Comment assurer une parité hommes-femmes dans les sciences de la vie ?

Plusieurs découvertes faites par des femmes dans les sciences de la vie sont ignorées ou reconnues trop tard. Le Canada est loin de la parité hommes-femmes en sciences. Shutterstock

Ottawa a annoncé hier l'investissement de plus de 80 millions de dollars dans l’établissement de huit nouvelles chaires d'excellence en recherche du Canada, en sciences, en recherche et en innovation.

Ce qu'il y a de particulier dans cette annonce, c'est que 60% des nouvelles chaires sont attribuées à des femmes, et que toutes sont des sommités mondiales dans leur domaine.

Elles viennent de loin.

Le 8 mars dernier, le monde entier célébrait la 108ème Journée internationale des femmes. Née des manifestations sur le droit des femmes de voter, de travailler et d’occuper des postes publics organisées pour la première fois en Europe le 19 mars 1911, ce n’est qu’en 1977 que les Nations Unies l'ont officialisée, et invité tous les pays à consacrer une journée pour promouvoir le droit des femmes. Devrions-nous vraiment nous en réjouir quand on sait que la Journée internationale des hommes, soutenue aussi par les Nations Unies et célébrée le 19 novembre de chaque année, vise à promouvoir leur santé et leur bien-être physique, émotionnel, social et spirituel?

Clairement, des batailles et des enjeux bien différents.

Au Canada en 1911, les droits des femmes étaient sévèrement restreints, et la pratique forçant les femmes à quitter leur emploi après le mariage était en vigueur. Selon la politique de la protection maritale, la femme perdait au Royaume-Uni et dans ses colonies son identité juridique distincte lors du mariage et le mari se voyait octroyer une autorité et une responsabilité exclusives du statut juridique de son épouse. Les femmes, en particulier dans les domaines à prédominance masculine comme la science, devaient ainsi essentiellement choisir entre le mariage et une carrière.

Au Québec, la Ligue des droits des femmes dirigée par Thérèse Forget-Casgrain obtient enfin le droit de vote des femmes en 1940. Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale et première femme ministre, présente en 1964 la loi 16 qui redonne aux femmes le plein exercice de leurs droits juridiques, même après le mariage.

Dans les années 1970-1980, la Loi québecoise sur la réforme du droit de la famille et la Loi canadienne sur les droits de la personne ont finalement permis de mettre fin à cette discrimination. La société était en voie de changement.

Pendant ce temps, les sciences de la vie connaissent, comme toutes les professions et disciplines, leur lot de journées sombres; des découvertes faites par des femmes sont ignorées ou reconnues trop tard. En voici deux exemples:

Lydia DeWitt (1859-1928)

Le centième anniversaire de la découverte de l’insuline célébrera le seul et unique prix Nobel de médecine attribué en 1923 au Canada à Frederick Banting et John Macleod. Pourtant, les bases de cette découverte ont été fournies par la pathologiste américaine Lydia DeWitt.

En 1906, DeWitt a publié son étude visionnaire. En étudiant les îlots de Langerhans du pancréas, DeWitt a préparé un extrait soluble et a montré qu’il était biologiquement actif lorsqu’ajouté à une préparation musculaire.

Micrographie au microscope électronique à transmission de fausses couleurs d'un îlot de Langerhans, montrant des granules d'insuline (bleu), des mitochondries (vert) et un noyau (violet). Shutterstock

DeWitt a alors conclu que les îlots produisaient « une substance qui favorise l’activité glycolytique du ferment musculaire ». Nous comprenons aujourd’hui que cette substance est l’insuline et que l’action est la conversion du glucose en glycogène. DeWitt avait alors suggéré que cet extrait soit testé pour étudier « son effet sur le diabète expérimental d’animaux et sur le diabète humain ».

La découverte de DeWitt précède donc de plusieurs années les études de Banting et MacLeod, et de Collip et Best, à qui la découverte de l’insuline a été attribuée. La stratégie de chirurgie pancréatique de DeWitt a été utilisée par ces chercheurs pour isoler l'insuline et l'injecter à des diabétiques, comme l’avait suggéré DeWitt. Leur découverte a sauvé des millions de patients du coma diabétique et de la mort. Pourtant, les travaux pionniers de Lydia DeWitt n’ont jamais été reconnus lors de l’attribution du prix Nobel.

Rosalind Franklin (1920-1958)

Le rôle de Rosalind Franklin dans la découverte de l'ADN est de plus en plus reconnu. Jenifer Glynn., CC BY-SA

Ce n’est que 66 ans après la publication de la structure de l’ADN par James Watson et Francis Crick que les contributions de la chimiste anglaise Rosalind Franklin ont été finalement reconnues. Comme il a été mentionné à plusieurs reprises, Maurice Wilkins, qui partage le prix Nobel avec Watson et Crick , avait montré à Watson l’une des photographies de Franklin, le Cliché 51. Cette photo, une image de diffraction de rayon-X, montrait un motif en forme de croix identifiant clairement une structure en double hélice.

Le fait que ces lauréats du prix Nobel de 1962 aient jugé acceptable de prendre crédit pour un élément décisif, sans la moindre reconnaissance à Rosalind Franklin, demeure à ce jour pour le moins surprenant.

Proposition pour un nouveau modèle canadien

Y a-t-il place au Canada pour un nouveau modèle en vue de combler l'écart entre les hommes et les femmes? L’écart persistant en matière de sélection des talents dans le domaine de la biomédecine doit être résolu. Dans de nombreux programmes canadiens de sciences et de technologie, les femmes représentent actuellement la majorité des étudiants. Pourtant, les écarts hommes-femmes subsistent dans le recrutement du corps professoral et la rémunération. Par exemple, les chaires d'excellence en recherche du Canada demeurent à prédominance masculine avec un ratio hommes-femmes de 28:6 jusqu'à présent. Les huit nouvelles chaires annoncées hier devraient changer la donne. Mais les tentatives d’équité sont sporadiques, peu transparentes et souvent inefficaces.

En 2023, la célébration du centième anniversaire de la découverte de l'insuline par des scientifiques canadiens nous rappellera amèrement qu'un siècle plus tard, le Canada n’a pas su développer compétence et compétitivité pour s’assurer d’un autre prix Nobel de médecine. Une nouvelle direction s’impose. Les femmes chercheures sont peut-être un pas vers la solution.

Le déséquilibre dans le bassin de chaires d'excellence en recherche au Canada pourrait être corrigé comme on l'a fait hier, en ciblant le recrutement de chercheures très talentueuses en début de carrière dans un environnement favorable. L’Institut Janelia aux États-Unis, l’Institut Crick au Royaume-Uni et le Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) en Allemagne se consacrent tous au recrutement de chercheurs en sciences de la vie en début de carrière, le moment clé pour les découvertes les plus porteuses. Après 10 à 15 années, ces scientifiques sont disponibles pour le recrutement par les universités, les instituts de recherche, les sociétés de biotechnologie et les sociétés pharmaceutiques. À l'EMBL, par exemple, Christiane Nüsslein-Volhard représentait le tiers de l'équipe ayant reçu le prix Nobel de médecine en 1995.

Le Canada n'a pas d'institutions de jeunes chercheurs en début de carrière et est loin de la parité hommes-femmes en sciences. Des tentatives ont été faites pour traiter le financement de la recherche par la mise en œuvre partielle d'un examen de soutien fédéral aux sciences. L’auteur et président émérite de l’Université de Toronto, David Naylor, a déclaré: « La principale source de préoccupation pour moi est le rythme et la finalité des nouveaux investissements dans le financement de concours de subventions ». Mais encore là, les femmes sont souvent moins bien représentées.

