injonction à « jouir sans entrave ». Les valeurs matérialistes des « gilets jaunes » semblent confirmer l’hypothèse d’Inglehart moins en termes générationnels qu’en termes de segments sociaux. Les groupes sociaux qui souffrent le plus d’un défaut de bien-être confirment leur aspiration à la satisfaction de revendications matérialistes et à court terme. Les « gilets jaunes » ont, pour le moins, problématisé au grand jour, et parfois violemment, une situation insatisfaisante, c’est-à-dire qui révèle un écart entre l’état de choses existantes et ce qui paraît souhaitable.

La « déconnexion » des élites politiques

Dès lors, on comprend mieux l’incompréhension totale entre le « peuple » des « gilets jaunes » qui demandent l’accès à plus de biens normalement accessibles à tous et les « élites » supposées « capter » les ressources de bien-être et les ressources de la volonté générale pour parler comme Mudde et Kaltwasser, et donc les en priver.

Cette incompréhension devient particulièrement sensible dans le rejet du politique comme étant le lieu d’épanouissement des élites. Or l’une des fonctions essentielles du politique consiste à prévoir, à anticiper l’avenir et donc elle est caractérisée par l’analyse des perspectives à long terme. On se rappelle du « gouverner c’est prévoir » de Pierre Mendès-France. D’où les critiques si fréquentes dans le discours des « gilets jaunes » à propos de la « déconnexion » des élites politiques avec les réalités socio-économiques et la justification de la défiance qu’elles suscitent pour cause de temporalités incompatibles.

À ces deux types de considérations, on peut, en effet, ajouter une troisième dimension constituée par l’axe confiance-défiance, forme simplifiée du capital social dont ils sont dépourvus. Les « gilets jaunes » ont été souvent caractérisés par leur isolement social auquel la réunion récurrente sur les ronds-points comme les manifestations du samedi venaient apporter un antidote qui permet de retrouver la convivialité et la solidarité perdues.

L’écueil des finances publiques

Que tirer de cette triple opposition entre court et long terme, valeurs matérialistes et post-matérialistes et confiance et défiance pour la sortie de crise ?

Si on les projette sur les propositions qui devront émerger du « Grand Débat national », on est amené à retenir quelques hypothèses. S’agissant tout d’abord du terme auquel les décisions devront correspondre, il semble nécessaire qu’il y ait des mesures complétant celles du 10 décembre concernant la prime de fin d’année, l’augmentation du salaire des travailleurs payés au smic de 100 euros en 2019, l’annulation pour cette année de la CSG pour les retraités gagnant moins de 2 000 euros par mois et la défiscalisation des heures supplémentaires dès 2019.

Le Président avait compris la très forte attente de mesures à court terme puisqu’il a déclaré dans son discours : « Je demande au gouvernement et au parlement de faire le nécessaire afin qu’on puisse vivre mieux de son travail dès le début de l’année prochaine ».

On voit bien que des mesures complémentaires d’ordre économique ne pourront être que limitées compte tenu de l’état des finances publiques. Il faudra cependant s’efforcer de trouver des mesures de nature à satisfaire des aspirations à court terme, même si elles seront de toute façon considérées comme insuffisantes par les « gilets jaunes » compte tenu du rejet massif du Président (mais pas nécessairement par le reste de tous les autres Français qui restent très largement majoritaires).

Si on connaît les principaux facteurs du bien-être subjectif (le revenu, le statut d’emploi, l’âge et le niveau d’éducation), on ne voit guère que la redistribution pour être utile à la réparation à court terme. Mais on se heurte là à l’écueil des finances publiques, sauf à infléchir la politique économique et sociale suivie depuis 2017 (un point abordé dans un second article à venir). On pourra, toutefois, remarquer que le Grand Débat est national et qu’en ce sens il n’est pas supposé déboucher sur la satisfaction des demandes exclusives des « gilets jaunes » mais bien de tous les citoyens français. En ce sens la distinction entre confiance et défiance doit être prolongée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Vers l’automatisation de la censure politique

Une tribune de Félix Tréguer, membre de La Quadrature du Net

Pour vous opposer à l’automatisation de la censure imposée par le règlement terroriste, rendez-vous sur notre page de campagne et contactez les députés européens jusqu’au 21 mars

Nous sommes à un tournant de la longue histoire de la censure. Ce tournant, c’est celui de la censure privée et automatisée. Il acte une rupture radicale avec les garanties associées à la liberté d’expression que les luttes démocratiques du XIXème siècle nous avaient léguées en héritage.

L’héritage démocratique-libéral piétiné

La loi de 1881 sur la liberté de la presse – aujourd’hui interprétée à la lumière de la Convention européenne des droits de l’Homme – est certes pleine de lacunes, et on a trop souvent tendance à exagérer son libéralisme. Mais elle n’en demeure pas moins une boussole fondamentale pour la liberté d’expression, prévoyant par exemple des règles procédurales spéciales pour juger a posteriori des abus de cette liberté, et consacrant la compétence exclusive du juge judiciaire dans le cadre de procédures publiques.

Ces dernières années, cet héritage a été piétiné. Les protections associées à la liberté d’expression reculent partout : dans la rue, dans la presse mais aussi et surtout sur Internet. Si le phénomène est ancien, le contexte actuel de crise (anti)terroriste et la dérive autoritaire qu’oppose le pouvoir aux mouvements sociaux y contribuent grandement. Pour ne prendre qu’un sujet qui nous intéressera ici, rappelons par exemple qu’en 2014, le législateur a estimé que l’« apologie du terrorisme » sur Internet n’aurait à ce point rien à voir avec la liberté d’expression qu’elle pourrait faire l’objet d’une censure secrète du ministère de l’intérieur. Cette évolution aura d’ailleurs conduit fin 2016 à la censure de communiqués revendiquant des actes de destruction matérielle de véhicules policiers, en réponse à l’inculpation de personnes arrêtées en lien avec les manifestations contre la loi travail de 2016.

Par le même vote de 2014, le Parlement jugeait également l’apologie du terrorisme indigne de la loi de 1881 et de ses garanties, et bien plus à sa place dans le code pénal. En contournant les garanties procédurales attachées à la loi de 1881, cette évolution aura conduit aux comparutions immédiates et à des condamnations totalement disproportionnées de dizaines de provocateurs au lendemain des attentats de janvier 2015.

