La Revue de Médias S01E03, novembre 2020

Iceman
, 28/11/2020 | Source : chez Iceman

Troisième épisode qui trouve sa forme… Entre articles, magazines, podcasts, photos et vidéos, ce que j’ai retenu du mois… Un mois très riche internationalement mais pas seulement. Géopolitique Les élections US ont occupé l’actualité. Mais après, ça changera vraiment ? Le traité de non-prolifération nucléaire sera-t-il signé? La situation en Corée du nord sera-t-elle meilleure?… Lire la suite La Revue de Médias S01E03, novembre 2020

Jean Bizet, de sénateur à lobbyiste

Le sénateur quitte les fauteuils rouges pour les alcôves du pouvoir

A 73 ans, le désormais ex-sénateur entame une nouvelle carrière en rejoignant le cabinet de lobbying APCO. Rares sont les parlementaires qui choisissent de quitter leur mandat en cours de route pour rejoindre aussi ouvertement le lobbying. Surtout après 25 ans de carrière au Sénat.

Jean Bizet - ActuaLitté - Wikipedia - CC BY-SA 2.0

Élu de la Manche depuis bientôt quarante ans, Jean Bizet se retire de la vie politique pour rejoindre le cabinet de lobbying APCO. Cette annonce, intervenue ce matin, n’a pas manqué de soulever des questions sur les raisons qui ont poussé APCO, grande compagnie américaine implantée à Paris et Bruxelles, à renforcer ses rangs (et son carnet d’adresse) avec Jean Bizet.

L’ex-sénateur Républicain, lui-même fils de député, a tenu le rôle de président de la commission européenne au Sénat près de huit ans (au lieu des six établis par le règlement intérieur). Après l’annonce de la fin du cumul des mandats et après avoir épuisé son quota d’années à la présidence d’une commission, il avait fait savoir que si une opportunité se présentait, il se pourrait qu’il la saisisse. C’est donc APCO qui lui a fait un appel du pied. A Bruxelles, APCO figure à la 11e place sur 848 sociétés de lobbying recensées par l’ONG Lobbyfact, et fait partie des cabinets de lobbying de taille intermédiaire depuis quelques années, après avoir compté parmi les plus gros en termes de dépenses de lobbying. Aujourd’hui, ils affirment dépenser entre 2,5 et 2,7 millions d'euros en frais de lobbying à Bruxelles.

Dans son communiqué annonçant l’arrivée de Jean Bizet, APCO explique l’avoir choisi pour sa «vaste connaissance des institutions et de l’écosystème parlementaire français.» Et même si l’ex-sénateur rectifie pudiquement lorsqu’on lui parle d’un cabinet de lobbying, car il préfère l’appellation «cabinet de...

Trading, fausses promesses et vrai système pyramidal

Le monde caché des "jeunes entrepreneurs"

Ils sont à peine majeurs et affichent une réussite insolente sur les réseaux sociaux. Des jeunes vantent le pouvoir du trading, outil idéal disent-ils, pour « prendre en main sa réussite ». Mais le but est d’attirer des acheteurs dans un système de vente pyramidal. Le trading, en réalité, n’est qu’un appât.

Salut à toi jeune entrepreneur !

Ils s’appellent Samba, Maxime, Aurélie, Adnane, Mohamed, Delroy ou Serey et ils ont la vingtaine clinquante. Ils roulent en Mercedes ou Lamborghini, portent de beaux costumes, s’achètent des Rolex tout diamant et surtout, ils affichent ostensiblement leur réussite sur les réseaux sociaux. Lecteur, est-ce que tu préfères faire pitié et prendre le bus tous les jours, ou commencer très rapidement à faire de l’argent avec eux grâce à ton téléphone, et peut-être pouvoir acquérir ce genre de véhicule haut de gamme? Moi je pense, la question elle est vite répondue. Vous avez peut-être reconnu les paroles d’une vidéo devenue virale cet été: un jeune garçon en costume moulant qui promet la réussite à ceux qui le rejoignent. Son secret? Le trading. Tous ces jeunes sont à la tête de groupes pyramidaux qui vendent de la formation en ligne, pour apprendre à jouer en bourse.

Dubaï et Jet ski, la belle vie des jeunes "traders" - Story instagram - MK
Dubaï et Jet ski, la belle vie des jeunes "traders" - Story instagram - MK

La promesse: se former pour savoir ce qu’est un pips, une chandelle ou un stop loss, maîtriser tous les codes pour pouvoir placer son argent sur des marchés comme le Forex, marché des devises, ou les cryptomonnaies. En réalité, si l'on vous apprend bien le vocabulaire du trading, vous ne saurez pas manier les algorithmes, réaliser des projections ou formuler des hypothèses pour savoir réagir en fonction de la tournure que prendra le cours de la bourse. Et d’ailleurs, on vous assure que ce n’est pas utile, car vous recevrez du «...

Gemini, le protocole du slow web

Ploum
, 27/11/2020 | Source : ploum.net

Les possibilités infinies du HTML ont complexifié le web. À tel point qu’est né Gemini, un protocole dont le but est d’être et de rester le plus simple possible. Un nouveau réseau dédié à ceux qui veulent écrire et lire en ligne. Mais loin d’être un simple réseau, Gemini ouvre également la voie à une véritable mouvance : le slow web.

Les développeurs informatiques savent bien que tout projet finit, un jour ou l’autre, par devenir une sorte de monstre de Frankenstein, une horreur qui fait un peu de tout très mal à un coût très élevé, mais rien de bien. En 2020, force est de constater que c’est exactement ce qui est arrivé au web.

Le moindre site web fait désormais plusieurs mégaoctets, se charge en plusieurs fois rendant impossible toute utilisation sur une connexion instable, déplaçant des éléments de la page au moment où on essaye de cliquer. Le même site appelle des centaines de codes divers ralentissant les ordinateurs les moins puissants, remplissant la RAM, faisant des navigateurs des monstres de complexité.

Je souhaite lire un article ? Encore faut-il qu’il charge correctement puis que je le trouve sur la page, entre des myriades de publicités, des logos, des extraits d’autres articles, des vidéos qui se lancent toutes seules. Pour chaque site, je dois apprendre à utiliser une nouvelle ergonomie. Tout ça pour simplement lire un lien que j’avais naïvement suivi.

Parfois, après avoir paramétré les cookies et accepté les conditions du site (vous vous souvenez, je veux juste lire un article dont j’ai trouvé le lien), je ne trouve aucun contenu. Erreur temporaire ? Ou bien est-ce l’un de mes nombreux bloqueurs (de pubs, de JavaScript, d’avertissements, de trackers) qui a bloqué par erreur le contenu ? Peu importe, hors de question de tout désactiver. Sur le web, comme sur Tinder, il faut sortir couvert. Le web est à ce point complexe qu’il faut s’en protéger comme d’une maladie !

Inutile de se lamenter sur le passé et sur une époque idéalisée où le web était plus simple. Souvenez-vous, nous avions les popups, les gifs animés et les musiques midi dans des frames cachées. Ça ne me manque pas. Constatons tout de même que le web est devenu une couche essentiellement applicative et particulièrement peu adaptée à un usage simple : écrire, publier, partager et lire des textes.

