Podcast : Cerveau masculin ou féminin : des différences avant la naissance

Janko Ferlic/pexels

Les femmes et les hommes ont-ils le même cerveau ?

Cette question en apparence assez simple et qui peut même prêter à sourire cache en réalité une profonde interrogation dont la réponse est assez complexe.

En effet, il semble plutôt bien établi qu’il existe en moyenne des différences tant dans du point de vue morphologique, anatomique, que fonctionnel entre le cerveau des femmes et celui des hommes. Toutefois, un doute tenace et clivant perdure quant à l’origine de ces différences. L’innée ou l’acquis ? Car, de manière un peu caricaturale, c’est bien de cela dont il s’agit. Tentante pourrait être la réponse de simplement conclure que seuls les facteurs environnementaux, sociétaux, liés à l’éducation seraient à l’origine des différences observées. Mais la présence d’effet de l’environnement, de la société, de l’éducation, ne réfute pas pour autant l’implication de facteurs génétiques, de facteurs biologiques.

Or, une très récente étude semble mettre en évidence des différences en moyenne entre le cerveau des fœtus mâles et femelles, futurs petits garçons et petites filles, encore dans le ventre de leurs mères.

En un peu plus de 10 minutes, avec cet épisode, découvrez les résultats de cette étude scientifique.


Un podcast en partenariat avec La tête dans le cerveau dont toutes les références scientifiques sont à retrouver sur Cerveau en Argot.

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Christophe Rodo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Corne de l’Afrique : l’amour ne dure qu’un an ?

À l’été 2018, les observateurs ne cachaient pas leur surprise de voir enfin se résoudre un conflit vieux de vingt ans qui a constitué un véritable nœud de crispation dans les tensions régionales. Le président érythréen Issayas Afeworki foulait le tapis rouge déployé pour l’accueillir à l’aéroport d’Addis Abeba. Il était reçu chaleureusement par le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et l’ambassade érythréenne rouvrait dans la foulée ses portes.

Le chef du gouvernement éthiopien annonçait alors son intention d’appliquer l’accord de paix signé en 2000 et de restituer à l’Érythrée la ville de Badmé, objet du conflit frontalier entre 1998 et 2000 et à l’origine d’une situation de « ni guerre ni paix » pendant vingt ans entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, le 16 septembre 2018, à Jeddah (Arabie saoudite), l’accord de paix entre les deux États était symboliquement signé.

Il y a un an, nous analysions ce processus de paix à travers une dynamique globale dans laquelle s’inscrit la région et à laquelle venaient s’adjoindre des nécessités nationales. Aujourd’hui, qu’en est-il ?

Une zone stratégique et attractive

La Corne de l’Afrique étant une zone stratégique du système international, elle attire régulièrement de nouveaux acteurs :

  • les États du Golfe, avides d’asseoir leur hégémonie régionale ;

  • des puissances globales comme la Chine dont les investissements se sont multipliés ces dernières années sur « l’autoroute commerciale » que représente la mer Rouge ;

  • et enfin des partenaires occidentaux, peu à l’aise avec l’initiative chinoise de « nouvelles routes de la Soie », perçue comme un « cheval de Troie » chinois et dont le principal objectif, selon eux, serait de déployer son expansionnisme en Afrique.

Il convient d’ajouter à ce tableau le fait que les régimes de la Corne ont besoin de soutiens financiers extérieurs pour se maintenir – ce qui rend le parrainage du processus par des acteurs externes indispensable. Et l’on constate que le processus n’échappe pas, loin de là, à des considérations strictement économiques d’autant que la coopération économique était un des piliers de l’accord de paix entre l’Éthiopie et l’Érythrée.

Les facteurs internes du rapprochement

Des contraintes nationales, par ailleurs, sont venues se greffer à cette dynamique régionale et globale, comme la nécessité pour le régime érythréen de sortir de son isolement international, et pour l’Éthiopie de faire face aux contestations sociales et à une crise monétaire sévère. L’ensemble de ces facteurs réunis explique et rend évident un tel mode de rapprochement entre les deux pays.

Et pourtant, un an plus tard, la situation paraît s’être figée. Certes, le processus de paix a permis la réouverture des ambassades, la création d’une liaison aérienne entre les deux pays et l’amnistie aux rebelles réfugiés en Érythrée, mise en œuvre. Des opportunités commerciales et financières ont également émergé. Ainsi, l’Érythrée est aujourd’hui mieux approvisionnée.

Mais à la faveur de l’ouverture de la frontière, pendant plusieurs mois des centaines d’Érythréens ont quitté chaque jour leur pays pour s’installer en Éthiopie. Et aujourd’hui, la frontière est de nouveau fermée, sans raison officielle.

L’Érythrée, la variable inconnue de l’équation sécuritaire

Plus que jamais, la variable inconnue dans l’équation sécuritaire régionale reste « l’Érythrée d’Afeworki », difficile à cerner.

Cet État est effectivement sorti de son isolement international, mais le service national, qui a causé la fuite de milliers d’Érythréens depuis son instauration, n’est pas pour autant aboli, alors même que les raisons de sa mise en place sont censées ne plus exister avec l’accord de paix.

Il n’y a toujours pas de Constitution ni d’élection, et le même Président est au pouvoir depuis l’indépendance en 1993. Les groupes religieux qui appellent à la réforme sont ciblés par des campagnes d’arrestations et de harcèlement.

Les Érythréens restent très inquiets pour la souveraineté du pays, acquise de longue lutte au début des années 1990 et les frustrations se multiplient. Ainsi, l’accord passé entre l’Éthiopie et la France pour la formation d’une marine éthiopienne a causé de nombreux débats quant à l’accès à la mer qu’envisagerait le régime éthiopien pour cette marine : le port érythréen d’Assab ou Djibouti ?

Crise fédérale en Éthiopie

L’Éthiopie connaît, quant à elle, une crise politique majeure. Le 22 juin 2019, un coup d’État a révélé les limites de la politique réformatrice du premier ministre Abiy Ahmed. Alors qu’à Bahar Dar, dans le nord du pays, le gouverneur de la région Amhara a été assassiné, au même moment, dans la capitale, le chef d’état-major était tué par son garde du corps.

D’après René Lefort, cette tentative de coup d’État serait le symptôme de l’échec de la décolonisation interne de l’Éthiopie depuis la fin du XIXe siècle. À cette période, le pouvoir était centralisé sur les hauts plateaux abyssins. Les Amhara et les Tigréens se partageaient le pouvoir et ont, petit à petit, conquis les périphéries en y installant un système de type colonial. La Constitution de 1995 n’est pas parvenue à résoudre ce différend historique entre communautés. Les élites éthiopiennes se doivent de prendre conscience du problème si elles veulent éviter un éclatement du pays.

