Des milliers de personnes attendues en Allemagne pour bloquer les mines de charbon

Le campement a déjà commencé, près de Düsseldorf. Dans les jours qui viennent, des milliers d'activistes de toute l'Europe sont attendus dans l'ouest de l'Allemagne pour occuper et bloquer les gigantesques mines de charbon à ciel ouvert qui sont encore en fonction dans le bassin rhénan. L'Allemagne extrait toujours chaque année plus de 170 millions de tonnes de lignite, un type de charbon très polluant, et les brûle dans des centrales à qui émettent massivement des gaz à effet de serre dans l'atmosphère. (...)

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Artificialisation des sols, spéculation foncière : quelles alternatives aux dérives du solaire industriel ?

2000 hectares de terres agricoles et de forêts bientôt recouverts de panneaux solaires en Lot-et-Garonne, 400 hectares de causses dans l'Hérault... Des citoyens alertent sur les dérives de ces méga-centrales, et appellent à recouvrir en priorité les toits et surfaces déjà artificialisées plutôt que de s'en prendre au vivant. L'utilisation de sites déjà bétonnés comme les parkings ou les entrepôts permettrait déjà de multiplier par cinq la puissance solaire actuelle. Sur le terrain, des habitants et des (...)

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Notre-Dame, « gilets jaunes »… Les limites démocratiques des cagnottes en ligne

Christophe Dettinger est devenu un symbole du mouvement des « gilets jaunes ». Mamasuco/Flickr, CC BY-NC-SA

Cagnotte pour la reconstruction de Notre-Dame, cagnotte en faveur de l’ex-boxeur de la passerelle Leopold-Sédar-Senghor, ou encore de soutien aux forces de police… La finance altruiste s’invite dans l’actualité depuis le début de cette année. Initiés au cœur des réseaux sociaux, ce mouvement utilise les formes numériques de collecte de dons dans le but de financer un projet ayant une dimension d’intérêt général. Elles ont en commun leur spontanéité – tout le monde a été surpris par la constitution de la cagnotte pour Christophe Dettinger dans le cadre de l’« acte VIII » des « gilets jaunes » dont le versement à son bénéficiaire doit encore être tranché devant les tribunaux – et leur montant parfois spectaculaire : certains pensent que les cagnottes pour Notre-Dame pourraient dépasser le double du coût total des travaux !

Mais plus encore, les cagnottes proposent une forme d’action politique dans l’univers marchand d’Internet. Elles soulèvent des questions quant aux valeurs qu’elles peuvent incarner ; doit-on soutenir telle ou telle cause ? Elles interrogent également l’action de l’autorité publique : l’État ne doit-il pas se charger de collecter les fonds pour le patrimoine ? Le choix du don individuel au détriment du prélèvement, dans lequel certains voient un moyen d’échapper à l’impôt, n’affaiblit-il pas l’État ? Finalement, dans quelle mesure ces actions cristallisent les mutations en cours sur l’articulation entre marché et démocratie ?

Réalités et ambiguïtés

Les plates-formes de crowdfunding, de cagnottes ou de solidarité embarquée (l’arrondi au supérieur lors d’un règlement) connaissent un succès de plus en plus grand, sortant des cercles d’initiés de la première heure. Selon le baromètre du crowdfunding en France 2018 de KPMG, le financement participatif a connu un bond de 39 % en un an et le premier semestre 2018 accusait déjà une hausse de 36 % par rapport au premier semestre 2017. Parmi ces pratiques de financement participatif, les cagnottes en ligne connaissent une hausse de 113 % (passant de 155 millions d’euros en 2017 à 330 millions en 2018).

KPMG, baromètre du crowdfunding en France 2018.

Si les appels à la solidarité et le financement communautaire ne sont pas nouveau (ce principe a financé la statue de la Liberté en son temps), il prend une tout autre dimension avec le développement des services d’Internet, la démocratisation de ses usages, ou encore les formes actuelles de mobilisation des mouvements sociaux dans lesquelles les réseaux sociaux jouent un rôle primordial.

Or, les ambiguïtés de la finance altruiste en ligne se révèlent régulièrement et sont multiples. Deux d’entre elles nous semblent les plus surprenantes : d’une part, la finance altruiste en ligne s’émancipe des formes habituelles de la réciprocité pour se rapprocher du monde marchand ; d’autre part, la finance altruiste ravive le débat sur l’articulation entre le marché, l’altruisme et la démocratie

Loin des réciprocités habituelles

Alors que la finance participative repose en partie sur une mobilisation du don (20,7 % en France, d’après les chiffres de KPMG), elle semble se différencier des actions traditionnelles de charité. Les acteurs en présence ne sont plus les institutions habituelles de la charité ou de la philanthropie. Ils deviennent des intermédiaires financiers qui construisent leur modèle économique sur la fonction d’intermédiation financière et sociale. La plate-forme prélève bien une commission afin d’avoir une rétribution pour avoir mis en relation donataires et donateurs.

Alors que l’affichage des plates-formes met en avant les aspects alternatifs et déontologiques, le recours à des valeurs sème de la confusion. Et c’est bien ce qu’il vient de se passer dans le cas de la cagnotte Leetchi de l’ancien boxeur… On est bien loin de la mise en exergue des caractéristiques des formes d’altruisme qui sont habituellement concomitantes à la philanthropie.

Wikimedia

Faisons appel à Karl Polanyi (1944), auteur de référence pour expliciter les rapports entre économie et société. Ses travaux permettent d’éclairer les ambiguïtés portées par cette finance altruiste.

L’économiste hongrois examine la différence entre l’économie de marché et le don à partir de deux éléments : les relations entre les individus et le statut des institutions. Dans le cas du don, les individus sont complémentaires, appartenant à une communauté politique qui encadre leurs actions. Cette communauté repose sur des institutions encadrant le don (politiques, religieuses, etc.) indépendantes des acteurs de l’économie marché. Le don est alors le ciment de l’interdépendance des individus et le support d’actions de redistribution hors de la sphère marchande.

Ici, l’ambiguïté des plates-formes réside dans leurs rapports avec le monde marchand. D’une part, les plates-formes ne créent pas nécessairement un partenariat entre donateurs et destinataires. Il est d’ailleurs probable qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs : un donateur peut contribuer au lancement d’un start-up pour « soutenir » des jeunes gens, alors que le bénéficiaire entend seulement financer son projet ; un donateur peut contribuer à une cagnotte pour « soutenir les forces de l’ordre », mais la police nationale en tant qu’administration publique est censée être déjà rémunérée par le biais des contribuables. Les « décalages » entre les intentions des protagonistes sont parfois saisissants.

D’autre part, le secteur des plates-formes se caractérise par son atomicité, la diversité et souvent l’indépendance des organismes. Finalement, ils ne forment pas « une institution » installée dans le paysage économique, dans la mesure où ils n’instaurent pas de règles, de conventions ou de croyances qui régiraient les relations entre agents. De plus, les plates-formes appartiennent bien au monde de l’économie de marché car ce sont des entreprises ayant vocation de générer un chiffre d’affaires.

Ce nouveau canal de financement, reposant sur le don, ne relève pas du principe du don ; bref, la finance alternative s’appuie sur ce dernier sans en adopter les principes d’action.

Marché, altruisme et démocratie

Dans l’inconscient collectif, l’Internet se conçoit comme une extension naturelle du marché et du libre jeu de l’offre et la demande. Plusieurs des acteurs dominants sur Internet se positionnement comme des « commissaires-priseurs walrasiens » indispensables à la rencontre entre l’offre et la demande, à la transparence de l’information et à l’établissement du prix d’équilibre.