Parmi les geeks, surtout les plus âgés, la recherche du retour au simple partage de texte est une véritable tendance.

https://cheapskatesguide.org/articles/beauty-of-text.html

Certains tentent de regagner une certaine clarté d’esprit et d’indépendance en développant de nouveaux navigateurs web simplifiés, en ne postant plus que du texte brut sur leurs serveurs web ou, au contraire, en reprenant l’habitude de surfer en ligne de commande, voire en se reconnectant sur le vénérable réseau Gopher.

http://len.falken.ink/misc/writing-for-the-internet-across-a-human-lifetime.txt

https://dataswamp.org/~lich/musings/links-browser.html

Si Gopher est simple, mais trop limité et le web trop complexe, peut-être manque-t-il d’une solution intermédiaire ? C’est ce qu’ont pensé les auteurs du protocole Gemini, protocole qui tire son nom des missions astronautiques du même nom qui eurent lieu entre les missions simples Mercury et les missions ultra-complexes Apollo.

La page principale du projet Gemini, à lire pour découvrir et explorer (le protocole est lui-même remarquablement court ) :

https://gemini.circumlunar.space/

Si le web permet d’accéder à du contenu HTML via le protocole http://, Gemini permet d’accéder à du contenu Markdown via le protocole Gemini://.

Le markdown est simplifié, car l’objectif de Gemini est clair : ne pas permettre d’étendre le protocole et empêcher tout espionnage des visiteurs. L’utilisateur, surfant via un client Gemini, se contente de lire du texte avec des titres, des sous-titres et des mises en exergue voire des citations. Rien d’autre ! Même les liens sont limités à un seul par ligne.

Pas de couleurs, pas de design, pas de mise en page (et pas toujours d’images). Le seul lien entre un auteur et son lecteur est le texte, le contenu. Au lecteur de faire ses choix pour rendre la lecture la plus agréable possible.

Inutile d’ajouter que je suis absolument conquis par le concept. Mais est-ce que Gemini peut remplacer le web ?

Pas du tout. Ce n’est pas l’objectif. Aveuglés par l’idéal monopolistique rabâché par la Silicon Valley, nous en venons à juger que tout ce qui ne peut pas avoir de monopole est un échec. Notre seule métrique étant l’argent, nous concluons que tout ce qui n’enrichit pas des investisseurs est une perte de temps. Mais, comme Mastodon le fait pour Twitter, Gemini n’a pas pour objectif de remplacer. Simplement de proposer une alternative, un autre type d’espace partagé. Le simple fait qu’être utilisé prouve que ces espaces sont un succès.

https://write.as/eloquence/why-mastodon-and-the-fediverse-are-doomed-to-fail

100% des utilisateurs de Gemini sont aussi utilisateurs du web. Une grande partie des contenus sur Gemini sont également disponibles sur le web classique. Il n’empêche que j’éprouve un plaisir incroyable à lancer Amfora (mon client Gemini en ligne de commande, screenshot en illustration) et à surfer sur Capcom, qui agrège les contenus postés récemment sur le réseau.

https://github.com/makeworld-the-better-one/amfora

gemini://gemini.circumlunar.space/capcom/ (ce lien est ma page de démarrage dans Amfora)

Comme il est très simple de coder des clients Gemini, le choix est déjà large.

https://kwiecien.us/gemini-client-review.html

On peut accéder à des services comme Wikipédia, Hacker News, Lobste.rs depuis Gemini.

gemini://gempaper.strangled.net/mirrorlist/

J’ai personnellement ressenti deux gros manques : un agrégateur RSS, pour s’abonner à un gemlog (un blog sur Gemini) et un service pour collecter mes lectures (comme Pocket ou Wallabag). Ce dernier manque est cependant intéressant parce que cela me force à lire directement ce que je trouve intéressant, à me concentrer plutôt que papillonner. J’ai d’ailleurs pris le pli de n’utiliser qu’un seul onglet dans Amfora !

Gemini a été conçu pour qu’un codeur moyen puisse développer un serveur et un client Gemini en moins d’une journée (à comparer avec votre client web qui représente des années d’efforts par des milliers de développeurs). Je trouve cependant dommage de ne pas avoir profité de l’occasion pour insister sur la décentralisation. La légèreté du texte permettrait d’imaginer que les contenus ne soient pas stockés sur un seul serveur, mais soient distribués.

Mais, avant toute évolution technique, les auteurs de Gemini insistent sur un point : il faut du contenu. Il y’a presque plus de logiciels liés au projet que de sites Gemini ! Si vous voulez contribuer à Gemini, postez du contenu sur Gemini. Si vous avez un serveur web, n’hésitez pas à lire la documentation pour installer un serveur Gemini (c’est court et simple). Sinon, certains services vous proposent d’héberger votre gemlog.

https://gemlog.blue/

Ploum.net sur Gemini ? Vous vous doutez bien que cela occupe mes pensées et que je suis en train de réfléchir à la meilleure manière de le faire. Ce ne sera peut-être pas la plus rapide, mais c’est une de mes priorités. Je pense qu’il est nécessaire de développer aujourd’hui de nouveaux réseaux, légers, simples, rapides. Respectueux autant de notre attention que de la consommation électrique. Une espèce de slow web, un internet accessible depuis des connexions très aléatoires et depuis des terminaux e-ink ou du matériel de récupération. Par exemple le téléphone Mudita dont l’OS est open source.

https://mudita.com/products/pure/muditaos

L’idée de ce slow web me fait rêver. Je vous ai dit dans le billet précédent à quel point j’appréciais l’email. L’email et Gemini sont parfaitement complémentaires et pourraient un jour être suffisants pour se nourrir intellectuellement, ne gardant le web traditionnel que pour l’administratif. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à imaginer ce futur.

https://kwiecien.us/why-i-love-thunderbird.html

Slow web ? Cela fait trop penser à des problèmes de connexion. Il faudrait un mot pour décrire ce concept. Que pensez-vous de Permacomputing ? Mot qui englobe également l’idée de rendre durable toute la chaine qui relie les participants au réseau.

L’idée n’est pas de moi, mais de Solderpunk, le co-créateur du protocole Gemini et auteur d’un gemlog que j’ai découvert au hasard de mes lectures… sur le réseau Gemini bien sûr.

gemini://gemini.circumlunar.space/~solderpunk/gemlog/permacomputing.gmi

Vous l’avez compris, je suis fan. Et impatient que mon blog soit disponible sur ce réseau. N’hésitez pas à me communiquer vos écrits et vos trouvailles sur Gemini !

Je suis @ploum, ingénieur écrivain. Abonnez-vous par mail ou RSS pour ne rater aucun billet (max 2 par semaine). Je suis convaincu que Printeurs, mon dernier roman de science-fiction vous passionnera. Commander mes livres est le meilleur moyen de me soutenir !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

OpenStreetMap fait saliver les ogres - Décryptualité du 23 novembre 2020

mmorandi
, 27/11/2020 | Source : April


Logo du projet OpenStreetMap

Titre : Décryptualité du 23 novembre 2020 - OpenStreetMap fait saliver les ogres
Intervenants : Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 23 novembre 2020
Durée : 15 min 49
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 47 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Logo du projet OpenStreetMap, Ken Vermette - Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Un article de blog affirme que depuis un an, OpenStreetMap a été investi par les "AFAM" (les GAFAM sauf Google). Les contributions corporate ont représenté 75% du total alors qu'elles en font normalement 25%. L'occasion de parler cartographie et de ce que ce développement représente en opportunité et en risque.

Transcription

Luc : Décryptualité. Semaine 47. Salut Manu.

Manu : Salut Luc.

Luc : Qu’a-t-on au sommaire ?

Manu : Une petite revue de presse. Quatre articles principaux.

Luc : Le Monde.fr, « En rentrant dans de prestigieuses bibliothèques, le logiciel libre gagne ses lettres de noblesse », un article de Vincent Fagot.