Le pays de 105 millions d’habitants traverse une crise fédérale qu’Abiy Ahmed est bien en peine de régler. Depuis 1995, la Constitution reconnaît sur des bases ethniques neuf régions, mais à l’intérieur de celles-ci les mouvements ethno-nationalistes s’opposent aux unionistes, comme dans la région Amhara.

Malgré ces fortes dissensions internes, le premier ministre éthiopien n’hésite pas à jouer les médiateurs dans plusieurs conflits, tant au Soudan qu’entre la Somalie et le Kenya.

Inquiétude à Djibouti

Du côté de Djibouti, les interrogations demeurent. L’euphorie, liée à la place accordée au pays dans l’initiative chinoise des nouvelles routes de la Soie, a laissé place à l’inquiétude face à l’ampleur de la dette contractée.

Malgré un rapprochement de façade, les relations restent tendues avec l’Érythrée, et la question du retour des prisonniers du conflit frontalier de 2008 entre les deux pays n’est pas réglée. Le régime d’Ismaïl Omar Guelleh (dit « IOG »), au pouvoir depuis 1999, s’est trouvé marginalisé lors des discussions de paix régionales, alors même que le pays s’est construit une identité de « havre de paix » dans une région plus qu’instable.

Son différend commercial et personnel avec les Émirats arabes unis ne semble pas étranger à cette mise à l’écart. Beaucoup d’accrochages ont en effet émaillé les relations entre le prince héritier Mohammed ben Zayed et IOG, dont le plus important reste la nationalisation du port, en 2018.

Une occasion historique

On doit, malgré tout, se féliciter de l’accord de paix signé à l’été 2018 entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Il représente en effet une occasion historique pour les États et les peuples de la région. Mais cette paix reste précaire et de nombreux dossiers sont en suspens : accès aux ports érythréens, délimitation de la frontière, etc.

Une période de transition s’est ouverte, en parallèle de ce processus régional, pour chacun des régimes de la région. La consolidation de la paix dépendra en grande partie de l’achèvement de cette période de transition. Or, les contestations populaires demeurent dans chacun des États et les précédents soudanais et algériens ont crispé les régimes locaux. Il faut espérer que le « vent de paix » ne laisse pas place à un orage.

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Sonia Le Gouriellec ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

La faiblesse du taux d’intérêt exprime-t-elle un nouveau rapport du consommateur au futur ?

Le niveau historiquement bas des taux d'intérêt n’est généralement pas attribué à une modification des préférences des consommateurs. Certains éléments semblent pourtant conforter cette hypothèse. Vintage Tone / Shutterstock

Depuis plusieurs années, le niveau des taux d’intérêt est historiquement bas. Cette situation est relativement inédite, en raison de son ampleur et de sa durée, car aucun signe de retournement n’est perceptible.

Pour expliquer ce phénomène qu’ils jugent généralement inquiétant, les économistes proposent deux types d’explications. Pour certains, la raison de ce faible niveau des taux serait imputable aux politiques monétaires appliquées par les banques centrales qui tentent d’éradiquer la crise financière, avec comme corollaire une liquidité excessive, un endettement massif des états et du secteur privé, qu’il faudrait absolument résorber, et une inflation du prix des actifs. En manipulant le taux d’intérêt, les banques centrales compromettraient la réalisation d’un équilibre de marché.

Taux d’intérêt réel : tendances mondiales à long terme. Marco Del Negro, Domenico Giannone, Marc Giannoni, Andrea Tambalotti.

Pour d’autres, le bas niveau des taux d’intérêt serait lié à l’établissement d’un régime de stagnation séculaire

(croissance durablement faible), à l’épuisement du potentiel de croissance et à l’instauration d’un sous-emploi durable, imputable à des transformations structurelles de l’offre et de la demande au niveau macroéconomique.

Dans ces deux analyses, le bas niveau des taux d’intérêt n’est pas attribué à une modification des préférences des consommateurs. Il s’explique par des transformations structurelles de l’offre (baisse de la productivité, bouleversement de la structure industrielle), ou de la propension à épargner liées à la croissance de la population, à la longévité, ou à des changements dans la distribution des revenus, accroissant les inégalités.

Nous suggérons une explication plus optimiste, relative à une transformation en profondeur des préférences des agents économiques et de la société à l’égard du futur, une transformation de leur système de valeurs modifiant leurs choix de consommation intertemporels, voire intergénérationnels, et du même coup leur propension à épargner qui se traduit par le niveau des taux d’intérêt.

Préférence pour le présent

Irving Fisher, en 1927. Bain News Service/Wikimedia, CC BY

Selon le modèle de l’économiste américain Irving Fisher, le consommateur prend ses décisions de répartition de ses ressources actuelles et anticipées entre la période présente et le futur, en fonction de ses dotations initiales et de ses préférences. Il peut transférer ses ressources du présent vers le futur ou inversement, en prêtant et en empruntant au taux d’intérêt du marché. Chaque combinaison de consommation entre présent et futur est caractérisée par un certain taux de préférence pour le présent (PP), qui indique quel accroissement de consommation future permettrait de compenser exactement la renonciation à certains montants de consommation présente.

Par exemple, si une diminution de 100 de la consommation cette année est exactement compensée dans l’esprit du consommateur par une augmentation de consommation de 105 l’année prochaine, le taux de PP est égal à 5 %.

Le taux de PP est donc un taux d’actualisation subjectif permettant à l’individu d’évaluer ses satisfactions futures, et peut se nommer aussi taux de dépréciation du futur. On démontre que, à l’équilibre, le taux de PP de chaque consommateur est égal au taux d’intérêt.

Les cigales et les fourmis

La PP dépend d’une part des ressources disponibles et de leur répartition dans le temps (les riches ont une moindre préférence pour le présent, et donc une plus forte incitation à épargner, leurs besoins présents étant d’ores et déjà largement satisfaits), mais elle découle aussi d’une disposition psychologique, que Fisher appelle « l’impatience ». Entre deux individus disposant des mêmes ressources au cours de leur cycle de vie, l’un peut être désireux de les consommer au plus tôt (c’est une cigale), tandis que l’autre se contraindra à épargner pour préserver ou améliorer son niveau de consommation futur ou celui de sa famille (c’est une fourmi). Nous appellerons cette disposition psychologique la « préférence pure pour le présent » (PPP) à l’instar des économistes Olson et Bailey (1981).