De l’expérimentation à la législation

Cette fuite en avant est en train d’atteindre un point de bascule. Depuis 2015, les gouvernements français, britannique, allemand et étasunien n’ont eu de cesse de mettre les multinationales de l’économie numérique sous pression pour les inviter à faire la police sur leurs plateformes. De visites ministérielles dans la Silicon Valley en sommets « États-plateformes » sur le terrorisme, Google, Facebook et consorts ont accepté ces collaborations visant à massifier la censure de la propagande terroriste dans un cadre extra-judiciaire.

Après de nombreuses expérimentations menées ces dernières années, notamment par  Interpol ou encore le ministère de l’intérieur français, ces nouveaux agencements public-privé sont en passe d’être couronnés par l’adoption à marche forcée d’un règlement européen dédié à la lutte contre la propagande terroriste, présenté en septembre dernier par la Commission Juncker.

La France est, avec l’Allemagne, directement à l’origine de ce texte. Le 12 avril dernier, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb et son homologue allemand écrivaient à la Commission européenne pour l’intimer d’agir au plus vite pour présenter et faire adopter ce texte. Celle-ci a donc obtempéré, présentant son projet en catimini le 12 septembre – le jour où le Parlement européen adoptait le fameux article 13 de la directive copyright, dont les obligations en matière de censure automatique nourrissaient alors la controverse.

Dans sa version initiale, ce projet de règlement antiterroriste tient en quelques articles :

  • L’article 4 prévoit une obligation pour tout fournisseur de service Internet (hébergeurs web, fournisseurs de messagerie, etc.), quelle que soit sa taille ou son fonctionnement (il ne s’agit pas seulement des grosses plateformes), de retirer dans un délai d’une heure les contenus signalés par les autorités, sous peine d’importantes sanctions financières.
  • L’article 5 permet également à ces mêmes autorités d’imposer une telle censure non sur la base du droit national applicable (par exemple, en France, le décret Cazeneuve de février 2015 sur la censure administrative d’Internet), mais sur la base des conditions d’utilisation des plateformes. Les polices européennes pourront donc, comme le fait déjà le ministère de l’intérieur français ou Europol, signaler des contenus haineux ou terroristes pour exiger leur censure, sur la base du droit privé.
  • L’article 6 impose enfin aux hébergeurs d’adopter des mesures « proactives » pour lutter contre la propagande terroriste (article 6). Comme dans la directive copyright, il s’agit en réalité de déployer des filtres informatiques scannant l’ensemble des contenus mis en ligne par les utilisateurs d’un service pour bloquer ceux correspondants à certains critères arrêtés par ces firmes. Une forme de censure préalable, mise en œuvre par des acteurs privés via des outils automatiques qui pourront être paramétrés en partenariat avec les États.

La censure automatique bientôt généralisée

De la lettre d’avril 2018 émanant des ministres de l’intérieur français et allemand, il ressort deux choses, depuis confirmées par les informations glanées ces dernières semaines dans différents ministères.

D’abord, la certitude que le règlement est un pied dans la porte, une manière bien coutumière d’imposer des mesures controversées en invoquant des justifications supposées imparables – ici la lutte (anti)terroriste. Comme l’expliquent les ministres de l’intérieur dans cette missive :

« Il conviendra par la suite d’étendre les règles fixées aux contenus à caractère pédopornographique et à ceux relevant des discours de haine l‘incitation à la discrimination et à la haine raciale, atteinte à la dignité de la personne humaine…) ».

À terme, ce nouveau régime de censure a donc vocation à être généralisé. Il suffira de revoir les paramètres de ces outils de censure pour ajouter de nouvelles catégories de contenus.

Le deuxième enseignement de cette lettre des gouvernements français et allemand est que ces systèmes de censure automatique développés par les grandes plateformes devront être proposés à l’ensemble des acteurs visés par ce texte. Comme le soulignent les ministères dans leur missive :

« Les grandes entreprises [devront] apporter un soutien logistique aux plus petites plateformes, tant les moyens de celles-ci sont par trop limités pour apporter une réponse efficace à notre injonction de retirer rapidement les contenus à caractère terroriste ».

Il est vrai que ces systèmes sont coûteux : Content-ID, l’outil mis en place par YouTube pour détecter de possibles atteintes au droit d’auteur dans les vidéos publiées par ses utilisateurs, aura à lui seul coûté près de 100 millions de dollars en développement…

Macron en soutien

Début novembre 2018, lors du Forum sur la gouvernance d’Internet qui se tenait dans les locaux de l’Unesco à Paris, Emmanuel Macron est revenu sur ce règlement, un texte qu’il a dit « soutenir pleinement », espérant « son adoption rapide avant les élections européennes ». Soit en à peu près 6 mois, délai exceptionnellement court pour un texte sécuritaire qui institue une censure extra-judiciaire pour l’ensemble des acteurs du Net opérant au sein de l’Union européenne.

Or, dans son discours, Macron confirme le bien-fondé des craintes soulevées par le règlement. Assurant que la « régulation des contenus illicites ou indésirables » est « la prochaine frontière », il s’empresse de distinguer « deux blocs » :

  • « le premier concerne la lutte contre les contenus objectivement et gravement illégaux – le terrorisme, la pédopornographie ». Pour ces contenus, l’intelligence artificielle est « mûre », assure le président français. C’est bien le sens du règlement européen que d’en généraliser l’usage.
  • « le second rassemble les contenus dont le caractère illicite est soumis à une interprétation, souvent d’ailleurs différente d’un pays à l’autre – les contenus haineux, la diffamation, le harcèlement ». Pour ces derniers, Emmanuel Macron estime que l’intelligence artificielle « n’est pas encore assez fine pour distinguer l’ironie, la parodie ou au contraire reconnaître un sous-entendu abject sous un discours policé ».

« Pas encore », donc bientôt ? Cette perspective a récemment été confirmée par Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique : en annonçant le plan de lutte contre les contenus haineux sur Internet, le 14 février dernier, celui-ci évoquait sans réserve la perspective de soumettre les « discours de haine » à la censure automatique.