Mettre l'accent sur le recrutement de femmes hautement qualifiées et compétitives dans un nouvel institut dédié aux chercheurs en début de carrière pourrait être l’une des solutions pour permettre aux femmes scientifiques d’atteindre enfin une équité qui leur a toujours échappée.

John Bergeron remercie Kathleen Dickson en tant que co-auteure et Edith Hamel (Université McGill - Institut Neurologique de Montréal) pour ses idées, corrections et modifications.

The Conversation

John Bergeron does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

Notre-Dame est-elle vraiment perçue comme un « beau monument » par tous les Français ?

Le 15 avril, la cathédrale en feu. Aurélie Djavadi, CC BY-SA

À l’échelle d’une vie humaine, domine l’illusion d’un cadre bâti immuable que vient seulement troubler l’irruption inopinée de bâtiments « neufs » ou les destructions accidentelles – comme celles que nous venons de vivre pour Notre-Dame.

L’adhésion apparente à l’échelle de la nation à des formes désignées comme « belles » et « patrimoniales » comme le patrimoine religieux ou haussmannien donne lieu à une sorte d’universalisme architectural lié à certains bâtiments, comme s’il existait un étalon absolu du beau bâtiment, révélateur du « bon goût » et du « génie français ».

Plus que dans d’autres domaines, on pourrait croire que ce qui est qualifié de patrimoine est, par définition, universel, et génère chez « nous tous », un sentiment d’adhésion esthétique. Il n’en est rien.

Ce qui est désigné comme beau en architecture, ce qui acquiert valeur patrimoniale, est le résultat d’un long processus de légitimation comme dans les autres arts, sorte de combat social où est imposé un goût au détriment d’autres. De ce point de vue, le processus de patrimonialisation est avant tout politique.

À côté d’un patrimoine officiel classique, d’autres formes patrimoniales tentent d’accéder à la reconnaissance. Au-delà des bâtiments, ce qui est en jeu, c’est la reconnaissance et la cohésion des groupes sociaux. En témoigne, depuis les années 1990, le long combat pour la reconnaissance des friches industrielles comme patrimoine, dont un enjeu majeur est la reconnaissance des milieux et de l’histoire ouvrières. Ou encore, aujourd’hui, la reconnaissance des patrimoines liés à l’immigration et donc, des populations immigrées, enjeu de beaucoup de classements patrimoniaux comme le musée urbain Tony Garnier à Lyon.

Sur ces points, il convient de souligner combien les politiques culturelles en général, et les politiques patrimoniales en particulier, sont travaillées par un souci constant de cohésion nationale. Une forme d’instrumentalisation de la culture affirmée en son temps par André Malraux et dont on a pu reconnaître les différents accents dans le discours du président Macron le mardi 16 avril au lendemain de la catastrophe.

Les monuments comme repères de l’identité collective

Notre rapport au cadre bâti est ainsi en relation étroite avec des enjeux identitaires, qu’ils soient individuels ou collectifs. Si l’identité est processus, dans son mouvement constant, l’ordre spatial et architectural reste des référents plus stables et participent de l’illusion de la permanence des identités. Françoise Choay déjà, attirait l’attention sur les temporalités spécifiques du rapport à l’architecture. Quand le changement est trop rapide pour l’individu, le malaise est profond et l’on retrouve d’autant plus cette idée pour Notre-Dame, que l’incendie était inimaginable et que la cathédrale est un repère collectif large, d’envergure nationale et internationale qui plonge dans un temps très long.

Le rapport aux bâtiments relève ainsi des stabilités symboliques plus longues et nécessaires à l’identité, comme un référent plus important que d’autres, celui des objets du quotidien par exemple. L’architecture, le cadre bâti sont à la fois support et constitutifs des milieux sociaux, producteur et produit des identités. Leur destruction bouscule les repères donc, elle remet en cause la lisibilité identitaire dans l’espace.

Les édifices patrimoniaux jouent d’autant plus ce rôle de cohésion qu’ils sont aussi réceptacles des mémoires collectives et possèdent une dimension historique. Comme l’a montré Maurice Halbwachs, la mémoire s’incarne avant tout dans des cadres matériels, en l’occurrence architecturaux. Le monument se fait alors garant de l’histoire, d’autant qu’en Notre-Dame se mêlent les mémoires de plusieurs groupes sociaux.

La petite et la grande histoire s’y croisent : celles des bâtisseurs anonymes, de Victor Hugo, de Viollet le Duc, des Parisiens au fil des siècles, des riverains, des touristes, celle de la France et du catholicisme sur un temps long, mais aussi de la République au sortir de ses heures sombres à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, révélant différents niveaux de blessures produites par le feu.

Superpositions mémorielles qui dépasse le cadre religieux donc, et qui parlent à d’autres groupes à l’échelle nationale, mais peut-être pas à tous les Français de manière indifférenciée.

Du relativisme patrimonial

En effet, il faudra nuancer le partage de cette douleur de manière égale dans la population française. Et d’affirmer ici que l’expérience esthétique patrimoniale n’échappe pas à l’indexation sociale des goûts esthétiques. Pour le dire autrement, ce qui est beau pour un milieu ne l’est pas pour un autre ou le patrimoine des uns n’est pas le patrimoine des autres. La belle architecture est relative à un milieu social et non aux qualités intrinsèques d’un édifice. Aux enjeux politiques des processus patrimoniaux évoqués plus haut, s’ajoute l’indexation sociale du patrimoine sur des milieux divers. Et là, tout le monde n’est pas concerné de la même manière par l’incendie de Notre-Dame.

De ce point de vue, lors d’ateliers que je mène depuis plus de dix ans avec des jeunes de milieux modestes, j’ai mesuré à de nombreuses reprises combien les intérêts architecturaux et la définition du patrimoine sont relatifs. Plus ou moins consciemment, ces jeunes affirment des positions esthétiques totalement iconoclastes, représentatives d’une frange importante de la jeunesse née autour de 2000. Non seulement ils n’éprouvent aucune attirance pour les centres-ville anciens, mais pour eux les vieilles pierres sont « moches » et la notion de valeur patrimoniale est toute relative. Ces jeunes Français affirment systématiquement une répulsion vis-à-vis des édifices considérés comme patrimoniaux. Cette position devient politique lorsqu’elle se mêle à la critique sociale tant les centres-ville anciens leur apparaissent comme ceux du pouvoir et d’une majorité de « vieux notables » et « représentants politiques ».

Ce qui les attire, eux, ce sont les bâtiments récents, « modernes », mais pas n’importe lesquels. Dans leur géographie de référence, celle-là même qui leur permet de se situer les uns par rapport aux autres, les centres commerciaux sont les supports majeurs de construction identitaire de cette jeunesse, et chacun d’éprouver fierté ou jalousie en fonction de la taille du centre commercial de sa ville, alors Notre-Dame…

Il est d’autant plus difficile de penser ce relativisme patrimonial pour un édifice comme Notre-Dame qu’il est admis, avéré, entériné qu’il est beau une fois pour toutes pour tout le monde, ce d’autant plus qu’il est légitimé par un label indiscutable, celui de l’Unesco, valant pour l’humanité tout entière.