Une forte PPP caractérise des individus myopes, insouciants vis-à-vis du futur, et les pousse à consommer rapidement les ressources dont ils disposent, et cela indépendamment de leur niveau de richesse. À l’inverse, la PPP est faible pour des individus prévoyants, peu soucieux de la mode, résistant aux dépenses superflues, désireux d’assurer l’avenir de leurs enfants et de leur transmettre un patrimoine. Ils ont un horizon éloigné, sont préoccupés de l’avenir et se sentent une responsabilité vis-à-vis des générations futures dans la préservation des ressources naturelles et de la planète. Une diminution de la PPP signifie que la société devient moins égoïste, plus solidaire, tournée vers une meilleure prise en charge du collectif. Dans notre fable, les fourmis sont donc plus généreuses que les cigales, contrairement à leur mauvaise réputation.

Pour l’économiste, la cigale est plus égoïste que la fourmi… . Tan Soon Long/Shutterstock

Les individus qui ont une faible PPP acceptent de sacrifier leur consommation présente, donc d’épargner, même si le taux d’intérêt est faible ou éventuellement négatif. Une diminution de la PPP en moyenne dans la société a donc comme conséquence d’augmenter la propension à épargner pour tous les niveaux de taux d’intérêt et déplace la courbe d’épargne vers la droite, provoquant ainsi une diminution du taux d’intérêt.

Nouvelles aspirations ?

Plusieurs indices laissent supposer que l’attitude des consommateurs et citoyens vis-à-vis du futur est en train de se modifier en profondeur, provoquant une transformation de la société dite de consommation vers une société de développement durable et d’investissement responsable.

Les générations qui ont vécu la dernière guerre mondiale, après avoir connu la pénurie, étaient avides de consommer. La société dite « de consommation » qui a prospéré jusqu’à la fin du XXe siècle, stimulée par la mode et les techniques de marketing, a favorisé le « court-termisme », la réduction des délais de production, de stockage, de livraison, une forte obsolescence et un renouvellement constant des biens par l’innovation, le gaspillage. Peu soucieuse de la préservation des ressources, elle a privilégié l’investissement à court terme et à rentabilité rapide, financé par endettement. Les dépenses d’infrastructures à long terme ont été négligées.

La chute mal expliquée et exceptionnellement durable des taux d’intérêt en ce début de XXIe siècle pourrait être le résultat d’une prise de conscience par les citoyens consommateurs et la société des problèmes posés par son développement futur. On pourrait l’analyser comme le signe de nouvelles aspirations moins orientées vers la consommation immédiate et plus vers la recherche de modes de vie préservant la nature, la santé, la planète, et reposant sur des valeurs altruistes et moins matérialistes, pour améliorer la vie des générations futures.

Sans en apporter une démonstration formelle et systématique, nous pouvons repérer plusieurs signes d’une telle évolution des préférences des consommateurs.

Dans son ouvrage majeur, Exit, Voice and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations and States, (traduit en français par « Défection et prise de parole »), Albert Hirschman (1995) explique que, pour faire entendre et respecter leurs souhaits, les citoyens disposent de deux moyens essentiels : le premier revient à faire défection (c’est la solution « exit »), et le second à donner de la voix, à se manifester, (c’est la solution « voice »).

« Exit », ou faire défection : la baisse du taux d’intérêt réel du marché peut se produire parce que les consommateurs se détournent des biens de consommation immédiate, qui se déprécient à leurs yeux, pour revaloriser des biens durables et de qualité, orientés vers la préservation du futur. Cela pourrait expliquer la difficulté actuelle à relancer la consommation et la chute de la demande de certains biens spécifiques de la société de consommation de masse comme l’automobile, ou certains produits des industries agroalimentaire ou chimique.

« Voice », ou donner de la voix : les consommateurs peuvent se faire entendre en manifestant ou en protestant par l’intermédiaire d’associations, de syndicats, de groupes de pression, de partis politiques, pour influencer directement les producteurs, ou les contraindre en faisant évoluer les réglementations. Ces moyens sont clairement de plus en plus utilisés, et l’on note un activisme croissant sur les thèmes de la consommation durable, la lutte contre le réchauffement climatique, contre la pollution, pour les économies d’énergie.

L’occasion de relancer les grands projets

Cette évolution est en œuvre non seulement dans les anciens pays développés, mais aussi les nouveaux pays industrialisés, souvent très peuplés, où la classe moyenne s’est enrichie.

Si cette hypothèse est juste, il faut profiter de ce bas niveau du taux d’intérêt pour investir massivement dans les infrastructures d’avenir, l’économie d’énergie, la préservation de la planète, la lutte contre la pollution, l’éducation et la santé, plutôt que de chercher à relancer la consommation. Les gouvernements et les organisations doivent accompagner cette évolution. Ils peuvent notamment coordonner de grands projets d’investissement à long terme qui renforceraient les mécanismes de protection des populations (santé, pollution, retraite, dépendance). C’est ce qui permettrait d’instaurer (ou de rétablir) la confiance et l’adhésion à ces projets, tout en réduisant les inégalités par l’évolution des modes de consommation et de l’organisation sociale.

Le maintien à un niveau très bas du taux d’intérêt et du taux d’inflation serait là une condition du succès, de même que l’assouplissement de la norme d’endettement européenne. Un taux de croissance plus faible serait alors accepté car permettrait des gains dans la qualité de vie, notamment par le développement et la revalorisation des activités de service à la personne, grand réservoir d’emploi et essentielles au bien-être.


Cette contribution est tirée de l’intervention de Mireille Jaeger « La faiblesse du taux d’intérêt exprime-t-elle de nouvelles préférences de notre société à l’égard du futur ? » lors du colloque international « L’actualité de la Finance : Acte 2 » qui s’est déroulé en mai 2019 à Nancy.

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Mireille Jaeger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Le kérosène ne sera pas taxé, mais pensez à bien fermer votre robinet

À l’annonce du gouvernement de ne finalement pas taxer le kérosène sur les vols intérieurs, et de se contenter d’une (légère) écotaxe, un tweet répondait :

« Mais n’oubliez pas de bien fermer le robinet en vous brossant les dents. »

Cette boutade résume parfaitement le sentiment d’injustice fiscale dénoncée depuis plusieurs mois : face à l’urgence environnementale, ce serait toujours à nous, consommateurs, de faire le gros de l’effort, et jamais assez aux grandes entreprises. Pourtant, il suffirait de répartir l’effort au prorata des émissions de gaz à effet de serre dont chacun se rend responsable. Ce serait à la fois juste et efficace… Vraiment ?

Si l’on regarde les chiffres, près de 17 % des émissions de CO₂ de la France sont dues aux seules voitures particulières, lorsque nous faisons nos courses, allons au travail ou partons en vacances – contre à peine plus de 1 % pour le trafic aérien intérieur. Le logement résidentiel est quant à lui responsable d’environ 15 % des émissions totales, avec plus de 45 millions de tonnes de CO₂, à cause principalement de nos appareils de chauffage.