Quant à la référence aux contenus « indésirables », signifie-t-elle que que le chef de l’État entend encourager l’extension de ces systèmes de censure à des contenus licites mais réputés nuisibles par le pouvoir ? Un projet qui, parmi tant d’autres choses, contredit frontalement l’image d’un homme politique prétendant incarner l’« axe humaniste » européen dressé contre la fascisation du continent…

L’intelligence artificielle, Saint Graal des États

Durant les trois jours du Forum sur la gouvernance d’Internet, l’« intelligence artificielle » (ou IA) était sur toutes les bouches. C’est bien elle, en réalité, la nouvelle frontière censée transformer toutes les bureaucraties. C’est bien elle qui, selon l’expression entendue à maintes reprises durant cet événement, permettra à la surveillance et à la censure de « passer à l’échelle » (« scale up », en anglais).

Les progrès réalisés ces dernières années en « Machine Learning » et en traitement automatique des textes et des images fait en effet figure de Saint Graal pour les États. Fin 2017, un conseiller de Theresa May expliquait que si les États avaient besoin des multinationales américaines pour faire le sale boulot, c’est qu’après tout, « ces entreprises ont les meilleurs cerveaux du monde ».

Ces firmes, réunies depuis juin 2017 au sein d’un consortium baptisé « Global Internet Forum to Counter Terrorism », mettent en avant des résultats impressionnants (quoique guère vérifiables) en matière d’automatisation de la détection des contenus terroristes : YouTube parle de 98% de contenus de ce type repérés automatiquement, tandis que Facebook explique que 99% des contenus liés à l’État islamique ou à Al-Qaïda sont retirés avant que quiconque ne les ait signalés.

Pour l’heure, ces outils de censure automatique n’opèrent souvent qu’un premier filtrage, et l’immense majorité des contenus censurés sont en réalité « modérés » par des prestataires établis en Inde, au Philippines ou au Maroc pour juger de la conformité de textes ou d’images aux conditions d’utilisation des plateformes. Ces petites mains de la censure qui travaillent dans des conditions déplorables se voient imposer des objectifs délirants de l’ordre de 2000 images par heure, soit une appréciation portée sur une image en moins de deux secondes. En 2017, Facebook annonçait porter ses équipes de modération de 3000 à 7500 personnes. Google envisageait dans le même temps de porter le nombre de modérateurs YouTube à plus de 10 000.

Ces chiffres rappellent que, malgré ses rapides progrès, la censure automatisée n’est encore que balbutiante. Mais compte tenu des milliards investis dans la recherche en IA et des pressions exercées par les États, sa généralisation est désormais à portée de main. La censure privée et automatisée, que des organisations comme La Quadrature du Net combattent depuis des années, est bien en passe de fonder un nouveau régime de censure.

La fusion État-GAFAM : actualisation de logiques anciennes

Si l’on pense l’État non pas comme un bloc aux contours clairement identifiés (à la manière des juristes) mais davantage comme un ensemble de pratiques et une rationalité que Michel Foucault désignait comme la « gouvernementalité », alors il est clair que ce que ces évolutions donnent à voir, c’est l’incorporation de ces acteurs privés à l’État ; c’est la cooptation de leurs infrastructures et la diffusion de leurs savoir-faire dans le traitement et l’analyse de masses de données désormais cruciales dans les formes contemporaines de gouvernement. C’est donc une fusion qui s’opère sous nos yeux, bien plus qu’une concurrence entre les États et les GAFAM qui chercheraient à se substituer aux gouvernements.

Ces logiques de cooptation d’acteurs privés par l’État sont récurrentes dans l’histoire de la censure. À partir du XVIè siècle, alors que le développement de l’imprimerie joue un rôle clé dans la propagation de doctrines politiques et religieuses subversives, l’État moderne en gestation recourait déjà aux partenariats public-privé dans la surveillance et la censure des communications.

En France par exemple, le cardinal de Richelieu conclut au début du XVIè siècle une alliance avec les libraires parisiens qui réclament un monopole perpétuel sur l’édition des livres pour écraser la concurrence. Ils se voient octroyer des privilèges à durée quasiment illimitée en échange de la conduite d’une mission de surveillance des publications et la docte application des règlements en matière de censure. Cette politique bientôt élargie à l’ensemble du royaume, permettra à une trentaine d’imprimeurs-libraires de maîtriser tant bien que mal la production et la distribution des livres. Cela n’étouffait évidemment pas totalement l’édition clandestine, mais permettait de maîtriser un tant soit peu les effets politiques de l’imprimerie, d’affermir l’absolutisme tout en remplissant les caisses de quelques hommes d’affaires.

Lors de leur apparition au tournant des années 1980, les réseaux informatiques – et Internet en particulier – se sont donnés à penser comme une technologie radicalement subversive des formes de contrôle des communications qui s’étaient institutionnalisées dans le giron de l’État moderne, et transposées aux différentes techniques de communication apparues depuis l’imprimerie. Ils allaient bientôt induire la massification des flux transfrontières d’information, l’anonymat relatif des communications numériques, l’appropriation de ces technologies par des groupes contestataires et marginalisés dans l’espace public traditionnel, et plus généralement la démocratisation de la capacité d’expression publique au delà du petit cercle des personnes ayant jusqu’alors accès aux médias traditionnels. Tout cela déstabilisait les modalités de contrôle de l’espace public et, plus encore, la souveraineté des États. Internet était donc perçu comme un espace dangereux. Il fallait donc réarmer la police de l’espace public ou, pour reprendre le vocable que Nicolas Sarkozy avait emprunté au parti communiste chinois, le « civiliser » (un terme encore repris récemment par Mounir Mahjoubi).

La solution est donc en passe d’être trouvée, et il aura fallu moins d’un quart de siècle. Aujourd’hui, au lieu d’une petite dizaines d’imprimeurs-libraires à l’échelle d’un pays, ce sont une poignée d’entreprises américaines qui sont cooptées par les bureaucraties d’État dédiées à la surveillance et à la censure. En dépit des discours lénifiants sur la « souveraineté numérique », les gouvernements préfèrent en fait renforcer la position dominante de ces multinationales, en obligeant l’ensemble des acteurs du numérique à leur acheter leurs systèmes de censure. Ceux qui ne pourront pas se le permettre ou qui refuseraient de se faire auxiliaires de censure – notamment ceux qui font encore vivre un Web indépendant, non-commercial, alternatif – seront poussés à mettre la clé sous la porte.