Cette représentation fondée sur des principes d’égalités, de transparence et d’expression de toutes les sensibilités fait écho aux principes démocratiques incarnées dans nos régimes politiques. Il suffit d’un pas, pour nous laisser penser que l’Internet comme le marché seraient des espaces de démocraties économiques. Or, sans parler d’oxymore, le marché est loin d’être un espace dans lequel tous les agents seraient égaux. Au-delà même de l’existence des positions dominantes, le « jeu de l’offre et la demande » est nécessairement perturbé car certains acteurs ont plus de pouvoir que d’autres. Les agents n’ont pas les mêmes fonctions économiques, ni les mêmes informations. En situation d’incertitude, ils n’ont pas les mêmes comportements, ni les mêmes sources d’inspiration de ces comportements – sources que l’on peut nommer convention ou institution.

De plus, le recours aux formes alternatives de financement semble être une réponse intéressante pour retrouver un pouvoir citoyen et démocratique face à un système financier confisqué par une élite. Vu de l’extérieur, le système financier traditionnel se structure autour d’une hiérarchie forte (Banque centrale, réglementations diverses, etc.) et des poids lourds de la finance (Société Générale, Natixis, Parisbas, etc.) qui ont été pour certains discrédités depuis la crise financière de 2008. En effet, le secteur bancaire connaît à la fois une concentration forte autour de grandes banques et une montée de la défiance vis-à-vis de ces dernières. Le recours aux formes alternatives de financement semble être une réponse intéressante dans la mesure où elles évitent de faire appel à des acteurs ayant un fort pouvoir économique, qui semblent confisqués la parole des épargnants et elles permettraient finalement d’être plus en phase avec ses propres valeurs.

Le géant Facebook a choisi de se lancer dans le crowdfunding. Rvlsoft/Shutterstock

Pourtant, rien n’est moins sûr. Internet est devenu sans doute le lieu de tous les monopoles et oligopoles. Les exemples sont nombreux. Le mécanisme de l’activité en réseau favorise la prise de position dominante et les gouvernements n’ont toujours pas résolu cette question ; ils restent démunis face à Google ou Amazon, entreprises qui ont au plus 20 ans d’existence. Gageons qu’il en sera de même pour la finance alternative. D’ailleurs, on voit déjà certains acteurs sortir du lot comme Kickstarter, Babyloan ou… Facebook !

Ainsi, le marché ou l’Internet ne permettent pas d’avoir une expression démocratique de nature économique. Alors que certains pensaient que l’usage des plates-formes de financement ouvrirait des perspectives égalitaires et expressives, l’exemple des cagnottes nous montre qu’au contraire, le marché et la finance sont des lieux de grande violence symbolique et des lieux de lutte politique. En effet, il ne faut oublier que la philanthropie est concomitante à l’émergence de la démocratie et qu’elle est aussi un lieu d’expression de la contestation politique. Aujourd’hui comme dans l’Antiquité, la philanthropie est autant un mode de financement d’activités d’intérêt général qu’une modalité de l’action politique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Manolo, 10 ans : « Est-ce que dans 30 ans, on pourra toujours habiter sur les plages ? »

C'est une bonne situation ça gardien de phare ? rawpixel.com, CC BY-SA

En général, pour faire simple, on répond non ! Mais en vérité, c’est une question compliquée, qui englobe au moins trois problématiques.

Tout d’abord, le recul de la ligne de rivage qui sépare la mer et la terre (on appelle cela le trait de côte) est un phénomène constaté par tous. Ce recul sera dans 30 ans encore plus marqué à de nombreux endroits.

À d’autres endroits, on constate que les plages s’élargissent chaque année, quelquefois de plusieurs mètres. En fait, la largeur de la plage dépend en partie des déplacements du trait de côte, qui évolue au cours du temps de manière totalement farfelue !

Assez étonnamment, ces mouvements du trait de côte sont une des problématiques les plus complexes de la recherche à propos des littoraux. On peut donc vivre longtemps à proximité de la plage lorsque le trait de côte est stable. En revanche dans les zones très dynamiques, une maison située face à la plage peut en quelques années se retrouver loin de l’eau ou carrément sous l’eau.

« La mer attaque la terre – c’est pas sorcier ». La chaîne officielle de l’émission de France 3.

D’autre part, on dit souvent que l’augmentation du niveau marin dû au réchauffement climatique réduit la taille des plages. En fait, elles s’adaptent en se reconstruisant toujours plus haut, compensant la montée du niveau de l’eau. Mais elle ne peut s’adapter ainsi que s’il existe une quantité de sable suffisante à l’endroit considéré. Là où le sable manque, la plage réduit d’autant plus vite que la montée des eaux est marquée.

En outre, même si la plage se reconfigure avec le niveau marin, rien n’empêche l’eau de passer derrière la plage, pour aller dans les zones humides situées à terre, qui ne peuvent pas réagir comme le système de plage. Ce phénomène transforme progressivement certaines zones littorales en îles et ce n’est pas facile d’habiter sur une île, pour de nombreuses raisons, comme les accès, la ressource en eau ou l’exposition aux tempêtes.

Enfin, ta question est sans doute autant une question de droit, de morale, d’écologie et d’économie que de science physique. Jusqu’où accepte-t-on de développer les technologies et d’investir des moyens pour vivre au bord de l’eau ?

Sur ces questions, les discussions sont nombreuses entre les scientifiques qui proposent des solutions, les collectivités territoriales qui sont soucieuses de la préservation de leur territoire, et l’État qui doit encadrer tout cela. On vivra forcément à proximité des plages dans 30 ans, mais c’est maintenant que l’on décide comment.

The Conversation

Frédéric Bouchette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Facebook crée son propre écosystème d’affaires avec sa cryptomonnaie Libra

Jusqu'où se répandra Facebook Ahmed_Altamimi/Pixabay, CC BY-SA

Face aux attaques internes (leadership, gouvernance, etc.) et menaces externes (concurrence, technologie, etc.), l’emblématique patron de Facebook a choisi de réagir de façon à la fois spectaculaire, technologique et massive.

Mark Zuckerberg et ses 27 partenaires prestigieux – Uber, Visa, Booking.com, eBay, Spotify, PayPal ou Iliad (Xavier Niel) ont en effet commencé à communiquer depuis quelques semaines sur la naissance imminente de la fondation Suisse Libra Association qui aura la charge de piloter et stabiliser la future crypto monnaie (Libra). Cette fondation fermée, sa stratégie offensive et son moyen de paiement adossé à la blockchain constitueront un véritable écosystème d’affaires dont le tiers de confiance principal restera Facebook.

Une volte-face spectaculaire

Il s’agit bien là d’une volte-face spectaculaire, technologique et massive de la part d’un groupe fragilisé, contesté, observé, malmené de l’intérieur par des actionnaires exigeants et dé-crédibilisé à l’extérieur par des scandales à répétition.

Même si la réaction était attendue, elle reste spectaculaire car il s’attaque à la très médiatique crypto-économie adossée à la technologie blockchain dans laquelle Facebook avait déjà investi et recruté mais à propos de laquelle le patron ne s’exprime vraiment que depuis début 2018. Mark Zuckerberg n’avait d’ailleurs jamais montré de réelles appétences pour la token-économie malgré les nombreux appels du pied de son entourage, la réorganisation de son organigramme autour des arrivées de David Markus et Mike Schroepfer et ses nombreuses acquisitions de start-up au premier rang desquelles la britannique ChainSpace centrée sur les smart contracts. L’idée est de développer un outil informatique sécurisé, transparent et distribué qui – sur le papier – permet de se passer d’un tiers de confiance institutionnel comme une banque, un médecin ou un notaire et de garantir la réalité des transactions et/ou paiements. Ce revirement est donc spectaculaire.

C’est également un revirement technologique car il ne se satisfait pas d’un moyen de paiement usuel – PayPal, Visa et MasterCard figurent pourtant dans le tour de table du consortium Libra Association – et choisit de s’adosser à la technologie disruptive de la chaîne de blocs. Il s’empare ainsi de ses innombrables applications potentielles bien au-delà du bitcoin pour laquelle elle fut créée en 2009 comme la santé, la votation ou la propriété. Facebook importe aussi quelques questionnements lourds autour de la complexité des algorithmes de consensus à déployer, de la force de frappe informatique nécessaire au minage/forgeage et de la dépendance à l’électricité pour sécuriser les blocs.