Taxer affecte toujours les consommateurs finaux

Les ménages seraient donc approximativement responsables d’un tiers des émissions de CO2 (17 % + 15 %), tandis que les deux tiers restants reviendraient aux industries, à l’agriculture, au tertiaire ou encore à la production même de l’énergie. Avons-nous là notre clé de répartition de l’effort, à savoir un tiers pour les ménages et deux tiers pour les entreprises ?

Non, et cela pour deux raisons. La première tient à la pertinence du calcul, très contestable en réalité. L’industrie, l’exploitation agricole, la clinique et la centrale à charbon pourraient rappeler, à raison, qu’elles consomment de l’énergie, non pas pour leur propre confort, mais bien pour produire des tables, des pommes, des soins et de l’électricité que nous, les ménages, consommons. En tant que consommateurs dits « finaux », nous sommes en quelque sorte directement et indirectement responsables de 100 % de la consommation énergétique (et de son gaspillage).

La seconde raison est d’ordre pratique. Même si les décideurs politiques s’en remettaient directement aux grands consommateurs d’énergie que sont les producteurs de biens et de services, les ménages en seraient finalement affectés, via une répercussion plus ou moins forte des coûts de production sur les prix. Taxez le kérosène et c’est le prix du billet d’avion qui augmente. Imposez des règles de construction plus strictes, et c’est le prix de l’immobilier qui augmente. Limitez la circulation des poids lourds et c’est le prix des aliments qui grimpe.

Pourquoi alors ne pas instaurer de prix plafond, pourrait-on rétorquer. Après tout, il existe déjà des tarifs réglementés pour le gaz et l’électricité. Mais imagine-t-on que l’État se mette à fixer un prix plafond pour les tables, les pommes et l’ensemble de nos biens de consommation ? Non, évidemment.

Encourager à mieux consommer sans pénaliser

En bout de chaîne, le consommateur final aurait donc à se résigner et à supporter l’essentiel du coût de la transition écologique ; tout au plus pourrions-nous répartir plus équitablement – via des politiques redistributives – l’effort entre consommateurs finaux.

Ou alors, pourquoi ne pas s’inspirer d’un dispositif de maîtrise énergétique, innovant mais encore peu connu, qui existe en France depuis 2006 : le dispositif des certificats d’économie d’énergie (CEE). Ce dispositif oblige les principaux vendeurs d’énergie – Engie, Total, etc. – à inciter leurs clients à changer leurs chaudières, à isoler leurs murs, en bref, à consommer moins d’énergie.

Au moyen de bons d’achat, de primes et de conseils, il revient aux vendeurs d’énergie d’encourager leurs clients à moins en consommer. Et si ce dispositif monte en puissance en France et se décline dans une quinzaine de pays européens, c’est parce qu’il concilie de façon inédite une logique d’obligation et une logique de flexibilité. Comment ?

Au prorata de leurs parts de marché, les principaux vendeurs d’énergie ont l’obligation de faire économiser un certain volume d’énergie, correspondant à un nombre équivalent de CEE. Pour atteindre le nombre de CEE qui leur est assigné, et ne pas avoir à payer une pénalité à l’État, les « obligés » peuvent réaliser ou faire réaliser les opérations d’économie d’énergie (par exemple isoler la toiture) auprès de leurs clients.

Ils peuvent également acheter – sur un marché – des CEE auprès des obligés qui en auraient en surplus, ou auprès d’acteurs non obligés – comme les collectivités – qui peuvent générer des CEE sans y être contraints. En résumé, c’est comme si les principaux vendeurs d’énergie prenaient à leur charge une partie du coût des opérations d’économie d’énergie, ou payaient ceux qui s’en chargeaient à leur place.

Généraliser les certificats

Alors qu’un dispositif de certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques (CEPP) est en cours d’expérimentation, l’on pourrait envisager des dispositifs équivalents pour rationaliser notre consommation de voitures, d’eau, d’avions et de tout autre bien et service.

Prenons l’exemple des véhicules – 2 millions en sont vendus chaque année en France – et admettons que l’on veuille passer progressivement au tout électrique. L’on réunirait par exemple les 20 principaux vendeurs en France (qui représentent plus de 90 % des parts de marché) : l’État imposerait à chaque vendeur, au prorata de son importance, d’encourager l’achat d’un certain nombre (ou pourcentage) de voitures électriques, en échange de certificats. Chaque vendeur aurait alors le choix entre réduire le prix de vente de ses voitures électriques – en rognant sur ses marges ou en boostant son innovation – ou acheter des certificats à d’autres vendeurs qui y seraient parvenus. En résumé, c’est comme si le vendeur faisait l’effort de développer des voitures électriques à un prix abordable, ou récompensait les vendeurs qui y parvenaient à sa place.

Pour l’eau, l’on pourrait obliger les distributeurs à en promouvoir une consommation plus efficiente, par exemple à travers des primes à l’installation de réducteurs de débit ou de mitigeurs thermostatiques. Pour le plastique, l’on pourrait contraindre les grossistes à encourager l’achat de matériaux durables ou biodégradables. Pour l’avion, l’on pourrait astreindre les compagnies à promouvoir le train sur les plus petites distances, etc.

Obliger les principaux vendeurs à encourager les consommateurs à mieux (et moins) consommer, voilà le pari original de ce dispositif de certificats qui hybride des logiques d’obligation, de sensibilisation, de taxe et de marché. Et si l’État est appelé à une grande vigilance pour limiter les risques de fraudes, de baisse de qualité ou de concurrence déloyale, il n’aurait pas à verser le moindre denier pour mettre en œuvre ce dispositif… et donc n’aurait pas à prélever le moindre impôt supplémentaire.

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Adam Baïz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Cinq façons d’aider les enfants à mieux se repérer dans l’espace

Les puzzles apprennent aux enfants à jongler avec toute une série de paramètres spatiaux. Shutterstock

Quand nous devons lire un plan, préparer le coffre de la voiture pour les vacances, monter un meuble en kit ou découper un gâteau en parts égales, nous faisons appel à des compétences en raisonnement spatial.

Celles-ci nous permettent de manipuler mentalement des objets ou d’inclure dans nos paramètres de réflexion les notions d’espace, de position, de surface et de taille.

Ce type de raisonnement est important non seulement dans la vie de tous les jours mais également quand on veut embrasser une carrière dans les sciences, la technologie, l’ingénierie ou les maths.

L’aisance d’un enfant en matière de raisonnement spatial est l’un des meilleurs moyens de prédire s’il se tournera vers un métier scientifique ou technique. Ces compétences sont tout particulièrement en jeu dans les emplois où l’on doit par exemple lire et créer des images graphiques ou ultra-sonores, des dessins techniques et des plans d’architecte, ou même les coupes transversales d’un système de chauffage et de plomberie.

Elles vont de pair avec de bonnes aptitudes en maths. De fait, les facilités en maths des enfants en bas âge sont un indice bien plus sûr de leur future réussite scolaire que leur précocité en lecture ou leurs qualités sociales et émotionnelles.