L’instrumentalisation de la lutte contre les discours de haine

On nous parle de lutter contre la propagande terroriste et les discours de haine. Mais il est désormais de plus en plus clair que cette lutte reposera sur des dispositifs de censure automatique qui resteront de véritables « boîtes noires », par définition secrètes, gérées par des partenariats public-privé opaques. Ces derniers consentiront peut être à mettre en scène une certaine transparence, un peu d’autorégulation et des aménagements présentés comme autant de garanties – à l’image de Facebook qui nous promet aujourd’hui de mettre sur pied une « cour suprême » pour recevoir des plaintes d’utilisateurs victimes de sa politique de « modération ». Mais ils ne présenteront jamais les garanties offertes par des juridictions traditionnelles. Et pour cause : ces dispositifs sont conçus pour s’en affranchir. La censure automatique des communications a cet avantage pour le pouvoir qu’elle est presque invisible, et donc pratiquement incontestable.

On nous parle de lutter contre les discours de haine via la censure d’Internet. Mais depuis plus de quarante ans que des incriminations existent pour réprimer les expressions incitant à la haine et aux discriminations, a-t-on vraiment fait des progrès en la matière ? De fait, l’intolérance se donne à voir au grand jour sur Internet, où elle s’abat sur des groupes structurellement discriminés. Pour autant, ces opprobres sont aussi quotidiennes dans les médias traditionnels, dans les cénacles politiques, et bien souvent dans les pratiques des institutions.

On nous parle de lutter contre les discours de haine. Mais il apparaît de plus en plus clairement que ce qui est aussi visé, c’est l’invisibilisation de tout discours associé de près ou de loin à des formes de violence politique qui risqueraient d’être perçues comme légitimes. C’est ce qu’illustre par exemple l’affaire déjà évoquée, lorsque fin 2016, au nom de la lutte contre le terrorisme, le ministère de l’intérieur enjoignait à deux sites participatifs de censurer un communiqué revendiquant l’incendie d’un hangar de gendarmerie, acte présenté par les auteurs comme une réponse à la répression policière (cette décision aura finalement été annulée début 2019 par la justice administrative, exceptionnellement saisie de cette affaire). Plus largement, c’est l’ensemble des discours politiques contestataires qui pourraient bientôt faire l’objet de cette censure secrète. La tentation du pouvoir est réelle, comme en témoigne les velléités récentes du ministère de l’intérieur de censurer un photomontage qui remplaçait le visage du général Pinochet et de ses sbires par ceux d’Emmanuel Macron, d’Édouard Philippe et de Christophe Castaner.

S’il était adopté, le règlement antiterroriste serait donc une pierre de plus dans la mise en place de ces nouveaux dispositifs dédiés à l’invisibilisation des expressions politiques contestataires. Rien qu’en s’en tenant à la catégorie de l’apologie du terrorisme, les outils de censure développés par les multinationales du numérique en lien avec les autorités trouveraient à s’appliquer à de nombreuses activités militantes : le sens du terme « terrorisme » est en effet tellement vague, ou lorsqu’une définition existe elle est tellement large, qu’il peut servir à justifier la censure de toute expression favorable à des actions politiques offensives ou violentes – y compris la destruction de biens matériels, le sabotage ou le blocage d’infrastructures.

Conjurer la re-féodalisation de l’espace public numérique

Si l’on se soucie de la liberté d’expression et de l’État de droit, si l’on se soucie de ménager un espace où le pouvoir pourra être critiqué, où nous pourrons débattre et nous organiser, où un peu de sens commun pourra se construire, ces nouvelles formes de censure doivent être tenues en échec.

Ce qu’il faut, c’est d’abord comprendre qu’une grande partie du problème lié aux discours haineux sur Internet tient à ce qu’est devenue l’économie politique de ce réseau. Le nœud du problème spécifique que pose Internet, c’est bien la manière dont les grandes entreprises du numérique conditionnent les régimes d’attention : les contenus attrape-clics, simplistes et sans nuance, jouant sur les émotions négatives ; les « bulles de filtres » qui nous enferment tout en donnant l’illusion de neutralité, et offrent un faux sentiment de sécurité en permettant aussi à des individus aux identités politiques radicalement adverses de venir nous agresser sur des plateformes ouvertes aux quatre vents.

Face aux « Fake News » et à la haine qui sévit aussi sur Internet, ceux qui prétendent nous gouverner se frottent les mains : le pourrissement de l’espace public numérique leur permet aujourd’hui de légitimer le retour de vieilles stratégies de contrôle. C’est tout le sens du discours de Macron au Forum sur la gouvernance d’Internet.

Ce n’est pourtant pas une fatalité. Ces dernières semaines, La Quadrature du Net a commencé à exposer des positions destinées à lutter par le droit contre ces infrastructures centralisées qui pervertissent le débat public, tout en favorisant l’éclosion d’îlots de communication communautaires et fédérés où pourront se redéployer les espaces d’expression, de conversation, et donc une partie du débat public. L’idée phare de ces propositions, c’est de casser le régime d’attention mis en place par les plateformes, fondé sur la collecte des données personnelles et la hiérarchisation des contenus à des fins commerciales, au sein d’infrastructures gigantesques pensées pour rendre les utilisateurs captifs.

L’objectif, c’est bien de promouvoir en lieu et place une nouvelle topologie de l’espace public numérique capable de protéger des lieux de discussion décentralisés mais pouvant être reliés les uns aux autres, laissant à chacun le choix de ses communautés et des limites données à la liberté d’expression, pour ainsi mieux maîtriser son degré d’exposition aux conflits qui traversent immanquablement l’espace public. L’espoir est d’ainsi réduire le risque de conflits interpersonnels non-souhaités. C’est de faire en sorte que la demande sociale de censure soit moins forte et que la censure préalable et automatique puisse ne plus apparaître comme la seule option valable ; que le principe d’une protection judiciaire de la liberté d’expression soit préservé.