Le revirement est enfin massif car Facebook ne part pas seul au combat. En effet, même si le réseau reste le pivot et l’initiateur de cet écosystème d’affaires, les 27 membres du tour de table, dont le ticket d’entrée est à 10 millions de dollars, ne sont ni des inconnus ni des faire-valoir. Visa, PayPal, Uber, Stripe, Spotify, Vodafone, Booking.com, MasterCard, Kiva, MercadoLibre, sans oublier le (seul) français Xavier Niel, patron d’Iliad (Free). Ce revirement concerne donc environ 3,5 milliards d’utilisateurs potentiels au quotidien et des milliards de transactions en cascade (un utilisateur de Booking.com se verra proposer un transport via Uber vers son hôtel) ce qui est considérable et en fait une réaction massive.

Pourquoi cette prise de risque ?

Outre les questions de leadership qui fragilisaient l’emblématique patron, le modèle d’affaire de Facebook était vieillissant, car basé sur la simple collecte et revente de données personnelles d’un réseau social devenu trop généraliste et sur la vente d’espaces publicitaires ciblés aux annonceurs.

De plus, le réseau était confronté depuis quelques années à l’arrivée d’acteurs, certes moins riches et moins massifs, mais beaucoup plus agressifs et innovant (Twitter, Pinterest, YouTube, LinkedIn, Twitch, WeChat,) dont certains furent même rachetés comme WhatsApp, Instagram ou Branch. Le risque de ringardisation était évident. Le géant californien se devait de réagir et de reprendre la tête avec des propositions technologiquement disruptives.

Mais comment faire pour quitter sa zone de confort ? L’idée du réseau est donc d’en créer une autre bien plus vaste. Il s’agit de créer son propre marché et de lancer une crypto-monnaie comme outil de paiement et étalon de valeur. Le nom initial était GlobalCoin mais visiblement ce sera Libra ! Cette crypto monnaie sera pilotée depuis la Suisse et indexée sur la valeur nominale du pool dollar/euro/livre sterling/yen afin de garantir une certaine stabilité. Face à la masse d’utilisateurs non avertis, l’idée est surtout d’éviter les soubresauts des bitcoin, d’éthereum, ripple, litecoin et autres crypto actifs et sa valeur faciale être proche de celle du Dollar. Ce crypto-projet sera détaillé sous peu pour un lancement opérationnel en 2020. Il est probable au regard des utilisateurs et usages ciblés, que cette crypto-monnaie soit présentée plutôt comme un moyen de paiement (stable) que comme un actif spéculatif (fluctuant).

Il s’agit surtout de ne pas aller seul sur de tels marchés terriblement glissants. En effet, d’une part car le réseau quitte la gratuité et la monétisation des données – même si bien sûr il continuera à le faire au travers de données personnelles tout à fait sensibles (donc aisément monetisables) liées aux paiements – et d’autre part car il embarque avec lui de lourds acteurs des secteurs des transactions marchandes comme l’hôtellerie et la restauration, le transport, la musique, les télécoms, l’e-paiement, etc.

La stratégie de Facebook est donc de devenir (encore) plus gros et incontournable pour être moins vulnérable (le fameux too big to fail) afin de créer, avec ses partenaires, un écosystème d’affaires quasi fermé au regard des coûts de sortie élevés (pour les membres) et des coûts de réversibilités dissuasifs (pour les utilisateurs) ! Comme pour toutes les plates-formes, l’expérience de navigation de l’utilisateur (qui n’est toujours pas un client) doit être la plus durable possible pour collecter le plus de données possibles. Donc, ce nouvel écosystème Libra essaiera de rendre l’utilisateur peu à peu captif – en stockant ses données (Free), ses paniers favoris, ses trajets (Uber), ses hôtels (Booking), ses cordonnées bancaires (Visa) voire sa playlist (Spotify) – de façon à rendre soit inutile soit compliquée soit coûteuse sa sortie de l’écosystème pour un écosystème concurrent comme Google ou Apple !

Schéma d’une partie de la stratégie de Facebook. libra bidan

Concrètement, le Libra sera conservé et échangé via une application type porte-monnaie virtuel dénommée Calibra. Il pourrait aussi être échangeable via la plate forme CoinBase qui se trouve être membre du consortium. Il pourrait aussi se déployer comme moyen de paiement de référence pour valider des achats de biens et services directement sur des applications comme Instagram, Booking, Uber, Spotify ou même tout simplement sur la propre Marketplace de Facebook. Il pourrait aussi être utilisé comme dispositif de règlement des salaires des milliers d’employés ou de prestataires des mastodontes du consortium. Dans ce cas il est possible d’imaginer un système d’incitation (prime ?) pour les salariés primo-adoptant afin de créer un effet boule de neige. Il pourrait également servir comme outil de transferts d’argent via Calibra, Messenger ou WhatsApp (du groupe Facebook) avec des frais a minima comme le prévoyait clairement Mark Zuckerberg en avril dernier :

« Je pense que cela devrait être aussi simple d’envoyer de l’argent à quelqu’un que de lui envoyer une photo ».

Dans tous les cas, même si la collecte et la revente de données resteront au cœur du business model du réseau, le déploiement du Libra adossé à la technologie de la chaîne de blocs bouleverse son positionnement stratégique en le plaçant au cœur de ce nouvel écosystème.

Quelle est la logique de cet écosystème d’affaires ?

La logique qui a prévalu au sein du réseau des réseaux depuis sa création – ouvert, gratuit et anonyme – laisse la place pour les futurs utilisateurs référencés, indexés et habilités du Libra à une logique tout à fait différente, voire disruptive. Celle d’un Internet fermé, payant et traçable, grosso modo, celle d’un closednet. Néanmoins la force de frappe de Facebook n’est pas négligeable et si l’actuel leader des réseaux sociaux arrive a entraîner avec lui de tels acteurs, c’est que les arguments sont sonnants et trébuchants et que les synergies B2B et opportunités B2C sont massives.

En effet, le groupe Facebook aurait pu se contenter de déployer sa propre monnaie – ou celle de partenaires comme Visa ou PayPal – au sein de sa marketplace déjà en place au sein du réseau ou via ses applications maison comme Instagram ou Messenger. Il serait ainsi devenu concurrent frontal de Amazon et Alibaba ce qu’il s’était toujours refusé de faire. Mais le choix d’une cryto-monnaie basée sur la chaîne de blocs est clairement disruptif et l’oblige à se positionner techniquement. Il lui impose en effet de développer un protocole de consensus sécurisé mais moins énergivore que celui basé sur la Proof of Work du Bitcoin, souple mais plus contrôlable que celui calé sur la Proof of Stake de Ethereum et enfin, robuste mais très couplé comme celui basé sur la proof of activity. Là encore, pour ses protocoles et algorithmes de consensus, Facebook doit innover et redevenir l’inventeur qu’il fut en 2004 !

De plus, la création d’une fondation avec un écosystème à la fois d’affaire et d’innovation est également une ambitieuse dynamique. Cette fondation d’une petite trentaine de membres aura la responsabilité d’inspirer confiance, elle sera de facto le régulateur et le tiers de confiance du Libra qui ne reposera donc pas exclusivement sur la transparence de la blockchain. Ces deux dimensions transportent Facebook bien au-delà du collecteur et revendeur de données personnelles et du vendeur d’espace publicitaire car elles le replacent au centre du jeu mondial face aux géants de l’Internet marchand que sont en occident Amazon et en Chine Alibaba et même – via sa monnaie – face aux États.

Vers la fin d’un certain Internet ?