La douleur exprimée dans les médias depuis la soirée du 15 avril relève ainsi un processus collectif de réaffirmation de ce qui ne doit pas faire de doute et qui est (im)posé comme une évidence. Et ceux qui n’en étaient pas convaincus de se convaincre ou de découvrir leur attachement à ce patrimoine : les jeux de médiatisation font eux-mêmes partie d’un processus de patrimonialisation et de son élargissement potentiel à ceux qui n’étaient de prime abord pas attachés à Notre-Dame.

The Conversation

Fabrice Raffin does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

Pourquoi le luxe vole au secours de Notre-Dame

L’incendie de Notre-Dame de Paris, le lundi 15 avril, a produit une sidération d’une ampleur aussi rare que subite, saisissant la France entière et bien d’autres pays au-delà des frontières, en Europe, en Amérique, en Asie. Alors que les braises n’étaient pas encore éteintes, très tôt s’est manifestée de façon spontanée une volonté de contribuer avec fortement à l’immense chantier de reconstruction qui s’annonçait. Tout le monde l’aura noté, ce furent les familles du luxe qui lancèrent le mouvement : la famille Pinault, la famille Arnault, la famille Bettencourt. Ce sont les trois grands noms du luxe en France, ceux-là même qui contribuent à développer le soft power de la France, sa culture, son rayonnement sur les marchés mondiaux, à travers les marques de luxe réputées des groupes Kering, LVMH et L’Oréal.

Chacun aura été frappé aussi par le montant significatif des dons annoncés, dont le cumul dépassait le milliard d’euros à peine 48 heures après le drame. Ces sommes sont à la hauteur de la fortune, immense, des donateurs, mais également à la mesure du coût probable des travaux. Elles sont enfin au niveau de la charge symbolique exceptionnelle de cet incendie qui faillit mettre à terre un édifice incarnant à lui seul toute l’Histoire de France, ses racines, sa culture, son identité, que l’on soit croyant ou non.

Pourquoi le luxe s’est-il porté aux avant postes de la volonté de refuser le destin annoncé et des forces de la reconstruction de Notre-Dame ? Éliminons d’emblée les thèses qui voudront ne voir là que stratégie de communication ou fiscale. C’est mal connaître les créateurs de ces groupes. En réalité, les causes sont d’une autre nature, liée à la fonction profonde du luxe et à la spécificité du luxe à la française.

Le luxe, une origine religieuse

Le luxe est l’industrie de l’excellence, mais elle a commencé comme une activité sacrée. De tout temps, dans tous les pays où l’activité de luxe a pu se développer, les meilleurs artisans se sont mobilisés pour inventer, créer, fabriquer des produits d’exception, faits de matières rares les plus précieuses, et sur lesquels le temps de travail n’était pas compté, présents inestimables offerts en sacrifice aux dieux, soit pour se les concilier avant la bataille, soit pour les remercier à la hauteur des victoires, ou des bonnes récoltes. Le prix très élevé de ces produits est précisément ce qui permet d’être offert en sacrifice, c’est-à-dire au sens littéral « ce qui fait le sacré ». C’est pourquoi les temples étaient recouverts d’or, les églises ornées des plus beaux objets, et les artistes prompts à donner le meilleur d’eux-mêmes à cette fin.

Après les dieux vinrent les demi-dieux, les nobles, les castes dominantes, auxquelles rien n’était refusé, privilège de la naissance. La Révolution française mit fin aux privilèges de la naissance, mais pas au droit d’accéder au beau, au sublime par la vertu de sa propre fortune, c’est-à-dire de son destin et de ses moyens. Les révolutions communistes elles-mêmes ont commencé par une phase d’éradication des inégalités, mais les pays qui les ont vécues ont été obligés de relancer leurs économies en lâchant la bride à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Autrement dit, à une libéralisation… qui a recréé des inégalités à l’arrivée.

Aux origines du luxe, on trouve la force de travail mobilisée pour des raisons religieuses. Jorisvo / Shutterstock

Or, le luxe se nourrit justement des inégalités, car il faut que certains aient plus d’argent pour que l’on puisse payer les objets à la hauteur de leur préciosité. Partout dans le monde, les classes sociales montantes veulent jouir de leurs efforts et se voir reconnues. D’où la croissance remarquable de l’industrie du luxe.

Même s’il est réel que cette croissance soutenue résulte de l’arrivée successive des vagues de nouveaux riches, hier du Japon, puis de Russie et maintenant de Chine, ce serait une erreur de ne voir dans la consommation de luxe que la recherche du paraître, du « bling bling ». C’est vrai dans une première étape de la vie des clients mais très vite ceux-ci accèdent à une vérité plus profonde, celle de la dimension culturelle et sacrée des objets qu’ils achètent si cher. Car le paradoxe du luxe est qu’il élève les acheteurs, pas uniquement dans la perception des autres par la valeur connue des produits et logos affichés, mais aussi en leur offrant une voie de sortie du quotidien, grâce à la possession d’une pièce incomparable qui condense toute la spiritualité, la culture vivante d’un pays, son histoire, son art.

Cultures du lieu, du temps, du sacré

Le luxe, en particulier à la française, érige en condition sine qua non pour être luxe de pouvoir condenser l’unicité d’un lieu, d’un héritage historique, et d’une filiation. Ce luxe-là fait de l’espace, du temps long et du sang les bases de son rayonnement et de sa quête de suprématie. D’où l’importance du « made in », du culte des origines, du respect du fondateur et de son legs. Les marques de luxe, à l’image d’Hermès ou de Chanel, y font en permanence référence comme leur patrimoine le plus précieux car cette pérennité ancrée dans un lieu d’origine et portée par un créateur est ce qui fonde leur « non-commercialité », le refus de se considérer comme des produits de simple commerce.

En réalité, l’industrie du luxe se veut elle aussi sacrée : ses marques parlent de leurs « icônes », elles bâtissent des « cathédrales » dans les capitales du monde entier, dédiées à la magnificence de la marque, au développement de la communauté des croyants, qui adhèrent émotionnellement. Aucune autre industrie ne valorise autant la notion de patrimoine, comme fondement de son unicité : les marques de luxe se projettent d’autant plus dans le futur qu’elles ont l’assurance de leur passé qui les distingue, comme il confère distinction aux adeptes de la marque.

On comprend alors l’affinité profonde entre ce secteur et Notre-Dame, patrimoine de la culture française, de son histoire, là où se concentre le sacré national depuis huit siècles. Le luxe est la vitrine de la France, de sa capacité à produire des objets dérivés de l’art issus de marques d’élégance nourries par leur histoire et leurs lieux. La France, qui représente une histoire et un terroir communs à ces marques, a pour symbole quelques monuments érigés au rang de patrimoine de l’humanité, au premier rang desquels figure Notre-Dame.

Les familles, pas les marques

Il n’aura échappé à personne que les maisons de luxe sont les nouveaux mécènes de l’art aujourd’hui. Hier les familles patriciennes de Florence ou de Venise encourageaient les arts, tout comme nos Rois de France avant que l’État ne se porte garant de la culture et de sa diffusion à tous en développant musées, écoles d’art, académies, etc. Mais l’État-providence ne peut pas tout. En outre, l’art est devenu un marché très spéculatif où les prix des tableaux ou sculptures s’envolent, car ces pièces sont uniques, donc objets de rivalité pour leur possession par les musées du monde entier, dont ceux, désormais, des pays émergents.