L’urgence, c’est en tous cas de rompre l’alliance des appareils policiers et des grands marchands d’infrastructures numériques. C’est d’éviter que ne se consolident les fondements techniques et juridiques d’une société de contrôle nous enfermant imperceptiblement dans une cage de fer algorithmique.

Ce texte est adapté d’une intervention au colloque « Réglementer la liberté d’expression au nom du débat public », qui se tenait à l’Institut de Recherche Philosophiques de Lyon (IRPhiL) les 29 et 30 novembre 2018.

« Sous la douche, le ciel » : chronique d'une lutte pour la dignité des sans-abris et des précaires

Comment raconter, à l'heure des sanctions contre les chômeurs, des politiques urbaines anti-SDF et des coupes sociales généralisées, la lutte des plus précaires pour leur dignité ? Sans jamais tomber dans la condescendance ou le constat d'impuissance, Sous la douche, le ciel, film documentaire des réalisateurs Effi et Amir, prend le parti de l'humour et d'un regard centré sur l'intime pour questionner frontalement les velléités à la fois excluantes et profondément intrusives du monde actuel. Valorisant (...)

- Chroniques / , , ,

Comment les vers de terre font-ils pousser les plantes?

Ver de terre anécique (Lumbricus terrestris) Auteur, Author provided

Un avantage à travailler sur les vers de terre est que tout le monde pense les connaître ! Mais cela n'empêche pas que ces humbles travailleurs du sol sont toujours un sujet de recherche, notamment pour comprendre quels sont les mécanismes divers et compliqués qu'ils mettent en oeuvre pour agir sur les sols et les plantes.

Ver de terre endogé (Allolobophora icterica) Auteur, Author provided

Rappelons tout d'abord qu’il existe une grande diversité d’espèces de vers de terre (environ 6000 mais moins de la moitié a été décrite par les scientifiques). On classe ces espèces en trois groupes écologiques : les épigés qui vivent au-dessus du sol dans les feuilles mortes et s’en nourrissent; les endogés qui vivent dans le sol et se nourrissent de la matière organique morte qu’il contient, et les anéciques qui vivent dans le sol mais se nourrissent des feuilles mortes à la surface du sol.

Ingénieurs de l'écosystème

Les vers sont l’exemple parfait des espèces dites « ingénieurs de l’écosystème ». Toutes les espèces dépendent de leur environnement mais aussi modifient leur environnement, au moins en se nourrissant. Les espèces ingénieurs sont celles qui modifient très fortement leur environnement par des activités qui dépassent la simple nutrition. Par quels mécanismes ? Nous allons voir comment les vers modifient leur environnement, c’est-à-dire les sols, et de ce fait influencent la croissance des plantes.

Les vers endogés et anéciques creusent des galeries dans le sol. Pour cela, ils avalent de la terre et la rejettent sous forme de déjections que l’on appelle turricules. Cela crée des espaces vides et des agrégats plus ou moins compacts dans le sol et à sa surface. De ce fait, grâce aux vers de terre (et à d’autres organismes du sol), il n’est pas une couche compacte et homogène. Les espaces vides entre les agrégats facilitent la croissance des racines et l’infiltration de l’eau.

Schéma montrant les différents mécanismes par lesquels les vers de terre influencent la croissance des plantes. Auteur, Author provided

Tous les vers participent au recyclage de la matière organique morte. Quand une plante ou ses parties (racines, feuilles) meurent, la matière en résultant contient du carbone mais aussi des substances minérales (azote, phosphore…) vitales à la croissance des végétaux. Or, les plantes ne peuvent absorber ces substances qu’une fois la matière morte décomposée par les organismes décomposeurs comme les bactéries et les champignons.

Les vers participent à cette décomposition via différents mécanismes. Les épigés et les anéciques consomment les feuilles mortes et les fragmentent, ce qui facilite leur décomposition par d'autres organismes. Quant aux vers endogés, ils participent à la décomposition de la matière organique des sols en la consommant (Après avoir ingéré de la terre, ils arrivent à digérer une petite partie de la matière organique qu'elle contient). Mais ces vers agissent aussi en stimulant certains microorganismes (par exemple des bactéries) du sol.

Les vers, en fragmentant la litière, en créant des galeries et des agrégats de sol transforment complètement leur environnement. Comme ils ne sont pas les seuls dans le sol, ils influencent les autres organismes qui s'y trouvent : bactéries, champignons, protozoaires, nématodes, collemboles… . Ils peuvent par exemple favoriser certaines bactéries et en défavoriser d’autres. Il a ainsi été montré dans certains cas que les vers pouvaient diminuer l’abondance ou l’impact de certains agresseurs des plantes comme des nématodes phyto-parasites (vers microscopiques suçant la sève des racines). Potentiellement, l'effet inverse pourrait être observé.

Croissance des racines

les scientifiques ont remarqué que la présence de vers dans un sol changeait la croissance des racines. En leur présence, on trouve des phyto-hormones dans les sols. Normalement, ce sont des molécules produites par les plantes. Elles circulent dans les végétaux et en régulent leur fonctionnement et leur croissance comme le font les hormones des animaux. Mais d’où viennent celles des sols ? Le mécanisme n’a pas été entièrement démontré, mais on sait que certaines bactéries sont capables de fabriquer des phyto-hormones. L’idée serait que les vers favorisent certaines bactéries et les stimulent, si bien qu’elles se mettent à produire des phyto-hormones, ce qui change la pousse des racines (longueur de racine, ramification…). Au total, cela favorise la croissance des plantes.

Le ver serait donc un promoteur de croissance : une étude publiée en 2014 a montré que si l'on en met dans des plantes en pots, on remarque une augmentation moyenne de 23 % de leur croissance, par rapport à des pots sans vers. Cependant, il existe beaucoup de variabilité. L’augmentation de croissance peut atteindre jusqu’à 300 %. Par ailleurs, dans certains cas très rares, les vers diminuent la croissance des plantes. Il reste donc difficile de prédire, si on choisit une espèce de plante, une espèce de vers et un type de sol, quelle sera l’augmentation de la croissance de la plante. Même si certaines hypothèses ont été émises, aucune théorie générale ne permet de s'avancer sur cette question. Cela reflète la complexité de la science écologique qui doit prendre en compte une biodiversité très élevée (ici toutes les espèces de vers, de plantes et de bactéries), une grande diversité des conditions environnementales (ici les propriétés physico-chimiques des sols, comme leur contenu en argile, matière organique et azote…) et doit in fine prédire le résultat d’interactions très diverses entre ces organismes et leur environnement.