Manu : Le logiciel libre, en gros le code des logiciels libres qui sont hébergés sur GitHub, il était question et il est en train d’être stocké sous des glaces dans des pays froids, pour être stocké à long terme et être là encore dans des milliers d’années. Il est aussi distribué notamment sous la forme de boîtes assez jolies avec des microfilms à l’intérieur, il est distribué à différentes bibliothèques qui veulent accueillir du code source. C’est bizarre, mais il y a un côté symbolique et il y a un côté « on l’a sous le coude au cas ». On veut stocker pour le long terme le logiciel libre qui fait notre monde aujourd’hui.

Luc : Développeurs de logiciels libres, dites-vous que vos bugs resteront jusqu’à la fin des temps !
Aquitaine Online, « Industrie du logiciel libre : un véritable atout pour la Nouvelle Aquitaine », un article de Jean-Marc Blancherie.

Manu : Ça parle d’attirer du logiciel libre dans une région de France, plutôt pas mal, on a déjà parlé du sujet. Je pense que les gars là-bas arrivent à faire parler d’eux. Ils veulent monter des entreprises, faire venir des initiatives, c’est plutôt bien.

Luc : ZDNet France, « Youtube-dl : l'EFF pousse Github à remettre le projet en ligne », un article de Catalin Cimpanu.

Manu : Ce sont les tragédies classiques : y a des ayants-droit qui se plaignent qu’un outil permet de télécharger, de pirater leurs contenus, à eux, parce c’est leur droit, donc ils se plaignent, ils envoient une lettre à GitHub. GitHub fait « c’est quoi ce bordel. OK ! » Donc ils ont enlevé un logiciel.

Luc : Comme ça, il n’y a pas de procès.

Manu : Voilà, il y a de ça. Donc ils ont enlevé youtube-dl et youtube-dl c’est quoi ?

Luc : C’est un plugin pour navigateur, au moins sur Firefox. « dl », c’est pour download, ça permet de télécharger des vidéos sur son disque qui sont sur YouTube initialement.

Manu : En fait c’est un logiciel assez basique, qui ne fait pas grand-chose et certainement pas contourner des règles ou contourner des dispositifs de protection. En fait, il n’y a aucune raison réellement de l’enlever, c’est juste un outil de téléchargement.

Luc : C’est un exemple de l’effet dissuasif de la menace juridique. Personne n’a envie de se prendre un procès, même une grosse boîte.

Manu : Ils l’ont remis en place et il y a des avocats qui sont mis sur le coup, notamment les avocats de l’EFF, Electronic Frontier Foundation, donc des gens bien qui vont défendre nos droits face aux ayants-droit.

Luc : usine-digitale.frc, « Qui est derrière Unsplash, la banque d'images gratuites qui inonde le Web? », un article de la rédaction.

Manu : Ce ne sont pas juste des images gratuites qui sont dans cette banque d’images, ce sont des images qui sont librement utilisables, même diffusables et, je crois, qu’elles sont modifiables, il faudrait aller creuser dedans, parce que justement c’est du Libre de ce point de vue là. Mais il y a une petite problématique, quand même pas toute petite, c’est qu’on peut faire tout ce qu’on veut avec les images qui sont sur cette banque d’images si ce n’est, grâce à elles, constituer une autre banque d’images. Donc ce n’est pas libre en fait. Ce critère-là fait que ça ne fonctionne pas. C’est un petit peu bizarre, un petit peu rageant et les gens qui posent des images dans cette banque d’images doivent et peuvent se poser des questions. Il y a eu d’autres problématiques, leurs images peuvent être utilisées un peu pour n’importe quoi et le gouvernement britannique a utilisé l’image d’une danseuse pour dire qu’elle devrait peut-être devenir informaticienne. Ça a un peu choqué tout le monde, y compris la personne qui avait pris la photo et la personne qui était sur la photo. Le gouvernement britannique l’a retirée, ça a fait un petit scandale. Voilà, c’est effectivement une conséquence possible de mettre des contenus à disposition librement. Il faut s’en rendre compte. Ça n’empêche que cette clause qui fait qu’on ne peut pas reconstituer une base de données à côté, c’est un peu choquant.

Luc : Ça souligne l’importance de la façon dont les données sont organisées et que tout ça est presque aussi important que les données : qui contrôle ça garde finalement beaucoup de pouvoir sur les usages et les gens.

Manu : Le sujet du jour, Luc ?

Luc : On va parler de tout autre chose, on va parler d’OpenStreetMap1.

Manu : OpenStreetMap est aussi une basse de données, mais de cartes.

Luc : C’est de la cartographie. On le résume souvent en disant que c’est le Wikipédia de la cartographie en quelque sorte. Un projet qui est né en Grande-Bretagne il y a, je pense maintenant, une bonne quinzaine d’années. Quelqu’un s’est dit pourquoi on ne ferait pas une carto collaborative et ça a commencé avec des passionnés, des bénévoles.

Manu : Comme beaucoup de projets libres.

Luc : Comme à chaque fois, tout le monde a dit « ça ne marchera jamais ! »

Manu : Surtout quand tu as Google qui débarque avec Google Maps.

Luc : Effectivement. Je me souviens qu’à l’époque, dans mon boulot, on utilisait des cartographies et j’avais dit on pourrait contribuer un petit peu à OpenStreetMap, ne serait-ce que parce que un, on travaille beaucoup avec des clients publics.

Manu : Tu travaillais dans les transports.

Luc : Dans les transports publics. En fait les cartos, même Google Maps qui est une bonne carto en termes de fonctionnalités et de complétude, même dans ces cartos-là le milieu rural est très peu renseigné. Nous on travaillait beaucoup avec des collectivités qui ont toutes des contrats avec des fournisseurs de carto propriétaires et qui sont enchantés de prendre les données que ces collectivités vont récolter, dans le transport tu as notamment tout le transport scolaire. Les départements, à l’époque, allaient chercher les gamins dans les villages, les hameaux et tout ça, qui sont très mal répertoriés.
J’avais discuté avec des gens qui avaient dit : « En gros on va leur filer les données et après ils vont nous les revendre lors de la mise à jour et on n’est pas trop content » . J’avais dit à mes patrons on pourrait proposer juste de mettre ces données-là dans OpenStreetMap, envoyer les traces GPS qu’on avait et, en plus de ça, ce n’est même pas un sujet concurrentiel avec les boîtes qui font la même chose que nous, avec qui on est en concurrence, on n’est pas en concurrence sur la cartos, on va tous les acheter, grosso modo, chez les mêmes fournisseurs. Même si à l’époque la carto n’était pas encore assez complète, on met juste des billes dedans, ce qui ne nous prendra beaucoup d’efforts, on se fait une réputation, on contribue avec pas grand-chose, mais on contribue quand même et, un jour, on pourra peut-être basculer dessus et arrêter de payer des fournisseurs de carto.

Manu : Et comme d’habitude, tu as été trop en avance sur ton temps. Luc, tu as raté ton coup.

Luc : Oui. Ce qui est marrant c’est que notre directeur technique a dit « il y a Google Maps », c’était le début où Google Maps arrivait en force en disant « c’est facile à utiliser, ça marche très bien. »

Manu : Ce n’est pas cher !

Luc : Au début c’était même gratuit. Voilà, on ne va pas s’emmerder !
Ce qui s’est passé c’est que des années après, une fois que tout le monde a mis du Google Maps partout parce que, effectivement, c’était très pratique et gratuit, etc., ils ont commencé par monter les tarifs. En gros, on disait qu’au-delà d’une certain quantité de requêtes c’était payant. Ils ont baissé ces seuils-là, monté les tarifs, etc.

Manu : Et ça devenait de plus en plus cher, rapidement.