L’État étant limité dans ses dépenses, le luxe est devenu mécène incontournable de l’art. Il en a les moyens et le savoir-faire. Cela s’inscrit également dans une démarche à long terme dite d’artification visant à transformer le non-art en art. Le luxe se veut le produit dérivé de l’art. D’où la multiplication des collaborations avec les artistes contemporains de tous pays, le sponsorship d’expositions grandioses hymne aux créateurs de mode, ou encore la création de musées comme la Fondation Louis Vuitton.

Le bâtiment de la Fondation d'entreprise Louis Vuitton, à Paris, a été inauguré en 2014. Oliverouge 3 / Shutterstock

Cela change la perception des objets du luxe eux-mêmes. À ce titre, il était naturel que les grandes maisons du luxe se portent d’emblée au secours de cette grande maison symbolique qu’est Notre-Dame. Le secteur du luxe doit beaucoup à la France, il se devait de le lui rendre.

On notera enfin que les offres de dons furent portées au nom des familles elles-mêmes, Pinault, Arnault, Bettencourt… certes à travers leurs fondations dont c’est la fonction, mais pas à travers leurs marques notoires. Car la portée symbolique eût été toute autre. La mise en avant des marques, c’est « faire du commerce », c’est réintroduire les marchands du temple au moment où l’édifice lui-même avait un pied à terre, et où toute idée d’intérêt à court terme est bannie. C’eût été surtout déroger au sacré…

The Conversation

Jean-Noël Kapferer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

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Une expérience de traduction poétique : IA vs humain

Dmytro Bidnyak, « Robot poet », 2015 https://www.behance.net/gallery/26763965/Robot-poet, CC BY-NC

Une intelligence artificielle (IA) peut-elle traduire un poème de manière satisfaisante ?

D’un côté, les concepteurs de DeepL, la très performante IA qui a traduit en 12 heures un traité d’informatique de 800 pages concèdent que leur création « est parfaite pour les contenus scientifiques mais […] ne saurait pas retranscrire la plume, ni le style d’un auteur ». De l’autre, des intelligences artificielles réussissent déjà à reproduire, à partir d’un échantillon, le style de professionnels de la presse écrite.

Dans une analyse consacrée à la traduction par IA, Sylvie Vandaele estime que le principal danger pour les traducteurs humains vient du robot lui-même que de « nombre d’idées reçues sur l’opération de traduction, dont la complexité est encore largement sous-estimée par le public ». En d’autres termes, alors que les performances de la machine accrochent l’attention, les compétences du traducteur humain resteraient méconnues.

Cette série d’articles intitulée « Le poète, le traducteur et le robot » entend donc, pour contribuer à remédier à cette situation, proposer une « expérience de traduction », inspirée par le regretté Umberto Eco. Ce premier article en définit le protocole : comparer, sur un exemple concret de traduction poétique, le travail humain et le travail machine, afin de réfléchir en connaissance de cause aux implications des développements sur la traduction littéraire, et, plus généralement, sur la traduction, le rapport aux productions culturelles, et le travail intellectuel.

L’expérience sera développée dans les deux articles suivants : le deuxième proposera un texte poétique à une IA traductive, dont on analysera la performance. Ce premier résultat sera comparé, dans un troisième article, à la production d’une traduction par un traducteur humain. On pourra alors tirer quelques conclusions sur ce qui fait l’intérêt et la spécificité de la traduction humaine des textes littéraires et poétiques, et le potentiel de l’IA dans ce domaine.

Mais avant d’entrer dans le vif de la réflexion, il faut préciser le protocole de l’expérience, et avant tout dissiper quelques idées reçues et prendre quelques précautions.

La littérature est-elle supérieure au « reste » ?

Malgré ce « lieu commun opposant la littérature et “le reste” » identifié par Sylvie Vandaele, spécialiste de la traduction scientifique, la traduction littéraire est une activité de traduction parmi d’autres : les textes scientifiques et techniques sont « des produits de la culture soumis à de multiples paramètres » qui demandent une compétence particulière au traducteur. Il ne s’agit donc pas ici de présenter un raisonnement a fortiori dans lequel la traduction littéraire (et poétique) serait « ce qui se fait de mieux » (par opposition à des tâches « subalternes » comme la traduction technique), mais de poser la question de la puissance de l’IA du point de vue d’une pratique traductive à laquelle un universitaire spécialiste de littératures étrangères comme moi a été formé, que je pratique quasi quotidiennement et que j’estime bien connaître.

Qu’appelle-t-on le style d’un texte ?

La notion de style est l’objet de très nombreux lieux communs, qui s’agglomèrent parfois en une véritable « mystique ». Dans le modèle post-romantique qui informe encore le plus souvent le discours sur la créativité, le « style d’auteur » est le sceau du génie littéraire, ou au moins le signe d’une individualité littéraire propre – d’où le fait que quand une IA réussit à reproduire un style, l’auteur humain peut ressentir une forme de blessure narcissique (mise en scène avec autodérision par H.J. Parkinson du Guardian, par exemple).

De cette conception individualiste découle une représentation courante du style comme écart vis-à-vis d’une hypothétique « parole ordinaire » : le grand prosateur/poète s’affranchirait de la grammaire de tout le monde pour se forger une langue à soi ; mais la pertinence de cette représentation est limitée. À l’opposé du discours mystique, certaines des meilleures définitions du style sont d’ordre statistique : le style, comme système formel d’une écriture, se définissant comme la récurrence de patrons (syntaxiques, lexicaux, etc.) – c’est-à-dire comme une règle secondaire de surreprésentation de certaines structures plutôt que comme la transgression des règles de base de la langue.

Si le style peut largement se définir en termes statistiques, il n’est pas très étonnant qu’une IA capable d’apprentissage profond puisse l’émuler – la seule chose que les ordinateurs sachent vraiment faire étant, justement, de calculer très vite. L’argument qui consisterait à disqualifier par principe la traduction littéraire au nom de l’irréductibilité du style semble alors difficilement recevable.

On verra en revanche par la suite que le style comme travail de la langue joue sur les « catégories sauvages » (U. Eco) qui existent chez les locuteurs d’une langue en sélectionnant des articles, des adjectifs ou des constructions syntaxiques plus ou moins admises. C’est une définition plus démocratique du style, non comme transgression géniale, mais comme jeu communicationnel sur l’élasticité des normes sémantiques.

Troisième et dernier lieu commun : « la poésie est intraduisible » ou, au moins, il faut reconnaître que « la poésie traduite est très en deçà de l’original ». Comme le rappelle Claire Placial, la traduction poétique est de facto possible, puisque l’on traduit de la poésie ; la question est alors moins celle de la possibilité que de l’évaluation de la traduction poétique. Il existe assurément beaucoup de mauvaises traductions poétiques ; mais il en existe aussi beaucoup de très bonnes : pour ne citer qu’un exemple prestigieux, Goethe admettait, à la fin de sa vie, lire avec plus d’intérêt la traduction française de son Faust par Nerval (en prose poétique) que son original allemand (en vers).

Les enjeux de l’IA en traduction littéraire

Si la traduction de la littérature et de la poésie en particulier n’est par principe impossible ni pour l’homme, ni pour la machine, une situation de concurrence entre traducteurs humains et IA est envisageable. Cette concurrence peut être appréhendée de deux façons.

  • Du côté pessimiste, elle peut générer une inquiétude qui viendra s’ajouter à l’épais volume des prédictions inquiétantes relatives aux progrès de l’IA : aura-t-on encore besoin de notre activité de traducteur littéraire ? Outre ses enjeux économiques, n’y a-t-il pas dans ce remplacement la possibilité dangereuse d’une démission de l’élément humain vis-à-vis de pratiques (la traduction ou l’écriture journalistique) qui comportent une dimension éthique.