La bonne nouvelle, en ce qui concerne les compétences de raisonnement spatial, c’est qu’elles sont malléables. En d’autres termes, on peut les améliorer en les pratiquant.

Il y a beaucoup d’activités amusantes et faciles que les parents ou éducateurs peuvent faire avec leurs enfants pour les aider à aiguiser ce type de raisonnement. En voici cinq fondées sur les enseignements de la recherche.

Jouer avec des cubes

Alors qu’on sait en général que les jeux de cubes développent la motricité fine, les compétences sociales, linguistiques et cognitives, peu de gens sont conscients qu’ils sont étroitement liés au raisonnement dans l’espace.

Les enfants qui jouent avec des cubes ou des briques de construction ont plus de facilités à se repérer dans l’espace que les autres enfants. Cette activité suppose en effet de savoir gérer une multitude de pièces à tourner, déplacer et repositionner. Les jeux dans lesquels les enfants doivent reproduire une structure donnée à partir d’instructions sont tout particulièrement utiles.

Tout en jouant, on utilise aussi un vocabulaire spécifique – avec des propositions comme « à côté de », « au-dessus de », « en dessous de » – ce qui est important pour élaborer des représentations. En fait, les enfants et les adultes ont beaucoup plus recours à ces expressions dans ce type de jeux que dans les autres, y compris les jeux d’imitation (jouer à la marchande, au prof, au chef cuisinier…), les jeux avec des figurines ou les jeux de balles.

Développer leur vocabulaire

Le langage est un appui important pour raisonner dans l’espace. Plus les enfants entendent ce vocabulaire spécifique, plus ils l’intégreront. Les enfants qui ont les connaissances les plus étendues dans le domaine sont susceptibles de mieux se repérer dans l’espace en grandissant.

Les parents peuvent contribuer à cette facilité d’expression en utilisant des mots pour décrire les objets d’après :

  • leurs dimensions (grand, petit, court, large, étroit)

  • leur forme (cercle, carré, triangle, ovale, rectangle)

  • leurs propriétés (rond, droit, courbe, pointu)

Quand vous demandez à des enfants de ranger leurs affaires, soyez aussi précis que possible sur les emplacements. Dites-leur par exemple de « jeter la boîte dans la poubelle de recyclage », de « déposer les livres sur l’étagère » ou de « mettre la pâte à modeler à côté du micro-ondes ».

Faire des puzzles

À l’instar de ce qui se passe avec les cubes, il existe des liens bénéfiques entre la pratique des puzzles et l’aptitude à se situer dans l’espace. Les enfants qui font des puzzles ont plus de facilités pour se repérer que ceux qui n’en font pas. Comme dans les jeux de briques, il faut en effet tourner et déplacer simultanément un grand nombre de pièces.

Lorsque des enfants se lancent dans un puzzle, nous pouvons les encourager à persévérer et les aider à imaginer quelles pièces pourraient convenir, soit en se basant sur leurs formes (« il nous faut une pièce avec un bord plat »), soit en visualisant les éléments manquants de l’image (« nous avons besoin de feuilles couleur vert clair »).

Assurons-nous aussi que la taille du puzzle n’excède pas leurs capacités – il faut que ce ne soit pas trop facile mais pas trop dur non plus. Combien d’entre nous n’ont-ils pas renoncé à un puzzle de 1 000 pièces représentant pour 800 d’entre elles le ciel ou la mer ?

Utiliser des plans

Des cartes, il y en a tout autour de nous. Elles figurent les liens spatiaux entre les objets dans le monde réel. Les plus jeunes adorent regarder et créer des plans. Des études auprès d’enfants d’âge pré-scolaire ont montré que la consultation et l’usage de plans aidaient les enfants à mieux circuler quand ils doivent se retrouver dans un dédale d’objets.

Des jeux comme les chasses au trésor à partir de cartes et de symboles directionnels (à gauche, à droit, en haut, en bas, vers le nord ou le sud) sont un moyen divertissant d’aider les enfants à raisonner dans l’espace.

Explorer et créer des cartes de toutes sortes, depuis des planisphères aux plans de centres commerciaux, en passant par les plans de quartier, voilà qui aide à comprendre comment le monde qui nous entoure peut se représenter de différentes façons et à différentes échelles. Les cartes à déplier et les cartes numériques comme Google Maps et Google Earth sont de merveilleuses ressources.

Donner de l’importance aux gestes

Beaucoup de gens s’expriment en faisant des gestes, et c’est particulièrement vrai quand ils parlent d’espace, par exemple quand il s’agit d’indiquer des directions.

D’autres recherches montrent que les professions scientifiques et techniques font la part belle aux gestes quand il s’agit de résoudre des problèmes liés à l’espace et que les étudiants exposés à cette gestuelle pendant leur formation s’en sortent mieux face aux tâches à résoudre.

Les enfants devraient être encouragés à se servir de leurs mains quand ils doivent expliquer des mouvements ou indiquer des lieux ou des objets. Et les parents peuvent leur montrer l’exemple.


Traduit de l’anglais par Aurélie Djavadi.

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Kym Simoncini participe au projet "Early Learning STEM Australia" lancé par le gouvernement australien.

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Mais pourquoi aime-t-on autant la caravane du Tour de France ?

Quelque 160 véhicules composent cette « foire-exposition itinérante et humoristique ». Patrick Janicek/Flickr, CC BY-SA

La caravane publicitaire du Tour de France est un convoi de véhicules et de chars publicitaires, décorés aux couleurs des marques qu’ils représentent et qui défilent ensemble sur le trajet de chacune des 21 étapes du Tour. Si les marques mises en avant cette année sont pour l’essentiel françaises, certaines, de renommées mondiales comme Coca-Cola, se sont associées à de précédentes éditions. Chaque année, cette véritable « colonne commerciale qui précède le peloton », comme la qualifie le journaliste Jean‑Louis Le Touzet dans un livre sur le sujet, est acclamée par 10 à 12 millions de spectateurs.

A.S.O

Ces derniers s’installent en famille, conquis par les actions marketing et publicitaires, sur le bord des routes, pour voir passer plus de 600 personnes à bord de 160 véhicules (11 kilomètres de convoi) toujours plus étonnants. Trente minutes de spectacle, gratuit et accessible à tous, pour recevoir un maximum de cadeaux promotionnels, deux heures avant de voir passer le maillot jaune, là encore sans voir à débourser un centime. La gratuité du spectacle et des cadeaux attire une foule d’autant plus singulière que près d’une personne sur deux ne viendrait que pour la caravane du Tour.