D’ailleurs ces deux plates-formes du e-commerce et de la net économie (AWS est numéro un du cloud !) qui ne proposent pas leur moyen de paiement devront à leur tour réagir. Tout comme Google, Microsoft, Huawei et autres IBM. Et vite…

Dans tous les cas, les mondes virtuels et réels se transforment, les contenus et les contenants interagissent. Ce nouvel écosystème fermé, traçable et payant signe bien le début de la fin d’un Internet qui était encore (un petit peu) ouvert, anonyme et gratuit. À l’image d’une monnaie privée (Libra) dont l’usage alternatif va contribuer à fragiliser certaines devises adossées à des économies instables, les géants du Web jouent désormais dans les jardins des États.

The Conversation

Marc Bidan est membre du conseil national des universités (sc de gestion)

La loi sur les soins palliatifs fête ses 20 ans : un texte fondateur, mais un bilan insuffisant

Comment accompagner et soulager correctement les personnes en fin de vie ? Shutterstock

La loi du 9 juin 1999 visant à garantir le droit à l’accès aux soins palliatifs a eu 20 ans au début du mois. Important à bien des égards, ce texte fondateur a marqué la première étape d’une évolution de notre législation sur la fin de vie.

Pourtant, malgré son ambition, il n’a pas permis de résoudre les problèmes liés au « mal mourir », qui continuent à être dénoncés aujourd’hui. Au point que les tenants du suicide médicalement assisté ou de l’euthanasie y puisent même leurs justifications.

Retour sur une loi importante, mais qui est peut-être intervenue trop tôt, dans un contexte social alors encore trop peu réceptif aux enjeux de la médicalisation des situations de fin de vie.

Les soins palliatifs, une introduction récente

En 1986, le rapport « Soigner et accompagner jusqu’au bout » marquait la première étape d’une politisation des enjeux humains et sociaux de la fin de vie. L’assistance médicalisée en fin de vie y était présentée en termes d’accompagnement des patients. Le 26 août de la même année, une circulaire instituera les liens palliatifs en tant que soins visant à « répondre aux besoins spécifiques des personnes parvenues au terme de leur existence. »

13 ans plus tard, la loi du 9 juin 1999 « visant à garantir le droit à l’accès aux soins palliatifs » affirmait déjà ce qui est aujourd’hui revendiqué en termes de « droit universel à l’accès aux soins palliatifs » :

« Toute personne malade dont l’état le requiert a le droit d’accéder à des soins palliatifs et à un accompagnement. » (Art. 1er)

Le texte allait jusqu’à proposer, et même décrire, une pratique médicale inédite, celle des soins palliatifs :

« Les soins palliatifs sont des soins actifs et continus pratiqués par une équipe interdisciplinaire en institution ou à domicile. Ils visent à soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder la dignité de la personne malade et à soutenir son entourage. »

Ce type de description est inhabituel pour un texte de loi. Un tel souci du détail témoigne de l’importance que lui ont accordée les parlementaires.

Un texte en avance sur son temps

Le concept de démocratie sanitaire est un héritage direct des années sida, durant lesquelles des personnes malades ont politisé des enjeux de santé publique, dans le cadre d’actions militantes, afin de faire entendre la voix des patients. Ces actions ont abouti à la reconnaissance de l’autonomie de la personne malade, et au respect de sa volonté informée (même celle-ci consiste à refuser un acte médical).

Tenant compte de cette conquête majeure, la loi de 1999 précise que « la personne malade peut s’opposer à toute investigation ou thérapeutique. »

Le texte traduit la préoccupation des auteurs d’éloigner le risque d’« obstination déraisonnable », tout en soutenant l’accompagnement des patients, considérés comme des personnes auxquelles est reconnu le droit de vivre leur vie jusqu’à son terme, dans la dignité et l’apaisement. Et ce, trois ans avant que ne soit votée la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

De bonnes intentions mais un constat mitigé

La définition du concept de soins palliatifs visait à apporter à la technicité médicale le surplus nécessaire de réflexions et d’engagements requis dans ces situations humainement difficiles. Mais le constat tiré de leur implantation depuis les années 1980 s’avère mitigé. Comment l’expliquer ?

Les pouvoirs publics n’ont peut-être pas d’emblée consacré les moyens nécessaires à l’implantation des soins palliatifs dans le système hospitalier français, et au domicile. Pourtant, depuis 1999, pas moins de 4 plans nationaux ont visé au développement des soins palliatifs. À ce jour, un 5e plan est sollicité, tant les attentes ne sont pas satisfaites pour parvenir à un « accès universel aux soins palliatifs ».

En 2017, le dispositif des soins palliatifs était composé de 6592 lits dédiés, 157 unités, 430 équipes mobiles de soins palliatifs, 107 réseaux. Une offre insuffisante, comme le souligne le Conseil d’État dans son étude de juin 2018, appuyant sur « la nécessité de garantir l’accès aux soins palliatifs en réaction au constat ‐aujourd’hui unanime‐ de leur développement insuffisant, circonscrit à la seule fin de vie, et inégalement réparti sur le territoire. »

Fallait-il faire de la médecine palliative une spécialité universitaire ?

Après 1999, la compétence d’accompagnement était censée diffuser dans l’ensemble des pratiques soignantes, afin de permettre une qualité et un confort de vie en amont de la phase terminale d’une maladie. Or, depuis, une spécialité universitaire médicale, la médecine « palliative », a été créée. Elle revendique aujourd’hui une expertise dont elle s’affirme détentrice. Mais il n’est pas certain que les fondateurs du mouvement français des soins palliatifs, dans les années 1980, ambitionnaient de créer une telle spécialité.

Sa reconnaissance suffira-t-elle à lui conférer une légitimité et une autorité aujourd’hui discutées, même au-delà de nos frontières ? Par ailleurs, en France, la société savante d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) ne contribue pas suffisamment au débat sociétal. En ce qui concerne l’euthanasie par exemple, son discours est trop souvent professionnel et défensif.

Si on la compare aux positions plus culturelles et politiques prises par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD, on constate que l’argumentation de la SFAP s’avère pauvre en ce qui concerne la contribution au débat public. Ainsi, dès 1979, le fondateur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) considérait que

« le droit de mourir dignement […] de droit devient un impératif évident, dès lors que la vie peut être prolongée jusqu’au dernier délabrement – et même au-delà ».

Pendant ce temps, soignants et membres d’associations militantes s’efforcent de mettre en œuvre des solutions sur le terrain, pour faire face aux réalités contemporaines, qui ont changé en deux décennies.

Un contexte médical et sociétal qui a évolué depuis 1999

Nos sociétés doivent aujourd’hui relever le défi de la transition démographique. Le passage de taux de natalité et de mortalité élevés à des taux de natalité et de mortalité faibles les force à se confronter de manière inédite à la chronicité de maladies hier incurables, à la longévité, au vieillissement, pour ne pas dire au « long vieillir » et au « long mourir ».

Dans le cadre du suivi médicalisé de la fin de vie, parfois sur une longue durée, les soignants sont sollicités pour assumer une fonction sociale qui naguère se vivait en société, et n’était pas à ce point professionnalisée. Aux spiritualités de la mort se sont substituées les législations du mourir. Il nous faut comprendre et intégrer cette mutation qui ne se limite pas, aujourd’hui à l’alternative entre soins palliatifs ou euthanasie.

De ce point de vue, les soins palliatifs ne semblent pas encore proposer des lignes d’action lisibles, à la hauteur des défis. Ce n’est pas tant la mort de la personne qui doit mobiliser l’attention, que les conditions d’exercice d’une présence digne, compétente et responsable dans la continuité d’un parcours de vie, parfois de longue durée, avant que ne s’impose la phase terminale de l’existence.

Aboutir le processus législatif pour lever les ambiguïtés

Depuis 1999, la France a expérimenté l’invention d’une législation de la fin de vie, là où précédemment la déontologie médicale imposait ses règles, voire sa morale.