  • Du côté optimiste, : la traduction par IA n’a-t-elle pas le potentiel de simplifier la vie aux spécialistes des littératures étrangères en leur épargnant un travail parfois fastidieux dont ils n’ont eux-mêmes pas forcément besoin ? À terme, la possibilité d’obtenir, sur demande et quasi-instantanément, une traduction d’un texte étranger jusque-là inédit dans la langue-cible pourrait représenter une chance pour les étudiants, les universitaires et le grand public d’accéder avec une facilité nouvelle au corpus de la littérature universelle.

Le terme commun à ces deux questionnements est l’exploitabilité des productions de l’IA : sont-elles suffisamment bonnes pour se substituer à l’intervention du traducteur littéraire auprès du public ? La réponse à cette question suppose une définition à la fois technique et normative de la traduction littéraire : comment produit-on une bonne traduction d’un texte littéraire ?

Les « expériences de traduction » d’Umberto Eco

Dans les premiers chapitres de Dire presque la même chose (Dire quasi la stessa cosa, 2003), Umberto Eco se livrait à une série d’« expériences de traduction » en explorant les possibilités du logiciel de traduction en ligne d’Altavista : par exemple, en lui faisant traduire la version anglaise du début de la Genèse dans la Bible du roi Jacques en espagnol, de là de nouveau en anglais, de là en allemand, de nouveau en anglais, et cette dernière version en français. Cette dernière version commençait ainsi :

« Dans Dieu, qui a commencé, placé le ciel et la masse et la masse était sans forme et il y a du vide ; et l’obscurité était sur le visage du profond. »

U. Eco compare ensuite la traduction d’un passage de Moby Dick par Bernardo Draghi à la traduction d’un logiciel fort cher, qui permet sans trop d’hésitation de constater la supériorité du travail humain.

Au troisième chapitre, Eco en venait à « rendre à Altavista ce qui est à Altavista », et prenait comme exemple le premier quatrain de « Les Chats » de Baudelaire, dont il obtenait « une traduction anglaise acceptable ». Si Altavista avait du mal à traiter un texte qui (1) était écrit dans l’anglais du début du XVIIe siècle et (2) pose de toute façon des problèmes d’interprétation même à ses lecteurs humains, il traitait en revanche relativement bien un texte poétique du XIXe siècle.

Un nouveau protocole pour 2019

L’IA traductive a beaucoup changé depuis 2003, et ses progrès (notamment le développement de l’apprentissage profond) ont pour partie rendues rendues caduques les conclusions d’U. Eco. Il est donc temps de proposer une nouvelle expérience, inspirée par celle d’Eco, mais adaptée aux circonstances de 2019.

  • Plutôt qu’Altavista, on testera ici GoogleTranslate (GT), qui est probablement le moteur de traduction le plus utilisé aujourd’hui, pour l’évidente raison qu’il est associé au moteur de recherche le plus fréquenté au monde.

  • Pour éviter les conclusions hâtives, on tâchera d’ouvrir rapidement la boîte noire que constitue l’IA de GT pour le traducteur littéraire. U. Eco tirait un certain nombre de conclusions qui rendaient compte de la traduction automatique en 2003 ; nous disposons, sur le web, de ressources qui nous permettent de comprendre comment fonctionne GT. Outre que cela permettra d’apprécier les progrès fait depuis 2003, ou trouvera là une base de comparaison entre le travail machine et le travail humain.

  • La question centrale de la concurrence entre traduction humaine et traduction automatique est celle de la performance contre la compétence. Si l’on peut facilement tester la performance de GT sur un échantillon de poésie, il faut aussi rendre compte de l’exercice de la compétence traductive d’un travailleur humain sur le même échantillon. Je me prêterai à l’exercice en décrivant mon processus de travail sur le même texte poétique et en proposant ma traduction.

Reste à choisir un objet de travail : un échantillon de poésie sur lequel faire travailler la machine et le cerveau.

Un échantillon de poésie

J’ai choisi les cinq premiers vers de « Kubla Khan » de Samuel Taylor Coleridge (composé vers 1797-1798) : on testera donc ici la traduction de l’anglais de la toute fin du XVIIIe siècle vers le français d’aujourd’hui.

Voici le texte :

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree :
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.

Voici, pour mémoire, la traduction qu’en propose Jacques Darras dans une édition de référence, la collection « Poésie/Gallimard » (p. 187) :

En Xanadu dit Kubla Khan
Qu’on crée un grand dôme de plaisir
Où courrait Alphe, rivière sacrée,
Par des cavernes sans fond pour l’homme
Jusqu’à une mer sans jour !

Ce choix, forcément contestable, peut se justifier par les éléments suivants :

  • C’est un texte représentatif du discours poétique en général et de la poésie anglaise en particulier. Notre expérience porte sur la traduction de la poésie, et il faut que notre échantillon satisfasse à un critère de représentativité. Ce texte présente des procédés caractéristiques du travail poétique aux niveaux rythmique (tétramètres et trimètre iambiques), phonétique (assonances, allitérations, rimes), syntaxique (la construction de la première phrase), sémantique (le caractère elliptique de la première phrase, l’imagerie), cognitif (le lecteur est confronté à l’évocation d’un univers onirique et lointain). Il me semble donc correspondre à une définition relativement courante de la poésie (lyrique) : un discours mesuré et imagé qui nous introduit dans un univers mental étranger.

  • Datant de la fin du XVIIIe siècle, ce texte reste cependant accessible à l’IA : sa grammaire respecte des règles qui sont encore celles de l’anglais d’aujourd’hui ; mis à part les noms propres (facilement identifiables comme tels), il ne présente pas de difficultés lexicales particulières.

  • Ce texte est canonique : Coleridge est un des grands poètes du premier romantisme anglais, et « Kubla Khan » a marqué l’imagination collective (qu’on pense seulement au Xanadu de Citizen Kane) : en le choisissant, on n’essaie pas de « coller » la machine, mais simplement de voir ce qu’elle peut faire d’un texte réputé.

  • Je suis compétent sur ce texte. Puisque l’atout de l’humain face à la machine est sa compétence, j’ai choisi un échantillon qui relève de mon domaine de spécialité : j’ai une formation d’angliciste, et j’ai consacré ma thèse à la poésie européenne du XVIIIe siècle, notamment anglaise.

Conclusion provisoire

Le poète Wordsworth écrivait, dans la préface des Ballades lyriques (Lyrical Ballads, 1802), que Coleridge et lui souhaitaient introduire dans la poésie lyrique « a selection of language really used by men » – un échantillon de la lange courante. Le choix d’un texte à la fois incontestablement poétique et délibérément proche du langage ordinaire semble tout indiqué pour notre expérience.

Dans la meure où les IA traductives ne sont pas entraînées sur des corpus littéraires et poétique, il évite de « coller » trop facilement la machine (comme c’était le cas, chez Eco, avec la Genèse). Et dans la mesure où il est très poétique, il présente un enjeu technique, mais aussi affectif, pour le traducteur humain. Se mesurer à l’IA sur un tel texte, c’est aussi, pour le traducteur humain, s’exposer au risque de la blessure narcissique : l’expérience n’est pas sans enjeu.