Luc : Ils ont refait un deuxième coup il y a trois, quatre ans peut-être, où là ça a été vraiment très sévère, en fonction des tranches on a quand même eu une multiplication des coûts par 60.

Manu : En gros, quand tu installais Google Maps sur ton site web, au début ça ne coûtait rien. Au bout d’un an, si ton site web était très consulté, ça coûtait un peu d’argent et puis très rapidement ça coûtait très cher.

Luc : Effectivement. À l’époque on a plein de sites web qui ont arrêté leur carto, tout coupé, parce qu’ils ont dit « je veux de l’argent ». En plus de ça, il y a plein de malins qui se disaient « je ne vais pas payer, de toute façon le Web est grand ». Sauf que le métier de Google…

Manu : C’est de tracer les gens !

Luc : Voilà et c’est de surveiller tout l’Internet. Du coup, va leur échapper alors que tu fais appel à un de leurs services sur ton site web !, eh bien il faut se lever de bonne heure. Il y a des gens qui se sont retrouvés comme ça avec Google qui frappe à leur porte et qui dit : « Bonjour, c’est 100 000 euros. »

Manu : Ça doit faire bizarre quand tu as une facture qui arrive comme ça le matin. Pour le coup, tous ces gens-là se sont rendu compte du jour au lendemain qu’OpenStreetMap existait, ils ont commencé à l’intégrer. Ce n’était pas tout à fait le même niveau de qualité visuelle, moi je trouvais notamment que…

Luc : Il ne faut pas mélanger le côté visuel et les données qui sont derrière. Dans OpenStreetMap tu as plusieurs rendus possibles. Déjà tu peux choisir le type d’informations que tu vas donner, parce qu’il y a des couches, en quelque sorte, et rien ne t’interdit de développer ta propre présentation graphique. Eux en proposent une par défaut quand on va sur leur portail, mais derrière il y a des données, on peut récupérer des données, monter son propre portail, etc. D’ailleurs c’est un des trucs où beaucoup de gens, notamment des entreprises qui sont assez légères là-dessus : elles vont taper directement sur les bases de données d’OpenStreetMap qui reste un projet qui était à l’époque amateur.

Manu : Un truc communautaire avec des serveurs pas très solides.

Luc : Un truc communautaire, Voilà. Qui ne garantit pas, une fiabilité de folie et les gens ne se sont pas posé de questions, ils ont dit « c’est gratuit, on y va » et ils se sont mis à interroger tout ça évidemment sans se dire qu’ils pourraient peut-être verser 100 euros dans l’année, pas une fortune.

Manu : La base de données s’est constituée. C’était de l’open data, de fait, des données qui étaient partagées et tout le monde y contribuait. Je sais qu’il y a pas mal d’amateurs qui faisaient les chemins de randonnée, qui faisaient les bancs dans les parcs publics, même les arbres, les arbres sur les rues étaient cartographiés. Tout le monde mettait un peu ce qu’il voulait et c’était bien accueilli.

Luc : Il y a toujours ça. C’est toujours le cas. Dans l’Agenda du Libre2 que tu as développé et que tu maintiens, il y a plein d’évènements, de cartoparties, de gens qui se réunissent pour travailler ensemble, parce qu’ils trouvent ça intéressant, ils vont sur le terrain.

Manu : Ou que, par hasard, leur coin n’est pas bien cartographié, pas aussi bien cartographié qu’ils le voudraient, donc ils font des tours dans la ville ou le village et ils essayent d’aider, de contribuer, de remonter les données qui manquent.

Luc : Effectivement c’est très rigolo. C’est moins conflictuel qu’un Wikipédia, parce que dans Wikipédia on arrive très vite dans des débats idéologiques avec des guerres de tranchée. Là on est sur quelque chose de plus technique.

Manu : De plus factuel.

Luc : De plus factuel, on va dire : où est la route.

Manu : On se rappelle que Google Maps n’est quand même pas un mauvais outil. Ils ont des millions de kilomètres qui sont parcourus par des voitures qui enregistrent tout et n’importe quoi.

Luc : C’est un excellent outil.

Manu : Ils sont plus ou moins interdits en Allemagne.

Luc : Pour Street View.

Manu : Voilà. Les Allemands ne veulent pas qu’on cartographie, ça leur a créé des problèmes. On rappellera aussi que Google Maps n’était pas présent dans certaines zones, notamment des zones de conflit. Bagdad, bizarrement, n’était pas aussi bien cartographiée par le grand G alors qu’OpenStreetMap, au contraire, avait des cartographies assez à jour. Il y avait des gens qui participaient et on sait qu’OpenStreetMap a été utilisé dans des zones de conflit, dans des zones de catastrophes.

Luc : Oui. On en a parlé régulièrement. Un des atouts c’est la souplesse et comme n’importe qui peut apporter les éléments, etc., il y a même une association qui s’est montée, notamment de réaction rapide en cas de catastrophe pour pouvoir travailler sur des vues aériennes ou des choses comme ça.

Manu : Des images satellites.

Luc : Des images satellites pour, très rapidement, faire une cartographie de telle sorte que les gens qui sont sur le terrain puissent bosser plus efficacement. Ce n’est pas du tout le même objectif qu’un Google qui est là pour gagner du fric. Effectivement, lui s’en fout un petit peu du tremblement de terre.

Manu : Il y a même des institutions, des pays qui ont contribué.

Luc : Je me suis intéressé d’un peu plus près à ça il y a des années. Par exemple en Hollande, l’équivalent de l’IGN [Institut géographique national], je ne sais plus quand, ça va faire au moins huit, dix ans je pense, a dit « nous y croit et on met tout notre fonds cartographique en Libre et on le met dans OpenStreetMap ». Il y a tous les ans un évènement qui s’appelle State of the Map3, l’état de la carte. À une époque, je ne sais pas si ça se fait encore, une entreprise faisait une animation avec la Terre, passée en accéléré, où, au fil de l’année, on avait des lumières où il y avait des choses qui étaient déclarées dans OpenStreetMap.

Manu : Tous les contributeurs allumaient la planète.

Luc : Cette année-là les pays-Bas, boom !, se sont allumés en une seule fois parce que tout a été versé d’un coup, c’était très impressionnant.

Manu : Là, c’est pour ça qu’on en parle, il y a des contributeurs nouveaux et puissants qui ont débarqué et qui s’intéressent à OpenStreetMap comme un bijou, un petit trésor.

Luc : C’est un article4 que tu as déterré, écrit par Joe Morrison qui travaille dans une boîte qui est dans le domaine de la carto, qui dit qu’en un an, les « AFAM » puisque Google n’est pas le coup, se sont jetés sur OpenStreetMap et inversé un peu la tendance puisque, avant, il y avait 25 % des contributions qui venaient d’entreprises et maintenant c’est l’inverse, c’est 75 % des contributions qui viennent d’entreprises avec Apple en tête.

Manu : Le grand G n’est pas là parce que justement c’est lui qui est dominant sur la cartographie sur Internet, on va dire, et les autres qui sont derrière, qui sont un peu à la ramasse, quelque part ils se sont mis ensemble sur quelque chose de commun alors que, pourtant, ce sont des ennemis mortels sur tellement de domaines.

Luc : On le voit. Il y a plein d’autres domaines dans le développement, dans l’informatique, la Fondation Linux5 par exemple, où il y a plein de gens qui sont concurrents mais qui contribuent ensemble à quelque chose qui profite à tout le monde.

Manu : Là il y a du BIG-MAP qui tape sur OpenStreetMap. Apple, c’est Apple Map ?, je ne sais même pas, qui doit taper sur OpenStreetMap, des trucs comme Tesla.