Au cours des deux dernières décennies, les positions ont été affinées au fil des évolutions du débat de société, avivé par l’émotion et les passions suscitées par certains faits divers dont les circonstances ont été rendues publiques (destin de M. Vincent Humbert – dont a découlé en 2005 la loi Leonetti reconnaissant le « droit des malades en fin de vie », ou de M. Vincent Lambert, pour ne citer qu’eux.

Les évolutions imposées par la prise de conscience des conséquences paradoxales des conquêtes médicales sur les territoires de la vie, voire du mourir, ont été intégrées dans la loi.

Mais ce n’est pas encore suffisant, comme l’ont montré les controverses judiciaires découlant des décisions contradictoires relatives à la fin de vie de M. Vincent Lambert. Celles-ci ont en effet fait apparaître « un mélange des genres » qui nécessite des clarifications.


À lire aussi : Vincent Lambert : quels enjeux juridiques et éthiques ?


Vers une dépénalisation du suicide médicalement assisté ?

Nous voilà donc à la croisée des chemins. Les réponses des Français interrogés sur la question du suicide médicalement assisté et de l’euthanasie dénotent une volonté que le législateur tienne compte de ces circonstances difficiles, dont l’existence révèle l’inaboutissement du processus législatif, et lève enfin les ambiguïtés.

Avec l’accès à la sédation profonde et continue jusqu’au décès institué dans la loi du 2 février 2016 « créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie », qui peut être assimilée à une « euthanasie lente », les derniers interdits semblent avoir été partiellement levés. De telle sorte que semble s’imposer désormais une loi dépénalisant en France le suicide médicalement assisté ou l’euthanasie, ce qu’il convient de dénommer par euphémisme « l’assistance médicalisée active à mourir ».

Le défi sera désormais d’en définir les règles, et donc les limites, tout en étant capable de préserver les valeurs de sollicitude et de solidarités qui fondent nos devoirs d’humanité auprès de la personne qui meure.

Les soins palliatifs seront-ils en mesure d’assumer cette mutation ? Ceux qui les défendent sauront-ils se montrer inventifs d’une approche du vivre et du mourir en société ? Seront-ils capables d’un accompagnement distinct des protocoles sédatifs qui ont généré depuis 2016 tant de confusions et de discrédits ?

En définitive, il ne s’agit pas tant de légiférer sur l’euthanasie que de penser ensemble l’environnement humain et social favorable à une fin de vie digne, respectueuse des préférences et des droits de chacun, attentive à éviter les discriminations et donc inspirée des valeurs de notre démocratie.

Le temps est venu d’un acte politique pour conclure près de 40 années de discussions, parfois de polémiques, mais plus encore d’avancées, d’approfondissements et d’évolutions. Ces quatre décennies de maturation sociale ont mené à la possibilité d’affronter avec dignité, courage et discernement les conditions du mourir en société.

The Conversation

Emmanuel Hirsch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

La Belgique face à la vraie-fausse « révolution du coquelicot »

On a beaucoup glosé, ces derniers jours, en Belgique au sujet de la proposition du co-président d’Ecolo, Jean‑Marc Nollet, concernant la mise en place d’un gouvernement wallon minoritaire, composé des seuls partis PS et Ecolo, mais ouvert à des représentants de la société civile. Arrivés respectivement premier et troisième du scrutin électoral wallon, le 26 mai 2019, avec 26,2 % et 14,5 % des suffrages, le Parti socialiste et le parti écologiste auraient ainsi formé, selon ce scénario, un gouvernement minoritaire mais renforcé par l’appoint de forces vives de la société civile.

Alors que la mise en place d’un gouvernement minoritaire constitue déjà un défi de taille, cette ouverture à la société civile est présentée comme une innovation, un grand moment créatif, voire une « utopie » (pour reprendre le titre de l’édito du Soir du 17 mai 2019). L’idée est séduisante et sexy. Elle s’inscrit dans une réflexion bien dans l’ère du temps visant à chercher à répondre à une « crise » de la représentativité électorale, à ce « décrochage démocratique » dont parle le co-président d’Ecolo pour justifier sa proposition.

Idée séduisante voire poétique, jusque dans l’image empruntée du coquelicot pour qualifier cette coalition. Bien après la révolution des œillets, voici celle du coquelicot. Mais en Belgique, cette proposition est-elle vraiment si novatrice ?

Le contre-exemple d’Emmanuel Macron

En fait, cette idée d’ouvrir la composition d’un gouvernement à des membres de la société civile sous couvert d’une tentative de régénérescence de la démocratie n’est pas révolutionnaire en soi.

Il y a deux ans, quand Emmanuel Macron fut élu président de la République française, il fit grand usage d’une conception de la société civile qu’on retrouve aujourd’hui dans le projet de gouvernement coquelicot : écouter la société en mouvement et ses demandes de changements, faire appel à de nouvelles têtes, de nouvelles idées, des gens non liés à des partis, des hommes et des femmes indépendantes et… compétentes.

La France n’est pas la Belgique, bien sûr, et on s’est très vite rendu compte de l’instrumentalisation par le Président Macron et La République en Marche d’une notion souvent perçue positivement par l’électeur. L’existence même du mouvement des « gilets jaunes » en est la preuve la plus récente.

L’idée n’est pas neuve non plus, la nomination de ministres « de la société civile » dans un gouvernement est même finalement une chose assez courante. Rappelons, par exemple, la présence de Jean‑Pascal Labille au ministère de la Coopération et du Développement à la fin du mandat du gouvernement Di Rupo. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

L’illusion d’une frontière étanche

Un tel projet d’ouverture à la société civile repose sur un ensemble de croyances qui ne se vérifient pas toujours. La première croyance tient dans l’idée que la frontière entre l’espace de la société civile et celui de l’appareil d’État serait absolument étanche. C’est, bien entendu, faux tant du point de vue des individus qui animent ces espaces, que des lieux qu’ils fréquentent ou de la circulation des idées.

Tout d’abord, le système politique belge a hérité d’un système en piliers. Il n’empêche : sur le plan sociologique voire idéologique, ce système de piliers favorise toujours un rapprochement entre les organisations instituées et leurs représentants de la société civile avec les pouvoirs publics, favorisant la porosité des espaces de la société civile et de l’État.

La Belgique n’est pas la France ici non plus. On ne trouvera pas ici d’État jacobin où les corps intermédiaires ont été gommés au nom d’une relation plus directe entre le citoyen et son représentant, mais bien au contraire un État subsidiaire cherchant à satisfaire autant que possible les appétits des organisations de la société civile représentatives de différents courants idéologiques et sociaux.

Ce faisant, une grande partie de la société civile – notamment ce qu’on pourrait appeler les corps intermédiaires comme les syndicats ou les mutuelles – est déjà solidement présente dans l’État et l’État, via des processus d’institutionnalisation et d’octroi de subsides, dans la société civile.

L’illusion de la régénération démocratique

La seconde croyance concerne la puissance de régénération démocratique de la société civile. C’est ainsi oublier que le lien entre société civile et démocratie n’est pas naturel. En effet, l’engagement citoyen peut tout autant consolider un système démocratique que chercher à la détruire. À ce titre, il s’agit non seulement d’étudier la congruence des organisations de la société civile avec les valeurs démocratiques, mais aussi le degré de confiance de ces organisations avec le monde politique au sens large.

Or, dans l’espace de la société civile belge, on voit apparaître régulièrement, au-delà des corps intermédiaires institués, différents mouvements (comme les groupements d’achats collectifs, les « Petits Producteurs » ou la plate-forme d’accueil des réfugiés) qui expriment une méfiance voire un rejet du politique, n’espérant plus grand-chose de l’État, préférant une approche plus ancrée dans le quotidien, cherchant des solutions à courte portée sociale et économique (de type self-help). Trouvera-t-on automatiquement dans ces mouvements de quoi régénérer la démocratie ? Ce n’est pas évident.