The Conversation

Dimitri Garncarzyk ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Les gangs, étonnants miroirs de notre société

Les membres des gangs sont les êtres « les plus vils, malades et vicieux qui existent au monde » éructait Donald Trump fin mars 2019 lors d’un meeting politique à Grand Rapids, dans l’état du Michigan. Cette déclaration violente à l’encontre des « gangs » qui sévissent aux États-Unis n’est pas sans rappeler celle qu’il avait déjà faite en mai 2018 lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche, qualifiant ces criminels d’animaux.

Trump a largement déployé ce discours envers les membres de gangs pour justifier certaines de ses actions politiques ou médiatiques, telle que la construction potentielle d’un mur entre les frontières américaines et mexicaines afin de protéger les citoyens américains de gangs latino-américains dont la référence principale est le MS-13.

Mais il n’a pas été le seul à utiliser l’argument de la « bande de criminels » ou du gang pour ses fins politiques ou médiatiques.

En France la peur des « bandes » est également un marronnier journalistique régulièrement brandi par les médias ou les hommes politiques – Nicolas Sarkozy, alors ministère de l’Intérieur, avait largement utilisé cet argument et un vocabulaire choisi pour prôner « sa tolérance zéro ». Parfois le phénomène bénéficie d’une cartographie comme l’avait fait Le Point pour la ville de Paris et ses « bandes ». Et ce, quitte à véhiculer parfois une information trompeuse et à se ridiculiser comme cela a été le cas il y a quelques années avec la description de « no-go zones » (zones de non-droit) mêlant, d’après Fox News (chaîne américaine) ou le Daily Express (tabloïd britannique) chaos, affrontements avec les forces de l’ordre et charia en plein Paris.

Ces visions mélodramatiques des gangs comme la personnification même de la violence, du danger et de la brutalité, voire de la barbarie sont cependant à la fois anciennes et bien diffusées à travers les institutions politiques, juridiques et l’opinion.

Or, si elles servent le propos de certains acteurs politiques, elles cachent cependant tout ce que les gangs révèlent de nos sociétés et que nous refusons de voir.

Nicolas Sarkozy et les banlieues, Ina Société, 2005.

Chaos, anarchie et destruction

Dans l’imaginaire collectif, les gangs représentent des phénomènes incontrôlables semant l’anarchie, le chaos et la destruction.

Leur brutalité pathologique est de mise dans les médias, les récits et les films.

En Amérique Centrale, un cas classique est celui des maras ou pandillas, perçus comme les acteurs principaux d’une criminalité largement étendue mais dont la violence surpasserait celle des nombreux conflits révolutionnaires armés ayant ébranlés la région dans les années 70 et 80.

Les gangs de cette région ont particulièrement été décrits par les institutions juridiques et les journalistes comme une menace sécuritaire, voire comme une « une nouvelle forme d’insurrection urbaine » qui tenterait de renverser le pouvoir.

La réponse publique a été celle de la répression violente, à tel point qu’il n’est pas exagéré de décrire les états d’Amérique Centrale comme menant une guerre aux gangs.

Ces constructions alarmistes se fondent souvent sur des stéréotypes et des modes, que ce soit en Amérique Centrale ou au-delà.

Cependant, elles demeurent diffuses notamment parce que les gangs forment des boucs émissaires idéaux pour les autorités, permettant de justifier des formes de contrôle étendues et des interventions musclées, y compris par le biais de la ségrégation spatiale comme c’est par exemple le cas au Nicaragua où de nouvelles formes d’organisation spatiale des villes sont censées préservées certains habitants des « gangs ».

Ces stéréotypes perdurent d’autant plus que les gangs constituent un phénomène universel, historique et contemporain à la fois.

Vue depuis la lagune de l’un des quartiers « riches » de Villa Nueva, Tigre, district de Buenos Aires (Argentine), 2013. Wikimedia, CC BY

Les trublions de la Pax Romana

L’historien romain Titus Livius, connu sous le nom de Livy, montre dans son ouvrage de référence, Ab Urbe Condita que les gangs criminels ont joué un rôle éminemment politique durant la République romaine au Ier siècle de cette ère.

Il décrit ainsi la façon dont les politiciens se sont appuyés sur les bandes rivales pour établir physiquement l’assise de leur pouvoir, mobiliser des soutiens ou au contraire, perturber ceux de leurs opposants. Ce phénomène a également été mis en lumière dans la fiction du romancier Robert Fabbri Crossroads Brotherhood Trilogy.

Plus d’un siècle de recherches sur les gangs ont montré qu’ils existent dans des pays aussi divers que les États-Unis, le Kenya, l’Afrique du Sud, le Brésil, le Salvador, le Nicaragua, la Chine, l’Inde, la France et le Royaume-Uni, parmi d’autres.

Les gangs comme systèmes sociaux

L’ubiquité des gangs laisse clairement voir que ce sont des systèmes sociaux institutionnalisés. Le sociologue américain Frederic Thrasher écrivait d’ailleurs dans son étude pionnière au sujet des gangs de Chicago dans les années 20, que ces derniers témoignaient d’une

« vie, dure et sauvage [et donc] riche en éléments et processus sociaux clefs pour la compréhension de la société et de la nature humaine ».

Les gangs s’insèrent dans un vaste panel de pratiques humaines comme l’exercice du pouvoir politique, l’accumulation du capital, la socialisation, la définition de l’identité d’un individu et d’un groupe, le contrôle d’un territoire, le défi de l’autorité et la structuration des relations de genre. Tous ces processus, communs à l’ensemble du genre humain sont particulièrement intéressants à observer du point de vue des gangs.

C’est aussi pour cette raison qu’ils offrent, d’une certaine façon un miroir pour la société, mettant en évidence ses traits et ses tendances les plus crispantes.

L’étude de Thrasher a ainsi pour mérite non seulement de présenter des détails sur le fonctionnement des gangs de Chicago mais aussi d’illuminer l’économie politique et sociale de la ville. Il fait ainsi le lien entre l’émergence des gangs et les communautés – souvent immigrantes – socialement exclues dont les droits ont été bafoués, pointant les inégalités criantes et croissantes de la société américaine des années 1920 et 30.

La série Peaky Blinders décrit la vie d’un gang de Birmingham au tout début du XXᵉ siècle, illustrant par la même occasion les changements sociaux et politiques profonds qui secouent l’Angleterre.

Les gangs ne constituent pas juste un phénomène social autonome aux logiques internes complexes, avec des dynamiques propres, mais sont donc aussi des épiphénomènes, qui reflètent et sont formés par une structure sociale plus large.

Ils nous montrent ainsi les changements au sein de notre société.

Dans ses recherches, le sociologue Sudhir Venkatesh a étudié les activités économiques d’un gang de rue à Chicago dans les années 1980 et comment ce dernier a bouleversé le marché de la drogue, en individualisant peu à peu un système de ventes auparavant collectif, imitant en cela les tendances de l’économie américaine, la « Reaganomics » poussant vers toujours plus d’individualisme.

De manière similaire, le travail des sociologues français Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli a mis en lumière comment l’évolution des gangs en France, en particulier des « blousons noir » dans les années 50 et 60 aux gangs des Zoulous dans les années 80 pouvait être liée à la fin des « trente glorieuses » et la restructuration profonde de l’économie française qui s’en suivit.

Comprendre la logique des gangs nous informe ainsi sur des changements sociétaux plus larges. Ainsi lorsqu’un gang devient plus violent ou lorsque ses activités se recentrent sur un secteur à l’exclusion d’autres, cela peut marquer un tournant dans les politiques publiques de répression ou de discrimination à l’égard de certains groupes de la société. Par exemple, le fait que les gangs d’Amérique centrale soient devenus de plus en plus brutaux et qu’ils soient passés de l’action d’autodéfense à l’extorsion et au trafic de drogue peut être associé à la nature de plus en plus oligarchique et ségrégative des sociétés dans la région.