Expérience sur les effets de vers de terre sur la croissance du riz. thèse de Diana Noguera, CIAT, Colombie, Author provided

L’écologie des sols doit aussi faire face à des difficultés méthodologiques parfois insolubles. On comprend vite qu’il est facile de faire une expérience de quelques mois en pots. Mais il est beaucoup plus difficile de déterminer l’effet réel des vers, dans la nature, sur le long terme, par exemple sur des arbres ou sur la production de blé au bout de plusieurs cycles de culture. Pour cela, il faudrait maintenir des parcelles de sol avec des vers et d’autres sans vers pendant une longue période, ce qui est très difficile. Une solution alternative serait de faire tourner des modèles mathématiques.

Enfin, une question de recherche supplémentaire concernant les vers, complètement ouverte, est liée à l’évolution darwinienne de ces organismes. Au cours de leur évolution, les vers se sont adaptés à vivre dans les sols et à se nourrir de matière organique morte. Mais, indépendamment de ces évolutions « de base », potentiellement favorables aux plantes, la sélection naturelle a-t-elle sélectionné spécifiquement chez les vers des mécanismes leur permettant d’améliorer la croissance des plantes ? Cela pourrait être le cas de ceux faisant intervenir les phyto-hormones…

The Conversation

Sébastien Barot a reçu des financements de l'ANR.

La nature, un remède au mal urbain

P

Des travaux en bas de chez moi m’ont réveillée ce matin. Le bruit des marteaux piqueurs, les éclairages de rue qui illuminent les murs de l’appartement, les voitures qui défilent, ou juste l’air qui, au lieu de sentir le vert, sent le gasoil. On s’y est habitué. Les odeurs, les rythmes et les sons de la ville sont devenus ma norme.

De plus en plus d’auteurs évoquent le manque de nature dont souffre la société occidentale. Glenn Albrecht, ancien professeur à l’Université Murdoch, a créé le terme solastalgie pour évoquer la détresse que l’être humain éprouve face aux changements liés à son environnement naturel proche. Le journaliste américain Richard Louv, lui, parle même de trouble de déficit de nature dont les conséquences sur la santé vont du stress chronique à la dépression, en passant par les troubles du sommeil et l’hyperactivité.

Le parc des Buttes Chaumont à Paris. Wikipédia, CC BY

Alors que le mode de vie moderne pousse à plus d’heures face aux écrans, passer du temps au grand air est devenu optionnel. Mais pour l’animal humain que nous sommes, ce nouvel état des choses peut perturber jusqu’à notre sens d’appartenance. Albrecht parle de cette impression d’avoir le mal du pays alors même qu’on est à la maison. Peut-être parce que l’on s’est trompé de « maison ». Parce qu’on a besoin de nature. Si favoriser du temps dans la nature est salvateur, quelles en sont les vertus admises par la science, et comment peut-on ramener du sauvage dans un quotidien urbanisé ?

Les vertus de la nature

De plus en plus d’études sont menées afin de comprendre les effets physiologiques et psychologiques de la nature sur le corps et le cerveau humain. Voici les idées les plus répandues :

  • La nature réduit le stress

Selon une étude de l’Université du Michigan, passer du temps dans la nature est un remède efficace contre le stress. Des marches régulières dans la nature permettent d’abaisser le niveau stress et de réduire les symptômes de dépression. Cela ralentit le rythme cardiaque et diminue la tension artérielle. De même, le simple fait de jardiner diminue le taux de cortisol dans le sang – l’hormone du stress – et améliore de l’humeur.

  • La nature renforce l’immunité

Une étude de l’Université de l’Illinois a démontré un lien entre temps passé dans la nature et hausse de l’immunité. Cela résulte du fait que le corps, mis dans un milieu naturel, se met automatiquement en mode « repos/détente », l’opposé du mode « fuite/lutte » ; le système immunitaire, lié au système nerveux parasympathique, est alors mis sur pause. Une autre étude suggère que des « bains de forêt » (de l’expression japonaise shinrin yoku) augmentent le taux de globules blancs dans le sang jusqu’à 30 jours après exposition.

  • La nature rend créatif

Des chercheurs de l’Université de l’Utah ont soumis un groupe de randonneurs à une série de tests avant et après une randonnée de quatre jours. Les résultats montrent une amélioration de 50 % des capacités créatives des participants après randonnée. De même, les enfants qui travaillent dans des salles de classe en plein air apprennent mieux et génèrent plus d’idées créatives.

Plage d’Australie. Photographie de Mélusine Martin
  • La nature favorise le sommeil

La vie moderne qui encourage lever tôt et coucher tardif, le tout à la lumière d’ampoules électriques et d’écrans digitaux, aurait retardé notre horloge biologique interne d’environ deux heures. Selon une étude de l’Université du Colorado, faire du camping pendant seulement deux jours permet de rééquilibrer les rythmes naturels de veille et de sommeil. S’exposer dès le matin à la lumière du soleil aide à éviter sautes d’humeur, insomnie et prise de poids.


À lire aussi : Pourquoi la nature nous fait du bien, les scientifiques expliquent


Le dualisme homme/nature

On ne guérit pas de la ville lorsqu’on y est né. On la porte en soi. Je souhaitais lister les effets scientifiquement prouvés de la nature car c’est ce que l’esprit pensant aime entendre : la science réconforte, elle dit une « vérité ». On la croit avant même de l’avoir comprise. Mais il faut commencer par analyser ses croyances pour amorcer un changement réel.

Le dualisme homme/nature, concept important en sociologie environnementale, qui définit l’humain comme étant séparé de la nature, reste omniprésent dans la culture occidentale. L’avènement de la révolution industrielle, au XIXe siècle, a radicalement changé la relation de l’homme à la nature. Là où la nature était auparavant directement expérimentée (travail aux champs, etc.), elle est devenue le résultat d’une intellectualisation sociale et culturelle avec l’urbanisation et les changements de mode de vie qui en découlent.