On soulignera, pour conclure, que deux conceptions de la société civile coexistent dans nos sociétés. La première est centrée sur la fonction politique de contre-pouvoir, de chien de garde de ses composantes dans une veine historiquement héritée d’un Tocqueville et actualisée par des chercheurs principalement anglophones (comme Robert Putnam). La seconde souligne le rôle de la société civile comme opératrice de services à la société, rôle d’autant plus important dans une perspective néo-libérale où l’État et le marché autorégulé ne peuvent ou ne doivent répondre à tous les besoins.

Alors, à quelle société civile le projet coquelicot fait-il référence ? Au contre-pouvoir qui deviendrait à son tour le pouvoir et réduisant encore un peu plus l’espace de contestations ? Ou à la société civile, tiers-secteur, palliatif des déficiences de l’État et du marché ? Mais est-ce là un projet réellement progressiste ?


L’auteur a récemment publié « La Notion de société civile » (La Découverte).

The Conversation

Gautier Pirotte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.

Le combat de l’Argentine pour améliorer les conditions de travail des domestiques

Capture d'écran d'une campagne télévisée argentine pour sensibiliser les employées et employeurs aux conditions de travail des domestiques. Comercial Afip Cocina

Carmen, 48 ans, travaille comme employée de maison depuis l’âge de 15 ans. Elle a commencé par aider sa mère, elle-même domestique. Mère célibataire de trois enfants, cette dernière a quitté sa région rurale du nord-est de l’Argentine dans les années 1970 pour s’installer à Buenos Aires, en quête d’une vie meilleure.

« J’ai toujours fait ce métier depuis. On pense que c’est provisoire mais, quand on commence, c’est difficile de faire autre chose. J’ai arrêté quand j’ai eu mes propres enfants, mais seulement pendant les six ou sept premières années. Quand mon mari m’a quittée […] ça a été le moyen le plus rapide de regagner de l’argent. »

L’histoire de Carmen confirme les statistiques qui montrent que le secteur du travail domestique tend à exclure les femmes en âge de procréer : 63 % des personnes concernées ont plus de 40 ans, contre 40 % des femmes exerçant un autre emploi. Cela résulte en partie de l’absence de congé maternité en Argentine jusqu’en 2013 et, en partie, du manque de crèches.

« C’est comme si je faisais partie de la famille »

« Ce que je préfère dans mon emploi actuel c’est qu’ils [mes employeurs] sont très attentionnés. Avec eux c’est comme si je faisais partie de la famille. Je travaille chez eux depuis 15 ans. »

Le témoignage de Carmen montre clairement que la dimension personnelle et affective est cruciale dans l’appréciation des conditions de travail. Dans ce secteur, les employées sont en position de vulnérabilité – dans le contexte d’une relation de travail très asymétrique – et risquent donc d’être victimes de toutes sortes d’abus et de mauvais traitements.

Les employées de maison argentines viennent souvent de milieux économiques et sociaux défavorisés, y compris la mère de Carmen, qui a quitté sa région rurale pour trouver du travail en ville. Ici, à Mendoza en 2014. Nicolas Alejandro/Flickr, CC BY-SA

Pour les travailleuses informelles, trouver des employeurs qui leur donnent l’impression de faire « partie de la famille » est souvent la meilleure chose qui leur puisse arriver. Toutefois, Carmen a récemment vu ses conditions de travail s’améliorer de façon significative.

En 2006, après la mise en place par le gouvernement d’avantages fiscaux pour les ménages qui déclarent leurs employés, elle est devenue pour la première fois une travailleuse officielle.

« [Mes employeurs] ont même eu la gentillesse de me déclarer. Personne ne l’avait jamais fait depuis toutes ces années ! »

Elle a vécu ce changement de statut comme une faveur personnelle de la part de ses employeurs, mais s’est aussi rendu compte des avantages de sa nouvelle situation :

« Maintenant, j’ai un compte en banque et une carte de crédit… Je n’ai plus à transporter mon salaire en liquide à la fin du mois, ce qui est trop dangereux. »

Elle bénéficie aujourd’hui d’une assurance santé et de bulletins de salaire qui pourront l’aider à obtenir un prêt immobilier ou à faire valoir ses droits à la retraite.

Davantage de droits, mais pas pour tout le monde

En complément de ces efforts de régularisation, une version améliorée du texte de loi relatif aux travailleurs domestiques a été adoptée en 2013, afin de leur donner davantage de droits. Tout comme les autres salariés du secteur privé argentin, Carmen a maintenant droit à un mois de congés payés ainsi qu’à des augmentations de salaire et à une assurance.

Toutefois, les avantages dont elle dispose sont encore loin d’être la norme.

« Quand je prends le train et que je discute avec d’autres [employées de maison], je me rends compte que je suis privilégiée : la plupart travaillent encore au noir et doivent supplier leurs patrons pour avoir une augmentation, un congé payé ou des choses comme ça. Elles savent que c’est leur droit d’être déclarées, mais ça dépend vraiment des employeurs. C’est pour ça que je vous dis que j’ai de la chance de travailler pour des gens si généreux. »

Les employées de maison dépendent souvent de la bonne volonté de leurs employeurs pour obtenir de meilleures conditions de travail. Ici, San Isidro, province de Buenos Aires, 2003. Adam Jones/Flickr, CC BY-ND

Un million de femmes sont employées comme domestiques

Ces lois sont d’autant plus importantes qu’en Argentine – comme dans toute l’Amérique latine – le nombre de déclarations d’employées dans ce secteur est historiquement bas.

Jusqu’au début du XXIe siècle, le pourcentage de travailleuses domestiques déclarées tournait autour de 5 %. La situation est encore plus problématique étant donné le poids significatif du secteur dans la structure professionnelle du pays (similaire à celle de l’ensemble de la région).

Le travail domestique est en effet une activité peu qualifiée qui, dans les sociétés très inégalitaires, est exercée par une fraction non négligeable de la population féminine. En Argentine, près d’un million de femmes sont employées dans ce secteur. Elles représentent 7 % de l’ensemble des travailleurs du pays, 13 % des travailleuses et près de 16 % des salariées.

Depuis quelques décennies, un ensemble de mesures économiques et de campagnes d’information ont été mises en place pour améliorer les conditions de travail de ces employées. Sans surprise, ces incitations économiques se sont révélées très efficaces pour faire augmenter le pourcentage d’employées déclarées, qui est monté à près de 15 %.

Sensibilisation du public et innovations

Une vaste campagne de sensibilisation a également été lancée, à l’aide de spots radio et télé, et d’affiches dans les rues et les transports en commun. Malgré tout, la situation et le respect des droits des travailleuses domestiques restent difficiles à contrôler, étant donné que leur activité s’exerce dans des résidences privées où les inspecteurs du travail n’ont pas le droit d’entrer, sous peine de violer la constitution.

Publicité destinée à sensibiliser le public à la situation des employées de maison.

À cet égard, et pour conclure sur le chapitre des mesures politiques, le cas de l’Argentine montre aussi l’émergence de pratiques novatrices. Dans les années 2000, par exemple, le Service national des impôts a installé des points d’accueil dans les plus riches quartiers résidentiels pour faciliter les inspections.

Étant donné que, dans ces quartiers, les résidences disposent en général d’une porte de service pour le personnel, les inspecteurs abordaient les employées à cette entrée pour leur poser quelques questions sur leurs conditions de travail. Les employeurs étaient tenus de donner aux inspecteurs le nom et l’adresse exacts de leurs employées et, lorsque celles-ci n’étaient pas déclarées, ils recevaient une citation à comparaître.

En 2017, la même institution a envoyé une lettre aux 10 % de ménages parmi les plus riches du pays qui disent ne pas employer de domestique. La lettre leur demandait de confirmer par une déclaration sur l’honneur l’exactitude de cette situation et les avertissait qu’ils risquaient des sanctions pénales en cas de fausse déclaration. Bien que l’impact de telles initiatives soit limité, elles servent d’exemple et montrent qu’un contrôle et des sanctions existent, tout en renforçant l’idée que le travail informel dans ce secteur professionnel est illégal.