Reportage sur les « blousons noirs » de 1968.

Un phénomène volatile

Les gangs sont volatiles. Ce qui implique dans toute enquête d’aborder la question de leur émergence, leur propagation, leur évolution et leur déclin en évitant de les catégoriser ou de les définir d’une manière trop rigide.

Par exemple, nous devons nous demander ce que nous entendons par le terme « gang ». Ce mot n’est pas seulement chargé, il est aussi utilisé de manière très variable, appliqué à des phénomènes sociaux qui incluent le crime organisé, des associations de détenus dans les prisons et même des groupes informels de jeunes au coin de la rue qui adoptent un comportement « antisocial ». Ils peuvent aussi changer de forme rapidement : le gang de jeunes d’aujourd’hui pourrait devenir une organisation de trafic de drogue demain, et une milice politique le surlendemain.

Nous avons donc besoin d’une définition large qui nous permette d’englober ces différentes itérations. Nous devons aller au-delà de la seule dynamique organisationnelle ou de l’appartenance à un gang, et considérer leur environnement et leurs circonstances structurelles, y compris la façon dont ils se connectent à d’autres acteurs tels que des membres du crime organisé, la police, les politiciens ou les élites du monde des affaires et entrepreneurs, entre autres.

Bronx-Barbes (2000), d’Eliane De Latour, dépeint les rêves et les aspirations des gangsters de la Côte d’Ivoire contemporaine.

Si la recherche a montré les variations de forme et d’impact des gangs, l’écrasante majorité des études se concentre sur un seul gang ou une seule région du monde. De fait elles ont généré peu de connaissances généralisables. La comparaison pourrait permettre de déterminer quels types de dynamiques de gangs pourraient être généralisables et quelles autres plus spécifiques à des lieux ou contextes particuliers. C’est pour cette raison que nous avons récemment lancé le projet de recherche GANGS. Au cours des cinq prochaines années, nous explorerons de manière comparative la dynamique des gangs au Nicaragua, en Afrique du Sud et en France.

Ce projet cherchera à répondre à des questions telles que comment et pourquoi les gangs émergent et évoluent d’une manière particulière ? Dans quelles conditions urbaines et politiques ? Pourquoi certains individus rejoignent-ils des gangs, pourquoi en sortent-ils, et en quoi cela peut-il avoir un impact sur leurs choix de vie ?

Répondre à ces questions nous aidera, nous l’espérons, non seulement à comprendre la logique des gangs d’un point de vue plus global, mais aussi, plus généralement, à mieux appréhender la nature sous-jacente du monde dans lequel nous vivons.

The Conversation

Dennis Rodgers has received funding from the European Research Council (https://erc.europa.eu) for a project on “Gangs, Gangsters, and Ganglands: Towards a Global Comparative Ethnography” (GANGS) within the context of the ERC Advanced Grant scheme (EU 787935).

Recrutements académiques : les quotas de genre, tremplins pour l’égalité ?

Les femmes ont-elle eu plus de chance d’être recrutées lorsque l'on a changé le fonctionnement des comités de sélection ? Shutterstock

La sous-représentation des femmes dans le secteur académique est une réalité dans l’ensemble de l’Europe, comme le démontre le rapport SHE 2018 publié par la Commission européenne. Alors qu’elles représentent 47 % des doctorants, elles ne sont que 40 % des professeurs de grade C (équivalent au statut de maître de conférences) et seulement 23 % des professeurs de grade A – équivalent au statut de professeurs des universités).

La France ne fait d’ailleurs pas partie des bons élèves au sein de l’Union européenne (UE) : alors que 42 % des chercheurs en moyenne dans l’UE sont des femmes, cette proportion descend à 35 % en France, derrière l’Allemagne (39 %), l’Italie (41 %) et le Royaume-Uni (45 %).

Cette situation pourrait s’expliquer par la discrimination que subiraient les femmes de la part de leurs collègues masculins, lors de la phase de recrutement. Avec cette hypothèse, il suffirait d’augmenter la proportion de chercheuses dans les comités qui prennent les décisions de promotion et de recrutement pour que les femmes soient mieux représentées dans le monde académique.

C’est chose faite en France depuis le 1er janvier 2015. Désormais les comités de sélection pour les postes de maître de conférences et de professeur des universités doivent être composés d’au moins 40 % d’hommes et 40 % de femmes. Cette réforme a-t-elle amélioré la place des chercheuses ? C’est l’objet de l’étude que nous avons menée à partir des données administratives de 455 comités et 1 548 candidats.

Derrière les statistiques

La proportion moyenne de femmes dans les comités de sélection est passée de 39 % avant la réforme à 47 % après 2015. En cela, l’objectif législatif a été atteint. En outre, il faut prendre en compte le statut des nouvelles entrantes pour s’assurer que l’équilibre au sein des comités de sélection a réellement été modifié. En effet, dans ces comités de recrutement, au moins la moitié des membres doivent être extérieurs à l’université, ce qui limite leur influence sur les décisions du comité.

Le poids académique des membres peut également jouer un rôle significatif. Les femmes peuvent donc être choisies soigneusement de sorte qu’elles n’influencent pas les décisions des comités. Mais dans les données la plupart des « nouveaux » membres féminins de ces comités sont internes à l’institution, et ne semblent pas être moins qualifiés que les membres masculins qu’elles remplacent. Il est donc probable qu’elles ne seront pas mises en minorité lors des discussions au sein du comité.

Toutefois, la réforme n’impose aucune contrainte sur le sexe du président du comité. Or, celui-ci peut décider de la composition du comité et il a voix prépondérante, en cas de partage des voix lors du classement des candidats. L’étude constate que la réforme n’a pas eu d’influence sur la proportion de présidentes de comités, ce qui concorde avec d’autres travaux sur les quotas dans les conseils d’administration (Rébérioux Roudault, 2016).

Contrecoup inattendu

Enfin a-t-elle eu l’effet de ruissellement escompté ; les femmes ont-elles eu plus de chance d’être recrutées lorsque l’on a changé le fonctionnement des comités de sélection ?

Certains laboratoires dont les disciplines sont très féminisées, comme la biologie ou la psychologie, atteignaient de facto déjà les quotas avant que ceux-ci ne soient imposés. D’autres, comme les laboratoires de maths ou de physique, sont bien plus contraints. Dans l’étude, les laboratoires les moins féminisés ex ante et donc les plus touchés par la réforme sont affectés au groupe de traitement, tandis que les plus féminisés font partie du groupe de contrôle.

Nous pouvons ainsi comparer l’évolution des classements des femmes entre ces deux groupes, tout en prenant en compte l’effet d’autres facteurs comme les citations des candidats et les connexions qu’ils établissent pendant leur thèse. Les résultats sont frappants : alors qu’avant la réforme les laboratoires peu féminisés semblent favoriser les femmes, cet effet disparaît avec la réforme, et devient même négatif à la fin de la période étudiée.

Selon les hypothèses sur l’interprétation des coefficients, 15 à 38 % de chercheuses n’auraient pas été recrutées à cause de la réforme dans l’échantillon étudié.

Agir sur les stéréotypes

On peut avancer deux suppositions : soit les femmes préfèrent recruter des hommes, soit les hommes changent de comportement suite à la réforme. Généralement, les classements finaux sont votés à l’unanimité par les membres des comités. Il est donc impossible de distinguer les comportements individuels des jurés pour pouvoir répondre exactement à cette question.