Luc : Apple s’était cassé les dents il y a quelques années. Ils avaient essayé de faire un concurrent à Google Maps, leur truc n’était pas fini. Il y a des gens qui avaient failli mourir parce qu’en Australie ils faisaient tourner à droite au lieu de tourner à gauche.

Manu : Et tu te retrouvais ?

Luc : Au milieu du désert avec rien, pas de station-service, donc si les gens roulaient trop longtemps, ils arrivaient au milieu du désert, il n’y avait personne et ils pouvaient crever de chaud.

Manu : C’est un minimum dangereux, on a besoin d’avoir des données un peu solides. Je sais que Tesla utilise OpenStreetMap, en tout cas d’après l’article.

Luc : De fait, il y a un fonds cartographique est assez utilisé qui s’appelle Here, comme « ici » en anglais, h, e, r, e, qui était porté depuis plusieurs années par des constructeurs automobiles européens. Ce besoin d’être indépendant de Google a été clairement identifié par beaucoup de grosses entreprises au fil des années. La preuve, quand on dit qu’il faut être autonomes des GAFAM, il n’y a pas que nous qui le pensons, il y a des tas de gens qui gagnent beaucoup d’argent qui en ont conscience. Effectivement, le fait que Google ait fait exploser ses tarifs a motivé plein de gens à essayer de se passer de lui.

Manu : C’est un moyen de se rendre compte qu’il y a quelqu’un qui est dominant et qui utilise sa position dominante pour en tirer un gros avantage.
Là les entreprises, ces fameux « AFAM » – je trouve ça génial, les « AFAM » qui poursuivent le G, je trouve ça super – c’est quand même quelque chose comme six trilliards de capitalisation boursière, c’est quelque chose de conséquent.

Luc : Ça ne change pas grand-chose pour la carte.

Manu : Non, mais ça donne des moyens.

Luc : Oui. Mais ça pose aussi des questions, parce qu’il y a toujours cette peur de dire que le projet qui était essentiellement communautaire, même s’il y avait des entreprises c’était des PME ou des boîtes de taille plus ou moins importante mais pas des mastodontes comme peuvent être ces boîtes-là.

Manu : Il y avait un équilibre.

Luc : Il y avait une forme d’équilibre. C’est une chose dans l’article qui parle de la tragédie des communs dont on a très souvent parlé. Or, c’est une chose qui ressort dans le bouquin d’Elinor Ostrom6. Elle dit que quand il y a un commun à gérer et qu’il y a un acteur qui est beaucoup plus gros que les autres ça ne marche pas. Là on n’est pas dans un bien commun puisque la carto est réplicable, c’est juste de l’information, c’est un bien public selon sa définition, peut-être que ça ne marche pas exactement pareil, mais on peut craindre que le poids de ces boîtes-là fasse que le projet puisse être dévoyé.

Manu : À priori il reste des points qui peuvent poser problème. Il y a la gouvernance, la gestion de la communauté c’est quelque chose qui peut être pris en charge par des groupes particuliers ; il y a la marque qui peut appartenir à quelqu’un et peut être contrôlée et puis les serveurs, mine de rien ce n’est pas rien !

Luc : Après, si le projet devient énorme, il va falloir beaucoup d’argent pour avoir des serveurs parce que tout le monde va vouloir taper dessus. Du coup les GAFAM vont dire « venez chez nous, on a toute l’infrastructure qu’il faut ». Après ça, il y a un système de gouvernance du projet, du coup même la marque qui appartient à quelqu’un, sauf à avoir un dictateur éclairé, pareil, tu peux avoir du noyautage. Je comprends l’angoisse de la communauté qui a fait grandir ce projet au fil des années et qui voit maintenant, une fois qu’ils ont fait le gros du bouleau, les GAFAM débarquer là-dedans en disant « on va être super copains ! ». Dans ce cas-là oui, tu as tendance à serrer les fesses.

Manu : On en a parlé il n’y a pas très longtemps. Les institutions françaises essayent de se bouger et faire de l’open data, ce qui était déjà le cas avant et la France n’est pas trop mauvaise sur ce sujet. Là on pourrait imaginer que la France contribue : elle met toutes les cartos de l’IGN, les cartos de météo et autres données qu’on a aujourd’hui, dieu sait qu’il y en a, la Poste par exemple, je ne sais pas, tout ça pourrait aboutir dans OpenStreetMap, ce serait super intéressant.

Luc : Oui, ce serait bien ! Je crois que l’IGN n’a pas mal assoupli sa position par rapport à OpenStreetMap, mais, initialement, ils ont été plutôt dans une logique assez frileuse. En tout cas ça démontre, encore une fois, la pertinence du Libre et le fait que nos décideurs ont été bien bêtes de ne pas se précipiter là-dessus beaucoup plus tôt.

Manu : Tu as été encore trop en avance, trop tôt Luc. Tu me diras si tu as d’autres idées comme ça d’ici la semaine prochaine.

Luc : À la semaine prochaine.

Coincé dans Zoom (2/3) : mais alors que nous apporte Zoom ?

Hubert Guillaud
, 27/11/2020 | Source : InternetActu.net

Malgré ses innombrables défauts – dont nous avons tenté de dresser la liste précédemment – qu’est-ce qui explique alors l’incroyable succès de la visioconférence ? Si ça ne marche pas si bien, alors pourquoi les organisations l’utilisent-elles aussi massivement ?

Zoom : un outil de team building ?

La vidéoconférence sur ordinateur dans les années 2000 via le rapport de Laure Carles, Benefits and limits of Video Channel on Mediated InteractionsDans un rapport (une méta étude, visiblement indisponible en ligne) pour l’Interaction Lab de Genève datant de 2001 sur les bénéfices et limites des interactions via un canal vidéo, la psychologue et ethnographe Laure Carles évoquait déjà que le principal apport de l’ajout de la vidéo à une conférence n’était pas la qualité des résultats ni l’amélioration de l’exécution des tâches (pour lesquels la vidéo n’était pas perçue comme ayant un réel impact). En fait, malgré les innombrables difficultés de communication, la satisfaction des participants et notamment du groupe restait forte – une satisfaction, qui, à l’époque, semblait plus relever d’une forme d’appropriation et de participation à la modernité. En 2001 déjà, la vidéoconférence se révélait plus efficace quand les relations personnelles étaient fortes et quand les contenus étaient principalement affectifs. En d’autres termes, le succès de la visioconférence semblait déjà dire plus des relations entre les participants que de la qualité du travail qu’elle permettait de réaliser. La visioconférence déjà disait certainement plus des enjeux sociaux des collectifs de travail que du travail lui-même. L’ethnographe soulignait pourtant qu’utiliser la vidéo pour montrer des visages était moins efficace que de l’utiliser pour partager les données et l’information dont les personnes discutaient ! À croire que notre rapport aux outils numériques a finalement peu évolué !

Saadi Lahlou, professeur de psychologie sociale au Département des sciences psychologiques et comportementales de la London School of Economics, dans un article de 2007 pour la revue Réseaux sur la réunion à distance rappelait combien la réunion était une activité importante des collectifs. Il pointait cependant lui aussi que les réunions distantes négligeaient l’apport des supports d’information au profit exclusif de la transmission des discours, soulignant par là que les outils de visioconférence sont plus construits autour du dispositif technique que de l’activité elle-même. Le chercheur soulignait que les réunions en visioconférence tendaient à souffrir des mêmes problèmes généraux que les réunions en coprésence, à savoir de mauvaises préparations ou la difficulté à avoir des interactions informelles. Bien d’autres chercheurs ( par exemple (.pdf)) soulignent que la visioconférence améliore surtout le sentiment de connectivité au groupe… Un apport qui demeure surtout ancré dans l’affectif et les représentations donc. À croire finalement, que la visioconférence tient plus d’une forme de team building, de construction et de renforcement du collectif de travail, que d’un outil pour atteindre des objectifs.