Les travailleuses domestiques s’organisent pour défendre leurs droits avec le soutien du gouvernement. Ici, en Argentine à un séminaire de la Fédération internationale des travailleurs domestiques, en 2017. Claire E. Hobden/IDWF, CC BY-NC-ND

« Il y a toujours quelqu’un pour faire le même travail pour moins cher »

Quoique modeste, la hausse du nombre de travailleuses déclarées fait émerger de nouvelles pratiques, de nouveaux discours et paramètres, au sein desquels les notions de droits, de devoirs et de responsabilité commencent à prendre de l’importance.

Toutefois, déclarer ses employées est encore loin d’être la norme. En dépit de tous ces efforts et de toutes ces avancées, trois travailleuses domestiques sur quatre ne sont toujours pas déclarées. Il est particulièrement difficile d’aider ces femmes à régulariser leur situation dans des sociétés très inégalitaires où l’offre de ces services tend à excéder la demande. Comme le résume une employée :

« Il y a toujours quelqu’un pour faire le même travail pour moins cher. C’est ça le problème. »

C’est justement pour cette raison qu’il faut continuer à établir de nouveaux mécanismes – qu’il s’agisse d’incitations économiques, de campagnes de sensibilisation, de contrôle, de sanctions, etc. – pour faire en sorte que de plus en plus de travailleuses domestiques puissent quitter le monde opaque du travail informel.

Trois questions à Francisca Peyreyra sur les travailleuses informelles en Argentine, The Conversation en partenariat avec l’AFD.

Cet article fait suite à un colloque organisé par l’AFD autour de la question du travail informel.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

The Conversation

Francisca Pereyra a été consultante pour l'OIT dans le cadre de ses recherches.

Pour des écoles de commerce adaptées à la « génération climat »

Pour être en phase avec les nouvelles générations d’étudiants, les écoles de commerce doivent adapter leur enseignement et leur mode de fonctionnement aux enjeux climatiques. HEC débats/Facebook, CC BY-NC-ND

La mobilisation des lycéens pour le climat au cours des derniers mois l’annonçait. La poussée du vote écologiste lors des élections européennes le confirme : les jeunes montrent une attente très forte à l’égard des responsables politiques pour accélérer la transition écologique.

En France, 28 % des 25-34 ans et 25 % des 18-24 ans ont en effet opté pour la liste Europe Écologie Les Verts. De même en Allemagne, 27 % des 25-34 ans et 34 % des 18-24 ans ont jeté leur dévolu sur les Verts.

Si cette génération s’adresse prioritairement aux responsables politiques, les acteurs économiques ne peuvent ignorer cette mobilisation plus large. Un nombre croissant d’investisseurs et d’entreprises revoient ainsi leurs modèles économiques, leur stratégie et leur offre de biens ou services afin de tenir compte de ces enjeux.

L’enseigne Philips, après avoir réduit son empreinte carbone de 40 % entre 2007 et 2015, s’est engagée à diminuer celle de ses offres à zéro d’ici à 2020. L’entreprise a surtout transformé son modèle commercial, selon les principes de l’économie de la fonctionnalité : celle-ci consiste à remplacer la vente du bien par celle de la vente de l’usage du bien. Ce qui permet de découpler la valeur ajoutée de la consommation d’énergie et de matières premières.

De son côté, l’assureur Generali a annoncé en novembre 2018 que l’entreprise excluait dorénavant tout nouvel investissement dans les activités liées au charbon et n’assurerait plus aucun nouveau client, ni aucune nouvelle construction, dans ce secteur.

Les écoles de commerce, qui forment les futurs acteurs économiques, doivent se montrer à la hauteur de ces enjeux. Face à des étudiants qui aspirent à devenir acteurs de la transition écologique, les aident-elles à trouver le sens qu’ils recherchent pour leur carrière ? Satisfont-elles, dans tous les secteurs, les besoins des entreprises en quête de leaders capables de conduire ce changement ?

Petits pas insuffisants

La réponse est malheureusement négative, même si des progrès importants ont été réalisés au cours de la dernière décennie. Dans les écoles de commerce du monde entier, on a vu fleurir quantité de recherches, de cours et de programmes spécialisés sur le développement durable et la responsabilité sociétale des entreprises.

Aussi utiles soient-elles, ces initiatives – souvent impulsées par des membres de la faculté, voire des étudiants – sont en général de nature incrémentale : elles démontrent qu’il peut être rentable de prendre en compte d’autres objectifs que la seule performance économique au profit des actionnaires et comment les entreprises peuvent commencer à réduire leurs impacts négatifs sur l’environnement.

Mais, sauf rares exceptions, elles ne questionnent pas les fondements des modèles économiques sous-jacents, ni les compétences que les managers doivent développer. Or, face à la crise climatique, une approche plus disruptive est indispensable.

Revoir systématiquement le contenu des enseignements

La solution n’est pas d’ajouter aux programmes des écoles de commerce des cours, souvent optionnels, sur la responsabilité sociétale de l’entreprise. Il s’agit de revoir de manière systématique les objectifs d’apprentissage de ces programmes et de chacun des cours qui les composent. Et ce afin de s’assurer qu’ils contribuent à respecter – ou mieux, à dépasser – l’objectif défini lors de la COP21 : limiter le réchauffement climatique à 2 °C par rapport à l’ère pré-industrielle.

Ainsi, un cours de stratégie (qui vise à apprendre aux étudiants la manière de construire un avantage concurrentiel) doit nécessairement intégrer cette ambition environnementale à côté du critère de performance économique. De même, un enseignement de management des ressources humaines requiert forcément d’aborder la manière dont le système d’évaluation et de rémunération des managers favorise leur contribution à la performance environnementale.

Quelques initiatives en ce sens existent : citons par exemple le cours d’économie du programme « Grande École » d’Audencia Business School qui vient d’être complètement refondu à l’initiative d’un jeune membre de la faculté pour mettre la transition écologique au cœur des modèles théoriques enseignés.

Développer des recherches ciblées

Dans le domaine de la recherche aussi, il s’agit d’évaluer l’impact des projets et des publications sur la transition écologique, plutôt que de ne considérer que les classements des revues scientifiques. Celles-ci se concentrent en effet sur la reconnaissance par les pairs sans tenir aucun compte de leur utilité pour les entreprises et la société en général.

Il est temps que les écoles s’efforcent d’évaluer le contenu des recherches produites par leur faculté, en incitant à développer des solutions innovantes pour que les entreprises et aux autres organisations atteignent les objectifs de la COP21.

Exeter Business School a ainsi décidé de ne plus évaluer les membres de la faculté selon le nombre de publications académiques et la qualité des revues, mais selon le contenu des différentes publications et leur contribution au niveau social. Une telle démarche permettrait aussi de convaincre un nombre plus important d’entreprises et d’acteurs publics à financer les recherches des écoles de commerce, alors qu’elles sont souvent considérées comme trop éloignées de leurs préoccupations.

Bien entendu, dans un souci de cohérence, il apparaît indispensable que les écoles de commerce revoient également leur propre fonctionnement. Il leur incombe de se montrer exemplaires en matière de transition écologique, qu’il s’agisse de la gestion de leurs bâtiments, de leurs achats ou de leur politique de déplacements.

Dépasser les classements

Malheureusement, les classements – qui un fort impact sur les stratégies des écoles de commerce – ne valorisent pour l’instant pas l’engagement en faveur de la transition énergétique : ils continuent à mesurer des critères quantitatifs, tels que le salaire de sortie des étudiants, le budget de l’école, le nombre d’articles publiés par la faculté ou la nationalité de celle-ci… sans s’intéresser à leur impact sur la transition énergétique.