Un contexte d’exposition publicitaire à part

La popularité de la caravane est indissociable de celle du Tour de France. Bien qu’elle ne soit pas diffusée sur les chaînes télévisuelles, elle profite de la forte notoriété et de l’exceptionnelle médiatisation du Tour, l’un des événements sportifs les plus suivis dans le monde après les Jeux olympiques et la Coupe du Monde de football. Pour bénéficier de cette exposition, le ticket d’entrée le moins cher s’élèverait à 250 000 euros selon les estimations, car le budget total de la caravane reste confidentiel.

Pour ce prix-là, les marques iront à la rencontre de spectateurs (et de potentiels clients) bien particuliers. Ces derniers font en effet la démarche volontaire de venir s’exposer à un véritable bain de publicité. Ils offrent ainsi leur totale disponibilité et leur plein enthousiasme à la réception des actions publicitaires offertes lors de ce show.

Cette attitude tranche littéralement avec le matraquage publicitaire tant critiqué par les consommateurs qui expriment généralement une certaine lassitude, voire un sentiment d’intrusion dans leur sphère privée. La caravane offre donc un contexte d’exposition à la publicité tout à fait unique en son genre.

Pour mieux comprendre l’état d’esprit des spectateurs, nous avons mené une étude qualitative exploratoire sur les années 2013, 2015 et 2017, couplant une observation participante à une quinzaine d’entretiens non-directifs auprès de spectateurs qui s’identifient comme « fans de la caravane ».

Des stratégies pour plus de cadeaux

Le terrain nous montre tout d’abord l’engagement des spectateurs envers les marques. Ils soutiennent et encouragent leurs marques préférées, arborant parfois des pancartes faites maison pour attirer l’attention des caravaniers et augmenter ainsi leurs chances de recevoir davantage de cadeaux. Étonnamment, certains spectateurs nous ont expliqué collectionner les cadeaux, acquis fièrement d’année en année, sans pour autant consommer les échantillons comme les sachets de bonbons Haribo ou de mini-saucissons Cochonou.

« Les cadeaux que j’ai eu à la caravane du tour 2017 » (vidéo Frédo 1O68).

En lien avec cet engagement renouvelé dans le temps, les fans de la Caravane sont aussi nombreux à exprimer un profond attachement envers les sponsors historiques et envers la caravane en tant qu’événement populaire, social et culturel, qui réinvestit le champ de la consommation. Plus inattendu, une femme, appartenant à la génération des baby-boomers, évoque même la solidarité pour expliquer son attachement à la caravane :

« Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, je me souviens que le magazine La Vie Catholique et les journalistes de radio recommandaient aux gens de ne pas se précipiter sur les produits de la caravane pour laisser la priorité aux plus nécessiteux parce que ça leur permettait de faire des provisions gratuitement ».

Enfin, l’image positive des marques est renforcée chez les spectateurs qui s’amusent à comparer les chars et les véhicules les uns aux autres, et d’une année à l’autre. Certaines marques sont perçues comme amusantes par leur stratégie créative : Cochonou et sa légendaire 2CV à carreaux rouges et blancs, Senseo et ses dosettes géantes, ou Vittel qui régale les spectateurs en les brumisant, ce qui est fortement apprécié sous le soleil estival. D’autres marques ou institutions surprennent par leur présence, comme Mécénat Chirurgie cardiaque qui sensibilise le public à la cause des enfants malades.

« Tout est gratuit ! »

La gratuité de l’événement et des cadeaux participe de l’ambiance festive autour du passage de la caravane. Les spectateurs espèrent patiemment recevoir de nombreux cadeaux des marques qu’ils affectionnent. Perçus comme des dons, les goodies offerts apportent une valeur sentimentale aux produits publicitaires. Les spectateurs ressentent de la gratitude envers ces marques qui les enchantent par leur créativité renouvelée. Cette forme de « foire-exposition itinérante » et humoristique), pour reprendre l’expression du sociologue Philippe Gaboriau, symbolise la popularité et l’abondance de la société de consommation en y ajoutant un petit supplément d’âme. Une jeune maman partage ainsi sa vision d’ensemble :

« La caravane du Tour, c’est une sacrée expérience ! Tous nos repères changent, les rues sont interdites à la circulation, la musique est à fond, les voitures et les chars sont énormes. Tout est gratuit, c’est tellement rare ! Les gens font du troc de goodies et portent immédiatement les casquettes Skoda ou les t-shirts PMU… Nous, spectateurs, devenons instantanément des ambassadeurs ! Et l’ambiance est géniale avec des enfants qui gagnent un petit Journal de Mickey ou des gourmandises ».

Les parcours d’étapes se trouvent ainsi littéralement théâtralisés dans une ambiance polysensorielle. Les spectateurs contribuent à cette mise en scène tout en s’amusant en famille, et entourés de monde. Une étape correspond à un lieu immersif de divertissement, délimité dans l’espace et le temps, orchestrant les offres commerciales des différentes enseignes partenaires. Dans ce contexte unique et éphémère, l’atmosphère euphorisante réenchante la publicité et renforce la fidélité des consommateurs.

Le produit banal devient expérience

La manière dont l’évènement se déroule pour le spectacteur contribue aussi à rendre le passage de la caravane unique. Tout commence par l’anticipation de l’expérience en prenant le temps de rechercher la place idéale, de faire connaissance avec les voisins du moment, de guetter et d’attendre l’arrivée du convoi. L’excitation commence alors à monter et atteint son apogée lorsque les véhicules publicitaires se font entendre et apparaissent au loin. Ensuite, durant le passage de la caravane, de nombreuses sensations s’entremêlent entre l’action et l’expérience : les marques sont applaudies, fêtées, interpellées dans une ambiance folklorique, familiale et amicale.

« La caravane publicitaire du Tour de France cycliste 2017 à Longwy (Meurthe-et-Moselle) » (vidéo vhbleu).

Le temps d’après laisse place au plaisir du bilan et de la découverte des cadeaux reçus, en trois phases : le temps de la discussion entre proches et voisins, le temps du partage ou de l’échange de cadeaux, puis le temps du partage de l’expérience par le bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle. À partir des souvenirs créés, les fans développent le projet de retourner voir la caravane l’année suivante.

En rejoignant la caravane, les marques investissent donc le champ du marketing expérientiel. Grâce au divertissement, la consommation de leurs produits, perçus au quotidien comme ordinaires, devient une expérience événementielle. En rendant les campagnes publicitaires extraordinaires et excitantes, la caravane du Tour continue d’émerveiller année après année depuis son apparition en 1930, dans un environnement qui n’a pourtant jamais été autant saturé de publicité.