Le milieu urbain nous coupe-t-il de la nature ?

On finit par comprendre et observer la nature par l’entremise des médias, des livres, sur Internet, au cinéma, etc. On s’y attache sans se rendre compte que ce n’est qu’une idée qui ne prédomine pas dans le monde entier. Comme l’explique Descola dans Par-delà nature et culture, « la manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose la moins bien partagée. » Le dualisme homme/nature est aussi aux fondements de la politique environnementale moderne. On ne chercherait pas à « sauver » la nature si l’on ne se pensait pas séparé d’elle. Autre. Retrouver la nature en ville, c’est abolir ces frontières.

Apprendre à redéfinir ce qu’est la nature, ce qu’elle n’est pas, c’est aussi apprendre à se redéfinir soi-même. Délaissons la croyance selon laquelle la nature, pour être vraie, doit être sauvage et absente de toute trace de vie humaine. La nature est tout autour de nous, tout le temps, qu’il s’agisse d’un parc en banlieue, du jardin de sa maison, de la colline derrière chez soi, des arbres le long d’une avenue, de la plage, de la Seine à Paris, du ciel. Si le terme nature implique un endroit où le vert l’emporte sur le béton, il est aussi important d’apprendre à porter notre attention sur ces petits bouts de nature que la ville inclut et de ne pas oublier que sous le goudron, il y a la terre. Alors comment faire pour ramener un peu de nature dans un quotidien urbanisé ?

Intégrer la nature à un quotidien urbanisé

Voici quelques façons simples et accessibles de réintégrer la nature en ville.

  • Passer 30 minutes par jour dans la nature. Lire dans un parc, marcher sur la plage ou flâner le long des quais sont autant de doses de nature en ville qu’il est aisé d’intégrer à sa routine quotidienne.

  • Mettre des plantes vertes chez soi En plus d’assainir l’air, elles ont un effet apaisant. Une étude réalisée par la NASA a testé un grand nombre de plantes et montré lesquelles étaient les plus purifiantes pour les environnements pollués.

  • Jardiner Si vous avez un jardin, tant mieux. Si vous vivez en appartement, cultivez en pots sur votre balcon ou rebords de fenêtre. Même un bocal de graines germées sur le comptoir de la cuisine constitue un mini jardin en soi.

  • Favoriser les matériaux naturels chez soi

Terre cuite, bois et lin, des matières naturelles dans la maison. Mélusine Martin

Essayez le bois et la terre cuite pour les ustensiles de vaisselle et de cuisine, les draps de lit en lin naturel ou en coton bio. Optez pour des contenants en verre plutôt qu’en plastique pour stocker la nourriture (vous pouvez en profiter pour recycler vos bocaux usagés qui font des tupperwares sains et gratuits).

  • Se reconnecter à la nature par l’alimentation

Faites le plein de fibres et de vitamines en faisant la part belle au végétal dans vos repas. Allez régulièrement au marché et tentez la cueillette en milieu urbain si l’endroit s’y prête. Les cosmétiques et produits de soin ne sont pas à négliger non plus. Inspirez-vous du principe de beauté ayurvédique qui veut que l’on ne mette rien sur la peau que l’on ne mettrait dans la bouche.

  • Composter ses déchets organiques Épluchures, pelures, fanes, pain rassis et restes de nourriture, ces matières organiques que vous jetez à la poubelle ne se décomposeront pas en décharge et seront même source de pollution. Votre ville propose certainement des composteurs collectifs, sinon pourquoi ne pas essayer le lombricompostage qui se prête très bien à la vie en appartement ?

Si en naissant dans un pays industrialisé, j’ai, sans le vouloir, pris part à l’écocide, que le raffinement de mon héritage culturel et la dimension sauvage de mon appartenance au monde animal se font la guerre, et que je m’exaspère à chaque fois que s’enclenche le vrombissement d’un souffleur de feuilles, c’est doucement que je renégocie le quotidien. Un pas après l’autre, je redécore en vert ce que l’on m’a donné en gris. On peut choisir de fuir la ville. On peut aussi choisir de la changer.

The Conversation

Mélusine Martin a reçu des financements de James Cook University.

Au Mozambique, une insurrection mystérieuse et meurtrière

La province du Cabo Delgado au Mozambique, un terrain fertile pour l’extrémisme. Flickr, CC BY-SA

Depuis près de 17 mois, la province du Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique, est prise en otage par des insurgés. Les attaques armées, les décapitations et la destruction sont devenus monnaie courante et beaucoup craignent que la violence s’intensifie et déstabilise l’économie du pays.

Le problème, c’est que personne ne sait vraiment qui sont les insurgés. Faute de communication de leur part, leurs motivations restent difficiles à cerner.

Les spéculations et les théories du complot vont bon train et nombreux sont ceux – y compris parmi les représentants de l’État et le nouveau président de la Renamo, le parti d’opposition – qui estiment que l’insurrection est la conséquence d’une lutte au sein de l’élite nationale pour le contrôle des richesses pétrolières, gazières et minérales de la province.

Le gouvernement donne peu d’explications, et celles-ci sont souvent contradictoires. Il a par exemple déclaré que les violences étaient commises par des « criminels » locaux désoeuvrés dont les attaques avaient pour but d’importer le djihadisme mondial au Mozambique.

Ce manque d’information et ces incohérences n’aident évidemment pas à comprendre la situation dans la province du Nord et à décider des actions à prendre pour endiguer le problème.

Les racines de l’insurrection

La population locale appelle le groupe armé « al-Shabab », ce qui signifie « jeunesse » en arabe et se réfère, bien sûr, au groupe islamiste somalien éponyme (bien qu’il n’existe aucun lien formel entre les deux). Les origines du nouveau groupe remontent aux années 2000, lorsque des jeunes hommes du Conseil islamique ont commencé à prôner une nouvelle lecture du Coran et une nouvelle pratique de l’islam.