Couverture du livre Mikael WibergPour Mikael Wiberg, spécialiste des interfaces hommes machines (IHM) et auteur d’un livre sur La matérialité de l’interaction (MIT Press, 2018, non traduit), nous avons plus de trois décennies de recherche sur la différence entre les interactions en face à face et en ligne, explique-t-il sur le blog de l’ACM, Association for Computing Machinery. « Pouvons-nous donc expliquer plus précisément pourquoi la vidéoconférence ne peut pas compenser pleinement les interactions en face à face ? » s’interroge-t-il en regardant combien la pandémie nous a plongés dans une nouvelle réalité – celle de couper nos interactions présentielles – qu’aucun spécialiste des communications distantes n’imaginait possible. Pourquoi les courriels, les messages et les appels téléphoniques ne nous ont pas suffi ? Pourquoi la visioconférence a-t-elle connu un tel essor ?, interroge-t-il. Pour expliquer cela, Wiberg fait référence à la théorie de la richesse des médias qui souligne que si tous les moyens de communication varient dans leur capacité à permettre aux utilisateurs de communiquer, cette communication dépend de la richesse d’un média, c’est-à-dire sa capacité à soutenir des formes plus complexes d’échange d’information et de communication. Un message simple peut-être ainsi communiqué par un bref courriel, mais plus un message est complexe, plus il aura besoin d’un média riche, la communication face à face en étant l’acmé. Si cette théorie est correcte, aucune forme ne peut compenser l’interaction face à face (que pratiquaient d’ailleurs les chercheurs en IHM, malgré leurs sujets de recherche, en démontrant par là même toute la limite !), mais, par défaut, les réunions en ligne semblent leur meilleure alternative. Si l’éloignement physique est aussi synonyme d’éloignement social, nous ne compensons pas seulement par des interactions en vidéo, mais plus encore par une démultiplication des modalités de communication et de la fréquence d’interactions, en utilisant plus de canaux de communications que nous n’en utilisions précédemment, en nous invitant à « dépasser la présence », comme de créer de nouvelles pratiques sociales qui non seulement compensent celles qui nous manquent, mais ajoutent de nouvelles formes de connectivité. Dans ce cadre, Zoom apparaît alors comme un canal de plus et parmi d’autres pour compenser la perte de la richesse de nos interactions en présentiel.

Zoom : un outil de contrôle attentionnel ?

Pour les entreprises, la visio est clairement un outil de contrôle, nous explique l’anthropologue Stefana Broadbent (@stefanabroadben). D’abord parce qu’il est un outil synchrone, qu’il requiert non seulement un maximum d’attention, mais aussi un maximum d’attention réciproque (voir d’ailleurs ce que Stefana Broadbent disait déjà en 2010 sur la question attentionnelle dans les environnements de travail). « Avec la visio, contrairement aux seules audioconférences, on doit être à la fois là, présent et visible, être attentif et montrer son attention en retour ». L’enjeu est de savoir qu’on est là et qu’on regarde. La « Zoom fatigue » n’est pas seulement liée à la difficulté du décodage, mais vient aussi de « l’obligation d’attention », d’un système qui impose son pouvoir social tout en étant communicationnellement pauvre. « Ce qui est fatigant, c’est aussi et d’abord l’obligation ». Dans le monde du travail, hormis les réunions, les systèmes de travail professionnels sont surtout asynchrones. Dans le numérique professionnel, il y a peu d’outils aussi contraignants que la visioconférence. « La plupart du temps, on interagit avec des systèmes, alors que dans la visioconférence, on interagit sous le regard des autres ». L’extrême fatigue est le corollaire du succès. « La visioconférence permet aux entreprises de raffermir leur contrôle et leur pouvoir managérial, dans un moment inédit où le travail distant implique une perte de pouvoir et de contrôle ».

Malgré toutes les critiques qu’on peut lui faire, la visioconférence a effectivement certaines qualités, explique Stefana Broadbent. D’abord, « elle permet de valoriser l’oral sur l’écrit dans des environnements professionnels où celui-ci n’a pas perdu de son pouvoir ». Derrière cette remarque, l’enjeu est bien d’avoir ou de conserver des espaces de parole, moins formels que l’écrit, mais aussi, d’une certaine manière, moins définitifs. La visioconférence, par rapport à la seule audioconférence par exemple, permet également une gestion du passage de la parole plus claire et plus nette. Il permet également le partage de documents, c’est-à-dire un objet d’attention commun, un objet de coordination que l’on peut amender et discuter ensemble.

Le long long long chemin des bonnes pratiques

Alors qu’internet grouille de conseils pour bien pratiquer les outils de visioconférence, on constate qu’ils sont assez peu appliqués, assez peu appropriés, comme s’il y avait une réticence fondamentale à adapter les pratiques aux outils. En fait, là encore, on peut trouver des explications… « Ces recommandations nécessitent une refondation profonde de nos manières de faire », explique Stefana Broadbent. « Elles nous demandent de reconcevoir des façons de travailler ensemble qui étaient assez établies. Or, peaufiner et améliorer nos pratiques prend du temps », rappelle la chercheuse. Les temps de visioconférence qui débordent font écho aux réunions interminables. Nous n’avons pas encore de retour suffisant pour nous donner des règles ou inventer de nouvelles pratiques. Entre les confinements, on s’est précipité pour revenir aux modalités d’avant sans prendre le temps de réfléchir à comment améliorer les choses. On s’est adapté au choc, sans se remettre en cause. « En mai, après 2 mois d’enseignement à distance, j’ai fait des entretiens avec mes étudiants pour comprendre un peu ce qui avait marché et pas marché », nous raconte l’anthropologue. « Pour eux, la visioconférence s’était surtout révélée utile dans une forme d’intimité et de relation de confiance, pour discuter en petits groupes de projets et de leur état d’avancement. Par contre, ils soulignaient tous que les cours ex cathedra leur étaient insupportables en visioconférence et qu’ils auraient préféré des outils asynchrones pour les suivre à leurs rythmes. Or, quand j’ai présenté ces petits résultats à mes collègues, ils ne les ont pas toujours bien reçus, et ils ont même soutenu l’inverse : faire les cours en visio et les sessions de travail en petits groupes en présentiel qui était revenu ». Pour l’anthropologue, ce modeste exemple souligne que nous avons aussi des imaginaires faussés sur la coprésence, sur ce que l’on partage et comment. Il va falloir un peu de temps pour domestiquer les outils, pour réussir à innover ou plus exactement à apprendre à faire avec.

Zoom nous permet-il d’innover ?

Reste à savoir, d’ailleurs, s’ils permettent vraiment d’innover. C’est la question que posait très justement la journaliste de Philosophie Magazine, Anne-Sophie Moreau, dans un article qui pointait les limites intrinsèques du télétravail. En convoquant la philosophe Hannah Arendt qui distingue trois formes d’activités humaines, elle expliquait ainsi que la principale limite des outils étaient de ne pas permettre « l’action », mais seulement le labeur (c’est-à-dire d’appliquer des process, comme l’ouvrier sur la chaîne) et parfois l’oeuvre (maîtriser et peaufiner les processus qui donne un sentiment de maitrise, comme de réaliser un splendide PowerPoint), mais pas nécessairement l’action (c’est-à-dire à initier, créer ou entreprendre quelque chose), notamment parce qu’on a du mal à innover en étant isolés (« Etre isolé, c’est être privé de la faculté d’agir », dit Arendt, car l’action nécessite la confrontation). Stefana Broadbent souligne la même difficulté : celle à modifier nos pratiques à distance. Pour cela, il est nécessaire de prendre un temps de recul sur ses pratiques, le temps d’expérimenter, ce que ne permettent pas toujours les situations d’urgences ou de crises.