La caravane passe… à travers les âges (INA Sport).
The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Le « numérique », une notion qui ne veut rien dire

Le terme de numérique, trop employé, se vide de sa substance. Pexels, CC BY-SA

Nous parlons de plus en plus de « numérique » en substantivant un adjectif qui – initialement – comporte une signification technique précise et qui devient désormais davantage un phénomène culturel qu’une notion liée à des outils technologiques particuliers. Cette universalisation du numérique nous permet de comprendre des changements qui affectent l’ensemble de notre société et notre façon de penser, comme l’a bien expliqué notamment Milad Doueihi par son concept de « culture numérique ».

Cet usage pose pourtant un problème majeur : nous avons de plus en plus tendance à penser « le numérique » comme un phénomène uniforme et homogène (sur ce sujet, il est intéressant de lire le débat entre Morozov et Johnson) alors que, de toute évidence, il ne l’est pas. « Le » numérique n’existe pas en tant que tel. Il existe de nombreuses pratiques, usages, outils et environnements différents, chacun fondé sur des principes particuliers, chacun promouvant des valeurs spécifiques et entraînant des conséquences caractéristiques.

Le fait de penser « le numérique » comme un tout nous amène souvent à exprimer des jugements de valeur qui font abstraction des caractéristiques propres à des outils ou pratiques distincts : inévitablement donc, le jugement se radicalise, s’uniformise, se généralise en perdant tout son sens et sa cohérence vis-à-vis du particulier. « Le numérique » devient ainsi tantôt synonyme d’émancipation et de liberté, tantôt synonyme de contrôle et d’assujettissement : en somme, le numérique est bien ou le numérique est mal. D’un côté les technoptimistes, de l’autre les technophobes.

Changement de discours

Les modes changent : nous sommes passés d’un technoptimisme généralisé à une technophobie universelle. Dans les années 1990, le discours des optimistes semblait prévaloir : de la déclaration de l’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow aux discours d’émancipation transhumanistes, en passant pas les merveilles de la virtualisation.

Depuis quelques années, il semblerait que la mode ait changé : il faut être critique vis-à-vis du numérique. Les grands gourous du numérique sont les premiers à le blâmer : de Bill Gates à Tim Berners-Lee, en passant par Jimmy Wales… Le discours critique est aussi porté par les intellectuels – Morozov est devenu le porte-drapeau de ce mouvement, avec des arguments que je partage dans l’ensemble – ou des universitaires. Des critiques philosophiques approfondies ont été développées, consacrées à des phénomènes particuliers – je pense en premier lieu à la fine analyse que Gérard Wormser propose de Facebook.

Il me semble cependant nécessaire de différencier – et ainsi d’identifier – les aspects du « fait numérique » qui peuvent et doivent nous faire peur. Bien que j’ai toujours rejeté cette opposition entre optimistes et technophobes, je conserve néanmoins une préférence pour les optimistes – encore aujourd’hui alors que cette posture est passée de mode. J’ai tendance à être en accord avec les analyses de Pierre Lévy qui soulignent le fait toujours d’actualité que plusieurs idéaux utopistes, qui portaient le développement informatique dans les années 1990, sont encore présents et en vigueur. Cependant, dans les dernières années – probablement aussi du fait que je suis devenu le père de deux enfants –, je suis de plus en plus angoissé, non pas par « le numérique » en général, mais par la place dans nos vies à laquelle accède – notamment via certaines technologies numériques – un nombre très restreint de sociétés privées : celles qu’on a commencé à appeler les GAFAM pour se référer à Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, sachant que cet acronyme est devenu une métonymie pour inclure également les nouveaux acteurs comme Netflix, Airbnb, Uber, etc.

Cette influence ne dépend pas « du numérique », mais de certains usages spécifiques : plus précisément des usages de logiciels et de matériels propriétaires. Et, plus important, ces usages ne sont pas inévitables, mais on fait, hélas, trop peu – ou presque rien – pour les contrer, alors qu’il serait facile de mettre en place des mécanismes et dispositifs de protection de l’espace public.

Concrètement, le fléau dont nous sommes victimes est représenté par le fait que dans tous les domaines, de la vie privée à la vie publique en passant par l’activité professionnelle, nous sommes encouragés à utiliser des solutions propriétaires : MacOs, iOS, Windows, Word, Adobe, Facebook, WhatsApp, Skype, Gmail, Outlook… Ce problème n’émane pas, à mon sens, des entreprises – dont l’objectif principal est, évidemment, de vendre leurs produits –, mais du manque quasi total de sensibilité des institutions publiques et privées et de l’absence de littéracie numérique pour les usagers.

Quelques exemples :

  • nous utilisons des systèmes d’exploitation propriétaires – MacOS et Windows – alors que nous pourrions utiliser des systèmes d’exploitation libres ;

  • nous utilisons des dispositifs portables propriétaires sans nous soucier des conséquences ;

  • nous utilisons des applications mobiles alors que nous pourrions utiliser des services web ;

  • nous utilisons des logiciels propriétaires alors que nous pourrions utiliser des solutions libres ;

  • nous ne nous posons pas de questions sur les pilotes qui font fonctionner les dispositifs de nos ordinateurs alors que nous pourrions choisir les dispositifs en fonction de la transparence de leur conception.

Ce sont fondamentalement les revendications de la Free Software Foundation qui n’ont malheureusement que trop peu d’impact sur les pratiques.

Or deux considérations :

  • ces pratiques sont très dangereuses ;

  • il serait très facile de les changer.

Il me semble, en d’autres termes, que, le fait de penser « le numérique » comme quelque chose d’uniforme nous empêche de cerner le véritable problème et de chercher des solutions. Être génériquement technophobes est une posture qui n’amène à rien : cela revient à un nostalgique « o tempora o mores » qui plonge dans une inactivité abrupte. Des positions du type : « le numérique doit/ne doit pas être utilisé par les enfants » me semblent juste stupides. Elles réunissent des réalités hétérogènes qui n’ont aucun rapport entre elles : « le numérique » ? Quels outils ? Quelles plates-formes ? Quels environnements ? Quels dispositifs ? Identifier des problèmes spécifiques est sans doute plus complexes : cela demande une étude et une compréhension du fait numérique dans sa diversité, une analyse des enjeux liés à un logiciel, à un format, à un protocole qui demandent du temps et de l’expertise. Mais cela permet de trouver des alternatives et des solutions concrètes.


Retrouvez demain la suite de cette chronique, « Pour en finir avec le “numérique” ».

The Conversation

Disclosure

Marcello Vitali-Rosati a reçu des financements de FRQSC et CRSH

Les aires ouvertes au travail ne sont pas une si mauvaise idée. À condition de savoir les utiliser

Le bruit et la distraction sont les principaux reproches faits aux bureaux à aire ouverte. shutterstock

Depuis quelques décennies, la tendance est aux espaces de travail à aire ouverte. Cette approche n'a pas toujours été un succès et elle fait toujours l'objet d'importantes critiques.