Néanmoins, un résultat de l’étude étaye la seconde hypothèse. L’effet négatif de la réforme provient uniquement des comités avec un président masculin ; cela concorde avec d’autres travaux qui ont analysé la féminisation des comités de recrutement en Espagne et en Italie (Bagues, Sylos-Labini et Zinovyeva, 2017).

Faut-il y voir un backlash des hommes en réaction à la réforme ? Ou l’expliquer par le remplacement d’une motivation intrinsèque par une nouvelle norme ? En fait, les mécanismes derrière cette inversion des biais sont encore à déterminer. Il semble en tout cas que ces comités paritaires n’aident nullement les femmes à être recrutées.

Par ailleurs, dans les disciplines peu féminisées, les chercheuses sont plus sollicitées pour participer aux comités de recrutement que leurs collègues masculins. La réforme augmente donc la charge administrative des chercheuses, au détriment du temps qu’elles peuvent passer sur leur recherche.

Comment agir pour lutter contre la sous-représentation des femmes ? Ses causes sont multiples et difficilement solubles par une seule réforme. De plus, les données indiquent que la proportion de femmes recrutées par discipline est très proche de la proportion de femmes candidates. Ainsi la marge de manœuvre du côté du recrutement semble minime. Il faudra des réformes bien plus ambitieuses – autour de la déconstruction des stéréotypes de genre, d’un meilleur partage des tâches domestiques au sein du couple – pour espérer un jour combler cet écart.

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Pierre Deschamps ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Environnement : pourquoi la politique de l’autruche prime-t-elle dans les entreprises ?

Plus de la moitié des groupes du CAC 40 ont déclaré des émissions de gaz à effet de serre en hausse en 2017. Des banques françaises continuent à investir dans les ressources fossiles, malgré de graves conséquences environnementales. Nestlé Watters est accusé par France Nature Environnement d’assécher la nappe phréatique de Vittel

Nous en avons de multiples exemples au quotidien : les entreprises rechignent encore trop souvent à prendre les décisions qui s’imposent en matière de développement durable, bien que les chercheurs ne cessent d’alerter sur l’urgence de décider et d’agir.

Pourquoi cette réticence ? S’agit-il du coût des décisions ? De leur impact sur l’économie de l’entreprise ? De leur complexité ? Ou tout simplement d’une méconnaissance ? Toutes ces raisons peuvent se conjuguer pour expliquer l’incapacité des décisionnaires à décider d’arrêter de polluer.

En marge de ces questionnements, il faut également interroger les « biais » dans le traitement cognitif des informations impliquées dans la prise de décision.

Simplifier la prise de décision

Les recherches sur ces prises de décision mettent en exergue de nombreux biais décisionnels, conscients et inconscients. On pourra citer, par exemple, le « biais d’optimisme », selon lequel le sujet se juge moins exposé que les autres à la plupart des risques.

Mais il ne suffit malheureusement pas de savoir que ces biais existent pour les corriger. Sachant que plus une décision est complexe, plus elle risque d’avoir d’impact sur notre fonctionnement et plus les biais peuvent se cumuler. Ce que l’on nomme « l’escalade d’engagement » – le fait de rester sur ses positions – est ainsi plus marquée et plus sévère au niveau collectif qu’individuel.

Face à des situations complexes, le cerveau humain cherche à simplifier la prise de décision : il utilise des raccourcis, use de perceptions erronées ou sous influence, tend à se conformer aux autres pour éviter la marginalisation. Redoutant les risques inhérents à une décision difficile, il s’illusionne sur ses savoirs et surestime ses capacités, faisant souvent preuve de trop d’optimisme. Le cargo italien qui a sombré le 12 mars dernier près des côtes françaises n’avait, par exemple, pas suivi les règles environnementales et de sécurité, a priori selon une décision fondée sur l’expérience.

Leurs propres expériences permettent aux individus d’inférer la vraisemblance de telle ou telle conséquence. Les évènements rares se trouvent alors sous-pondérés : le décisionnaire va sélectionner les informations qui confirment ce qu’il pense être vrai, ignorer volontairement ses erreurs et se laisser attirer par le gain ou les perceptions d’un gain. Cela lui permet d’éviter les prises de risque, de se convaincre qu’il est soutenu par les autres et d’ignorer la gravité du problème notamment lorsqu’il pourrait représenter un danger certain.

Économiser de l’énergie pour survivre

Ces comportements biaisés semblent absurdes face aux défis posés par les crises environnementales. Comment notre cerveau peut-il nous inciter à prendre ces décisions erronées ? Un mécanisme d’autant plus surprenant chez des décisionnaires d’entreprises (Homo œconomicus), généralement considérés comme rationnels.

Une des explications tient à notre organisme qui cherche à sauvegarder l’énergie indispensable à notre survie. S’il ne représente que 2 à 3 % du poids de l’organisme, le cerveau est en effet responsable de 15 à 20 % de la dépense énergétique, qui sert en grande partie au traitement de l’information. Il optimise ainsi l’énergie et la capitalise en concertation avec les autres organes, afin d’assurer un bon fonctionnement global. Pour cela, il tend à limiter sa propre activité pour préserver ses ressources. En économisant cette énergie, le cerveau peut chercher à décider au plus vite… ou à ignorer un problème trop contraignant et énergivore.

Les gouvernances d’entreprises peuvent emprunter un schéma similaire : pour survivre, elles cherchent à éviter de changer leur fonctionnement profond en faveur du développement durable, perçu comme énergivore parce que complexe. Au mieux, elles feront quelques actions en faveur de l’environnement et du social pour éviter de nuire à leur système économique actuel. C’est également ce qui se passe dans le système à l’échelle macroéconomique.

Intuition et rationalité

S’il n’existe pas de décision simple face à un problème complexe, une piste intéressante repose toutefois sur le fait d’envisager des scénarios intuitifs en faveur d’un développement plus durable.

En 2018, plusieurs grandes entreprises ont ainsi pris des décisions drastiques dans le domaine : Patagonia a décidé de poursuivre l’administration Trump en justice pour sauver un territoire protégé. Starbucks a promis d’employer 10 000 réfugiés en réponse à la politique migratoire. Apple a lancé un « green bond » pour répliquer à la sortie de l’Accord de Paris. Delta Airlines a tourné le dos à la NRA, le lobby des armes, soutenu par Donald Trump.

Si certaines de ces entreprises sont engagées dans le développement durable depuis longtemps, d’autres en sont loin. Comment expliquer ces revirements ?

Une émotion (la colère) a été ressentie par de nombreux citoyens américains à la suite de l’élection de Donald Trump en novembre 2016. Les décisions du nouveau locataire de la Maison Blanche ont provoqué d’importantes réactions sur les réseaux sociaux. Ces entreprises ont répondu à ces vagues de contestation, à ce ressenti collectif, non sans intérêt évidemment mais de façon extrêmement rapide et quasi non calculée.

On le voit, l’émotion peut constituer une arme décisionnelle, qui influe sur l’intuition et la rationalité. Si les décisions de ces entreprises peuvent apparaître rationnelles, elles ont surtout été intuitives, selon un traitement sans raisonnement conscient, davantage fondé sur des associations holistiques – l’objet constituant un tout –, affectivement chargées et très rapides.

Doit-on en conclure que l’émotion collective pourrait constituer le bras armé des grandes décisions environnementales ?

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Delphine van Hoorebeke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.