L’expérimentation, l’innovation et les bonnes pratiques prennent du temps, rappelle-t-elle. Pour l’instant, nous continuons à répéter dans nos outils numériques nos conceptions rétrogrades et verticales du management. « La visioconférence incarne le management vertical dans toute sa splendeur », souligne l’anthropologue. « On a l’impression qu’une bande d’ingénieurs a pris une conception du management des années 50 et l’a projetée dans ces outils ! », se désole-t-elle. Faire des choses plus participatives depuis ces outils est possible pourtant, mais cela demande plus d’attention, de préparation et de travail encore pour contrebalancer les effets verticaux que ces dispositifs techniques formalisent et reproduisent. On le voyait déjà dans les collectifs « agiles » d’activistes, de codeurs et designers qui s’organisaient depuis des outils numériques. Pour ce type de collectif là, le confinement n’a rien changé. Les outils de visio étaient déjà là, et en les couplant à de nombreux autres outils et pratiques, ils se sont très bien insérés dans leurs logiques organisationnelles distantes. En fait, même depuis Zoom, il est possible de gérer de la créativité et des relations informelles avec des inconnus.

C’est une question de pratique, comme nous l’explique Thomas Landrain (@tholand_), cofondateur de Jogl (@justonegiantlab), un programme de recherche participative, qui au plus fort de la crise a par exemple rassemblé des centaines de contributeurs dans des visioconférences Zoom pour réaliser des tests de diagnostiques rapides et librement diffusables (pour plus de détails, voir les explications d’Usbek et Rica ou du Monde). Faire des rencontres via Zoom pour mobiliser des gens qui ne connaissent pas autour de projets, permet de mobiliser des acteurs avec qui nous n’aurions pas pu interagir autrement, en réduisant le coût personnel à s’investir. « Ces outils n’ont pas été des obstacles à l’engagement ou à la mobilisation, au contraire », explique Landrain. « Zoom nous a même permis d’aller chercher des gens qu’il aurait été coûteux et compliqué d’aller chercher autrement ». Aucune de nos réunions n’a été improductive. Par contre, cela demande beaucoup d’organisation : il faut réguler la prise de parole, prendre des notes… Parfois les augmenter d’autres outils, comme Miro, un tableau blanc collaboratif. La visio a l’avantage de mettre tout le monde au même niveau, comme un uniforme à l’école. Malgré plusieurs centaines de participants, « l’outil ne nous a gênés ni pour créer de la créativité ni pour construire des communautés depuis des relations informelles, alors que cela aurait pu se révéler bien plus compliqué à faire en présentiel ! » Finalement, même depuis des outils qui semblent très verticaux, on peut trouver des modalités de collaboration horizontales. Pourtant, souligne-t-il, les gains de productivité, de déplacements et de temps qu’ils génèrent ont leur contrepartie, celle d’y passer plus de temps encore !

Jogl in Zoom
Image : une réunion Zoom d’une équipe Jogl, visiblement satisfaite.

Couverture du livre de Carl Benedikt FreySi la création et l’innovation sont encore possibles via ces outils, elles restent néanmoins plus difficiles, plus sporadiques, comme s’en inquiétait Carl Benedikt Frey (@carlbfrey), l’auteur de The Technology Trap (Princeton University Press, 2019, non traduit) pour la célèbre revue de management du MIT en pointant le danger d’une « grande décélération de l’innovation » ! La raison : le risque d’une réduction de la transmission des connaissances liée à l’isolement. « Les nouvelles idées émergent souvent au cours de réunions et d’interactions sporadiques », d’où l’importance de l’immigration pour l’innovation et de la concentration géographiques des industries de la connaissance. Les études montrent que les nouvelles idées et projets sont essentiellement lancés lors de nouvelles rencontres à des conférences et que la collaboration souffre quand celles-ci ne sont plus possibles. Certes, nos outils de collaboration à distance peuvent justement permettre de pallier un temps cette décélération, pas sûre pourtant qu’ils suffisent à maintenir longtemps le niveau de créativité et de collaboration nouvelles nécessaires. Pour cela, il nous faudrait certainement apprendre vite à les utiliser mieux…

Zoom : un outil pour les relier tous (et dans les ténèbres…)

Un autre aspect positif c’est que chacun peut bénéficier de ce « panoptique attentionnel », explique encore Stefana Broadbent. En synchrone : on nous écoute quand on parle ! Pour nombre de participants, cela peut rester un moment de reconnaissance, on n’est pas toujours ou forcément uniquement spectateur, pour autant qu’on soit actif. Dans ce temps difficile, cela explique une partie de la satisfaction que beaucoup peuvent y trouver. Avec le biais assez classique des organisations verticales cependant, modère l’anthropologue : « plus tu as de statut social, plus tu as de l’attention ! » Enfin, « ces outils permettent de réussir quelque chose malgré l’adversité » : on arrive à être tous là, à parler, à décider, à échanger… La visioconférence ressemble à l’ultime vestige de la globalisation et notamment de la mobilité des élites : « le télétravail rend les élites encore mobiles, même si elles ne voyagent plus ». On se « déplace » dans un espace tiers, non plus avec le corps, mais « avec le cerveau ». La visioconférence pour le travail demeure une pratique élitaire, identitaire d’une certaine classe sociale – et ce d’autant qu’elle reste réservée majoritairement aux cadres plus qu’aux premiers de cordée qui eux doivent assurer la continuité de la chaîne productive. Mais sa pratique souligne qu’on arrive encore à faire des choses, qu’on est encore un « global player », à l’image de ce que disait le sociologue britannique John Urry sur la sociologie des mobilités. Participer à une visioconférence, à l’heure où tout le monde se demande si son travail est essentiel ou s’il n’occupe pas un bullshit job, « montre qu’on est encore un peu mobile, mondial, essentiel, qu’on n’est pas encore totalement localisé, même si on télétravail depuis la campagne dans le confort de sa résidence secondaire »… à l’image des différences que pointait le journaliste et économiste David Goodhart (@david_goodhar) dans son livre, Les deux clans, la nouvelle fracture mondiale (Les Arènes, 2019), opposants les « somewhere » et les « anywhere », ceux qui sont de quelque part et ceux qui sont de partout, les gagnants et les perdants de la mondialisation. Si Zoom permet de relier tous les participants, on constate cependant qu’il laisse perdurer les différences de statuts.

Zoom : une structure défaillante… mais une structure quand même !

Couverture du livre de Fanny Lederlin« Si la critique à l’égard de la visioconférence est si vive, c’est d’abord parce qu’elle ne remplace pas le contact physique. C’est douloureux de perdre ce qui faisait collectif. La visio vient le remplacer et elle n’est pas satisfaisante. On lui reproche ce qu’elle est – ce qui est particulièrement injuste ! Or, elle n’est pas une réunion physique. Avant la crise du Covid, la critique à l’encontre des réunions de travail collectives était déjà nourrie : on dénonçait la « réunionite », on pointait combien elles étaient insatisfaisantes voire occupationnelles, les participants soulignaient qu’ils n’y connaissaient pas toujours leur rôle ou l’ordre du jour… Malgré leurs défauts, ces visios fonctionnent comme le prolongement des réunions physiques, et c’est peut-être leur vertu plus que leur défaut. Souvent, elles donnent une colonne vertébrale pour structurer les agendas et les journées, avec des visios du matin, du début d’après-midi, du soir. Même sans en voir toujours l’utilité en terme de process ou d’efficacité, elles structurent un besoin, une organisation des journées et des rythmes d’agenda », nous explique la philosophe Fanny Lederlin (@fledernlin), auteure des Dépossédés de l’open space (PUF, 2020, voire notre critique).