Le fait qu'ils sont bruyants et qu'ils favorisent la distraction sont les principaux reproches faits à ce type d'espaces. Ils mèneraient à un comportement non coopératif, à la méfiance, à de piètres relations interpersonnelles, ainsi qu'au manque d'intimité et au sentiment d'être constamment observé - ce qui est particulièrement problématique pour les femmes.

Maintenant que la connectivité Internet est disponible presque partout et permet une plus grande flexibilité , la question se pose : à quoi pourrait ressembler l'environnement de travail idéal ?

Une solution aux problèmes des espaces à aire ouverte est simplement de cesser de les utiliser,comme Ikea l'a fait récemment, en permettant aux employés de concevoir leurs propres espaces de travail grâce à du mobilier modulable.

Je n'y vois cependant pas beaucoup de différence avec les traditionnels espaces aménagés en cubicules - jugez-en par vous-mêmes.

Il existe une variété d'approches visant à concevoir des aires ouvertes améliorées : prévoir des bureaux fermés entourant une aire commune, acheter des barrières mobiles pour créer des espaces privés au besoin, aménager de plus grands bureaux avec deux ou trois aires de travail, installer des cabines avec un plafond cathédrale, des puits de lumière et des fenêtres hautes, instaurer une politique de télétravail et louer des espaces pour des réunions de groupe au besoin.

Nous avons eu l'occasion d'expérimenter la création de meilleures aires ouvertes dans notre université publique au Danemark, lorsqu'un groupe de dix chercheurs a déménagé ses bureaux. Nous avons alors mis en pratique certaines de ces idées.

Une expérience de conception en espace ouvert

L'espace que nous avons conçu ressemblait à ceci :

L'espace de travail à aire ouverte revu et amélioré. Alexander Brem, Author provided

La réaction du groupe a été assez neutre, même si certains collègues doutaient de pouvoir travailler dans un tel environnement. Nous avons convenu d'une période d'essai de six mois, avec les conditions préalables suivantes :

  • Des bureaux pour les employés réguliers et des unités de travail flexibles pour les invités ;
  • une combinaison d'environnement de travail et d'environnement social (informel) ;
  • des lieux favorisant les discussions spontanées, mais aussi des endroits tranquilles pour se concentrer, et
  • l'assurance de générer et maintenir un haut niveau d'acceptation au sein du personnel.

Nous avons d'abord défini différents espaces : un espace avec des bureaux, un espace social avec cuisine et canapés, des salles de réunion fermées, des salles pour aller téléphoner et des coins silencieux pour une lire tranquillement.

Cela signifie que les membres du groupe n'avaient plus de lignes téléphoniques fixes. Tous utilisaient une application pour téléphone intelligent VOIP et Skype pour les entreprises, ce qui signifie qu'il était possible de s'asseoir n'importe où pour prendre des appels grâce à la connexion Internet.

Après avoir satisfait aux exigences légales et autres, le groupe a été interrogé sur ses préférences et un plan a été élaboré. Par exemple, il a été décidé que les coordonnateurs de cours devraient rester dans leur propre bureau, parce qu'ils participent généralement à beaucoup de réunions et d'appels téléphoniques, ce qui serait difficile à faire dans un bureau à aire ouverte.

Par conséquent, le plan ressemblait à ceci (la cuisine et les toilettes sont à côté de la petite salle de réunion, et n'apparaissent pas sur l'image).

L'espace a été divisé en zones destinées à différents usages. Alexander Brem, Author provided

Ce que nous avons appris

La période d'essai de six mois s'est écoulée - c'était en 2014 – et le bureau est toujours dans sa forme initiale aujourd'hui. Cependant, il y a eu des problèmes durant cette période.

Par exemple, les situations où il aurait été préférable de se déplacer dans une autre pièce n'étaient pas toujours évidentes. La solution était de s'assurer que les règles soient expliquées à chaque nouvel employé. Parfois, les gens réservaient les salles de communication ou de bibliothèque pour des journées entières de réunions, ce qui signifiait que ces espaces ne pouvaient pas être utilisés par les autres.

Ce problème a été résolu en exigeant, dans ces cas, la réservation de salles de réunion régulières. Bien sûr, il arrivait parfois que les discussions ou les appels téléphoniques dans l'espace ouvert soient assez bruyants ou longs pour déranger les autres, ce qui nécessitait un rappel que d'autres pièces étaient disponibles à cette fin.

Il y avait aussi de nombreux aspects positifs. Dans une certaine mesure, l'espace ainsi conçu a amélioré le travail d'équipe, la collaboration spontanée et la fertilisation croisée des idées dans les espaces partagés.

Qu'avons-nous appris et que pouvons-nous recommander aux autres ?

D'abord, un espace de bureaux ouvert n'est pas par défaut une bonne ou une mauvaise chose. Il faut une stratégie pour que le concept fonctionne, comme d'autres l'ont souligné. Vous devez aussi considérer que ces espaces peuvent même améliorer les relations.

Il faut également savoir quel type de travail convient le mieux aux différents types d'aménagement. Par exemple, les personnes qui travaillent dans les domaines de la vente ou du soutien à la clientèle passent généralement une grande partie de leur temps à parler ou à recevoir des visiteurs. Impossible pour eux de ne pas déranger les autres (du moins ceux qui ne font pas la même chose). Ils ont donc besoin d'un environnement de travail différent.

Ensuite, le plus difficile est de s'assurer que les règles soient respectées et appliquées uniformément. Les espaces ouverts ne peuvent fonctionner à long terme que si tous ceux qui y travaillent respectent les règles et les rappellent aux autres.

Il est très important que les cadres supérieurs prêchent par l'exemple et ne soient pas cachés dans leur bureau, à l'écart de leurs employés. Par conséquent, il est essentiel que les cadres intermédiaires partagent non seulement le même espace de bureau, mais qu'ils n'aient pas nécessairement le «meilleur bureau» - celui qui offre le plus d'intimité – par exemple. Il est important de montrer que la direction appuie les règles, en théorie et en pratique.

Il faut également considérer l'atmosphère de travail qu'un tel bureau crée : il crée un contexte dans lequel le comportement de l'employé est visible dès son arrivée au travail - à qui les gens parlent et même ce dont ils parlent. Pour certains, cela peut être perçu comme positif, favorisant un sentiment d'unité. Pour d'autres, une telle transparence peut être inconfortable.

Il est important de noter que le travail créatif dépend de nombreux facteurs . Notre recherche, publiée cette année, montre que la spontanéité des membres de l'équipe joue un rôle important dans leur productivité.

Enfin, dans l'ensemble, l'enjeu ne concerne pas seulement l'espace de travail à aire ouverte en lui-même (que tout le monde semble décrier), mais l'ensemble de la culture d'entreprise qui est en cause.

La Conversation

Alexander Brem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

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