Dans la province du Cabo Delgado, ils ont créé une sous-organisation légale au sein du Conseil islamique, Ansaru Sunna, qui a construit de nouvelles mosquées et prêche une application plus stricte de l’islam dans toute la province. Très vite, Ansaru Sunna a donné naissance à une secte encore plus radicale et militante, que la population locale appelle « al-Shabab ».

Ce groupe, opposé à l’État laïc, s’est d’abord occupé des pratiques et débats religieux. En 2010, les villageois de Nhacole, dans le district de Balama, ont voulu se débarrasser de lui en détruisant la mosquée. Les membres de la secte se sont réfugiés à Mucojo, dans le district de Macomia, et des tensions ont éclaté avec la population et les autorités locales.

La police est intervenue à deux reprises, dont une fois en 2015 après que la secte a tenté, par la force, d’interdire l’alcool dans la ville. L’intervention s’est terminée par la mort d’un policier, poignardé par l’un des membres du groupe.

Recours aux armes

Particulièrement inquiètes des actions du groupe, des personnalités et des organisations musulmanes – parmi lesquelles le Conseil islamique, dont « al-Shabab » s’est séparée – ont demandé plusieurs fois au gouvernement d’intervenir.

Fin 2016, le gouvernement a finalement accédé à leur demande et commencé à arrêter et traduire en justice certains leaders dans toute la province. Ceux-ci ont été accusés de désinformation, de rejet de l’autorité de l’État, de refus d’envoyer leurs enfants à l’école et d’utilisation de couteaux pour se protéger.

On ne sait pas quand les membres d’« al-Shabab » ont commencé leur entraînement militaire, mais les actions de l’État contre leurs leaders semblent avoir marqué leur passage au conflit armé. Leur première attaque a eu lieu en octobre 2017 dans la ville de Mocímboa da Praia et dans les communautés environnantes.

Depuis, les membres de la secte ont établi leur camp dans la brousse d’où ils attaquent des villages isolés. Le nombre d’attaques et leur brutalité n’ont cessé d’augmenter en 2018. L’insurrection s’est davantage organisée et concentrée sur une bande côtière d’environ 150 km, de la capitale de la province de Pemba à la frontière tanzanienne.

Les graines de la discorde

Il est clair que l’insurrection s’est construite sur certaines tensions sociales, religieuses et politiques locales. La province du Cabo Delgado est la plus pauvre du Mozambique : le taux de chômage y est élevé, en particulier chez les jeunes, elle est en grande partie rurale et les services publics n’y sont pas efficaces.

Les récentes découvertes de pétrole et de gaz dans la région ont suscité beaucoup d’espoirs, mais les communautés n’en ont tiré que très peu d’avantages, voire aucun, en particulier dans les zones rurales.

Le fait que les musulmans se sentent particulièrement marginalisés dans la province du Cabo Delgado, alors que leurs voisins ethniques ont un accès privilégié au pouvoir politique national depuis l’indépendance, contribue en outre à expliquer l’ascension d’un discours islamiste anti-État.

On a beaucoup parlé des liens du groupe avec la Somalie, la République démocratique du Congo et l’Ouganda, mais il a surtout des relations avec la Tanzanie.

Les imams mozambicains se forment en Tanzanie depuis plus d’un siècle et les échanges entre les communautés religieuses des deux côtés de la frontière ont lieu depuis plus longtemps encore. Il n’est donc pas surprenant que l’« al-Shabab » du Mozambique ait noué des liens avec des musulmans aux vues similaires en Tanzanie dans les années 2010.

Lorsque les radicaux tanzaniens sont passés à la violence et que l’État a réagi par la force après 2015, et plus particulièrement au début de 2017, certains ont rejoint « al-Shabab » au Mozambique, ce qui a renforcé et partiellement internationalisé l’insurrection.

À la recherche de solutions

Puisque « al-Shabab » au Mozambique n’est pas né d’un complot interne ou externe, l’État doit se concentrer sur les dynamiques sociales, religieuses et politiques en jeu pour contrôler et combattre l’insurrection.

Si l’armée mozambicaine a réussi à contenir l’expansion géographique de la secte armée, le gouvernement doit s’employer avec la même force à réparer les griefs de la population que les insurgés exploitent.

Le chercheur mozambicain Yussuf Adam a avancé une idée intéressante à ce propos. Il fait valoir que l’État devrait organiser des « états généraux » pour identifier les problèmes et élaborer des solutions, depuis la base et de manière inclusive.


Traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast for Word

The Conversation

Eric Morier-Genoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Comment trois paysans, malgré le prix du foncier, ont pu créer leur exploitation bio en Île-de-France

Le prix du foncier agricole freine nombre d'apprentis paysans qui souhaitent s'installer. Les terres sont-elles inexorablement vouées à l'agrandissement des exploitations existantes, toujours plus concentrées, quand elles ne sont pas bétonnées ? En Essonne, la détermination et la patience de quelques propriétaires ont permis trois nouvelles installations, dont deux avec le soutien du réseau Terre de liens qui appuie les nouveaux agriculteurs bio. Voici l'histoire de Thomas, Victor et Pierre-Nicolas, (...)

- Inventer / , , ,

Ventes d'armes : comment la France tente de les poursuivre à tout prix

Le 19 février, l'ancien député La République en marche Sébastien Nadot – exclu du groupe en décembre – a déployé en pleine séance à l'Assemblée nationale une banderole « La France tue au Yémen ». Il a vite été rappelé à l'ordre. Le député demande depuis des mois la création d'une commission d'enquête parlementaire sur les ventes d'armes françaises aux pays qui sont en guerre au Yémen. En vain. La coalition de belligérants au Yémen est emmenée par l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis en font partie. Ce sont deux (...)

- En bref / , ,

Chauffage, transport, alimentation : comment les grandes entreprises entravent la transition écologique

Pendant que le « grand débat national » met l'accent sur le rôle des individus dans la transition écologique, celui des grandes entreprises est largement laissé de côté. Au même moment, Total est autorisée à forer au large de la Guyane, l'industrie automobile pousse au développement de mégas 4x4, EDF continue de retarder l'essor des renouvelables et la grande distribution s'approvisionne massivement auprès d'exploitations agro-industrielles. Basta ! fait un passage en revue de secteurs où les (...)

- Décrypter / , , , ,