Or, ces critères peuvent être considérés comme un frein à des changements plus profonds au sein de ces écoles et pourraient amener certains diplômés à ne pas choisir les emplois les mieux rémunérés ; ou certains membres de la faculté à ne pas publier dans les revues scientifiques les mieux classées. On peut à cet égard saluer l’évolution du classement du Figaro qui, pour son édition 2019, intègre plusieurs critères inédits relatifs à la responsabilité sociétale des entreprises.

En attendant une évolution d’autres classements, et face à l’urgence climatique, les dirigeants au sein de ces établissements doivent prendre leurs responsabilités et assumer des choix justes, en adéquation avec les attentes des jeunes générations et des entreprises.

Les dirigeants des écoles de commerce peuvent pour cela s’inspirer des entreprises qui ont décidé de mettre la transition écologique au cœur de leur modèle et de leur stratégie, abandonnant le cours en bourse comme seul critère de performance. Ainsi, tous les directeurs du Groupe Danone et tous les directeurs généraux des filiales ont depuis 2010 un objectif de réduction d’impact carbone intégré dans leur bonus.

The Conversation

André Sobczak est titulaire de la Chaire RSE d'Audencia Business School financé par le Groupe Eram, le Groupe Galeries Lafayette, KPMG, Nantes Métropole et Sodexo. Il est vice-président de Nantes Métropole en charge de la RSE.

Débat : Pourquoi les fondations d’universités peinent à lever des fonds

Aux États-Unis, il n’est en effet pas rare de voir des anciens, une fois qu’ils ont fait fortune, verser de généreuses oboles à l’établissement dont ils sont diplômés. Ruben Martinez Barricarte

La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) du 10 août 2007 prévoyait l’autonomie des universités au 1er janvier 2013. Celles-ci auraient alors une liberté dans la recherche de financement auprès de donateurs privés au moyen de fondations. Inspirées du modèle nord-américain qui connaît de réels succès, ces fondations devaient encourager les anciens à faire des dons aux universités qu’ils ont fréquentées. Par extension, les réductions d’impôts, auxquels ouvraient droit les financements, devaient aussi inciter de généreux mécènes à contribuer.

Qu’en est-il six ans plus tard ? Force est de constater que les levées de fonds n’ont pas eu le succès escompté si l’on se réfère au bilan financier des universités. Dans son rapport annuel de 2018, la Cour des comptes soulignait que quinze d’entre elles traversaient de graves difficultés financières. En s’aggravant, celles-ci en contraignent au moins trois à ne pas procéder à de nouveaux recrutements. C’est le cas de l’Université de Lille, qui accuse un déficit de 600 000 euros.

Des résultats à mettre en parallèle avec une étude de la Conférence des grandes écoles sur le fundraising, publiée en 2017, et révélant que dans les 30 établissements, essentiellement des grandes écoles, qui étaient parvenues à lever des fonds, les 50 millions d’euros récoltés représentaient moins de 4 % de leur budget total (et un peu plus de 13 % de la subvention publique perçue). Dans ce groupe, HEC occupe la première place du podium, collectant près de 60 millions d’euros à elle seule, tandis que l’Université Paris-Descartes ne parvenait pas à susciter la générosité de ses anciens.

Autre constat : les dons aux fondations d’universités sont plus le fait de personnes morales de droit privé que de personnes physiques ; les entreprises abondent plus volontiers généreusement que les anciens. Les dons à des fondations étant apparentés à du mécénat, ils font l’objet de réductions fiscales de 60 % des montants versés. D’une certaine manière la fiscalité française se trouve plus incitative pour les entreprises que pour les particuliers.

Entretenir des liens

Ceci dit, les difficultés que rencontrent les fondations ne tiennent pas qu’au système fiscal. Il faut voir qu’on est aussi face à deux modèles universitaires incommensurables : le modèle nord-américain et le modèle français.

Aux États-Unis, il n’est en effet pas rare de voir des anciens, une fois qu’ils ont fait fortune, verser de généreuses oboles à l’établissement dont ils sont diplômés, en gage de remerciement ou de loyauté. Dans ce modèle, parfaitement incarné par Harvard, l’université est comme un club fermé qui choisit les « happy few » qui auront le privilège d’y faire leurs études. L’université elle-même est organisée en « colleges » distincts, recrutant également leurs membres, où se nouent des amitiés et des liens de fraternité très forts. Afin de permettre aux générations futures d’avoir les mêmes chances qu’eux à leur âge, les anciens n’hésiteront pas à se montrer généreux.

De manière très différente, l’université française repose sur le principe d’égalité d’accès, quand bien même Parcoursup y fait une entorse. L’article D612-9 de la partie réglementaire du Code de l’Éducation dispose en effet que « les candidats à une première inscription en première année d’enseignement supérieur, bacheliers ou admis à s’inscrire à un autre titre, ont le libre choix de leur université, en fonction de la formation qu’ils désirent acquérir ». Dans un tel contexte, il est difficilement envisageable de susciter le même attachement qu’outre-Atlantique.

Pour que les anciens financent l’université, encore faut-il qu’ils aient conservé des liens avec elle. Vient donc la question de la manière dont les établissements entretiennent cette flamme. Ceci peut se traduire par un réseau d’anciens très actif organisant régulièrement des événements avec et pour eux, à l’instar de ce que font Sciences Po Alumni ou Dauphine Alumni. A minima, l’établissement où a étudié l’ancien peut régulièrement envoyer un bulletin d’information physique ou électronique présentant les activités du moment.

Or, il semble que tisser des liens avec les anciens ne soit pas ancré dans la culture des universités françaises. Ceci peut se comprendre, notamment du fait que ces diplômés sont très nombreux et difficiles à localiser. À défaut donc de pouvoir attiser la flamme, les universités françaises sont condamnées à structurellement peiner à solliciter leurs anciens auxquels elles ne parviennent pas à offrir beaucoup en échange.

Là encore, les universités américaines et les grandes écoles ont une longueur d’avance, dans la mesure où elles présentent leur réseau d’anciens comme un élément d’attractivité à l’endroit des étudiants qui rejoindront un club.

Statut des anciens

Aux États-Unis d’où vient le modèle, les associations d’anciens sont très influentes, fonctionnant comme autant de fraternités s’inscrivant dans le prolongement du « college » fréquenté. Des réunions, des clubs fondés sur des centres d’intérêt commun ou encore des voyages sont régulièrement organisés par et pour les anciens. Ils sont aussi systématiquement invités aux grands événements marquant la vie de l’université. Même 30 ans après en être diplômés, les anciens peuvent encore se sentir membres de ce club qui les admis en son sein un jour.

Le sort des diplômés des grandes universités américaines et des universités françaises est très différent. Aux États-Unis, le consensus social suppose que chacun peut faire fortune. Il est évident que tous les diplômés des grandes universités américaines ne deviendront pas milliardaires. En revanche, il n’est pas rare que nombre d’entre eux exercent des emplois leur permettant de se trouver dans le premier centile de la population en termes de revenus.

En France, où le consensus social ne repose pas sur la fortune et où celle-ci est moins facile à constituer par le seul travail, le nombre de donateurs potentiels est mécaniquement moins élevé. Il découle de ceci que la probabilité que les anciens d’une université française soient financièrement en mesure de se comporter en généreux mécènes est beaucoup plus faible qu’aux États-Unis.

Une autre différence profonde réside dans le prolongement de l’éthique protestante : c’est spontanément que les Américains fortunés restituent une partie de ce qu’ils ont reçu. Ceci est en remerciement de ce qu’ils ont reçu et en soutien de ceux qui n’ont pas eu la même chance qu’eux. C’est le sens notamment des Œuvres et actions philanthropiques, dont font partie les dons importants à l’université dont on est diplômé. De manière très différente, en France, il semble que les plus fortunés s’inscrivent dans le prolongement d’un François Ier, généreux mécène des arts et de la culture plus que de l’éducation.

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Vassili Joannides de Lautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.