Dans les reproches qu’on fait à la visio, il y a d’abord celui né de la frustration des contacts physiques : « on reproche à l’instrument virtuel, à l’outil qui nous permet de pallier à l’impossibilité de nous réunir physiquement, le fait justement de ne pas pouvoir nous réunir physiquement. Mais le coupable c’est plus le Covid que la visio ! ». Derrière ce reproche, ce qu’on regrette, ce n’est pas tant les réunions qu’on critiquait déjà. « Ce qu’on a perdu d’essentiel, c’est le contact informel que la visio ne peut pas remplacer : les discussions à la machine à café et plus encore les contacts informels pour demander de l’aide à un collègue dans un open space. En entreprise, beaucoup d’éléments qui relèvent de la formation ou de la résolution de problèmes se résolvent souvent de manière informelle, par des échanges physiques, comme une personne qui vient vous aider à remplir votre tableau Excel par-dessus votre épaule… À l’inverse, la visio est très formelle : les échanges n’y sont pas naturels, il faut lever le doigt ou poser une question par écrit, leur durée est souvent limitée… Tout est très codé et codifié, et la communication non formelle, très humaine, n’y est plus véhiculable. »

Autre point positif, souligne la philosophe : comme nous n’y sommes pas encore très habitués, « ces outils ne sont pas très intuitifs : ils nous obligent à structurer nos idées, notre temps, la façon dont on va s’exprimer… Leurs contraintes, artificielles, vont nous obliger à être synthétiques, rigoureux, efficaces… La visio oblige à une structuration temporelle, communicationnelle, verbale… C’est-à-dire à un certain formalisme, alors que le monde du travail est trop souvent de moins en moins dans le formalisme, pourtant essentiel à la structuration de la vie collective. Dans les articles sur les avantages de la visio par exemple, beaucoup s’amusaient de pouvoir enfin travailler en pyjama, oubliant qu’être une personne publique dans le cadre de son travail, ce n’est pas être soi-même, mais au contraire, c’est la liberté de jouer un personnage, de se fabriquer une autorité, une individualité, une personnalité qui font partie de la complexité de l’existence et de ses ressorts. Être soi-même, c’est un peu pauvre finalement. On fait très vite le tour de soi comme le tour de son espace domestique auquel nous sommes réduits. La visio permet donc encore de structurer son temps, son rapport aux autres et sa façon de travailler », même en mode dégradé. Même s’il est plus appauvri : la visio créée du lien. Il permet de voir les visages, d’avoir un temps où l’on retrouve clients ou collègues. Même diminué, le lien est encore présent.

Enfin, la visio permet également de maintenir l’occupation. Elle reste un moyen de se mettre « dans » le travail. Pour Fanny Lederlin, Zoom n’est pas tant un outil de surveillance des salariés comme on le dit trop souvent ou trop facilement. « Ceux qui pratiquent massivement le télétravail et les outils de visioconférence ne sont pas les salariés que l’on contrôle ! » « Le meilleur chef reste le petit chef qu’on a en soi. Les salariés ont intériorisé la performance néolibérale, l’excellence, notamment sur les métiers télétravaillables, c’est-à-dire pour les 70 % de cadres qui les pratiquent ». Si l’argument de la surveillance semble pour elle un cadre explicatif inadapté, « occuper les gens me semble bien plus important ». Et ce d’autant plus qu’avec la pandémie, beaucoup d’entreprises ont peu de travail : les clients ont coupé les budgets, les projets ont été remis à plus tard… « Même s’ils sont de bonne volonté, beaucoup de cadres ont moins de travail qu’ils n’en avaient ». Dans ce cadre, la visio permet de maintenir un lien dans l’objectif d’un retour à la normale, une forme d’activité pas forcément productive, mais qui permet de rester en selle. D’où une forme de satisfaction qui subsiste. « En participant à un Zoom, nous sommes finalement toujours partie prenante de l’organisation à laquelle on appartient ». Etre invité à une visio, c’est comme l’être à une réunion : on est toujours dans le groupe. Non seulement le contenu de ces réunions n’est pas toujours inintéressant, mais parfois, elles permettent d’intervenir, d’être repris, de participer, d’être valorisé, de faire partie de la réflexion collective. Malgré leurs défauts, les outils apportent donc une forme de confort assez satisfaisante.

Sans compter que finalement, non seulement ces outils étaient prêts pour cette crise, mais ils ont permis d’y répondre. Quant aux pratiques, elles évoluent, explique encore la philosophe en pointant elle aussi le temps long de l’appropriation. « Entre le premier et le second confinement, les pratiques sont plus rodées, mieux maîtrisées. L’expérience s’améliore. » Les difficultés techniques semblent moins prononcées. Les participants sont peut-être plus concentrés sur le fond et le contenu. Les règles et disciplines mieux intégrées, mieux respectées. Bref, nous apprenons petit à petit à faire avec ! Nous intégrons celle nouvelle forme d’aliénation, comme le dit la philosophe dans un article pour la revue Etudes.

Zoom : emblème de notre réaction émotionnelle au choc

Le mur de ZoomSi beaucoup d’organisations ont glissé dans Zoom, c’est certainement donc que peu d’options s’offraient à elles. Beaucoup s’y sont précipitées par mimétisme. Si nous avons embarqué dans nos écrans, outre la facilité d’accès à ces outils, c’est certainement que, tenaillés par l’émotion d’une crise inédite, d’une perturbation sans commune mesure, nous avons nous-mêmes cédé à l’émotion, à l’empathie, pensant qu’être présent à distance était le plus important dans un moment où la présence était rendue impossible. Nous avons voulu être là, visibles et souriant dans l’une de ces fenêtres, oubliant que l’enjeu était plutôt d’être et de rester disponibles. Nous avons réduit les autres options qui s’offraient à nous pour rester à la portée des autres, en ouvrant une fenêtre plus personnelle et intime que jamais pour répondre aux questions, aux incertitudes et aux doutes de nos collègues, étudiants et proches comme en écho à nos propres inquiétudes.

Nous avons calqué ce que nous savions faire dans d’autres formes d’outils, oubliant la différence de nature profonde entre le distanciel et le présentiel, comme le soulignaient très bien une récente tribune au Monde. Le passage au télétravail nous a été présenté comme un choix neutre, une différence de régime plutôt que de nature. À la vérité, comme le pointe les innombrables reportages sur le burn out que provoquent ces outils tant chez les étudiants que dans le monde professionnel, la visio relève d’une différence de nature incompatible avec ce qu’est réellement l’enseignement ou le travail. Certes, le présentiel comme le distanciel consistent à suivre trop longtemps, le cul sur une chaise inconfortable, des propos interminables. Mais en nous coupant de la richesse de la présence et de la sociabilité, nous avons révélé l’importance des « fonctions latentes » et rarement explicites de nos environnements sociaux. Si leur fonction « manifeste » est d’apprendre ou de travailler, comme l’expliquait la sociologue Zeynep Tufekci (@zeynep) dans un remarquable article pour The Atlantic qui s’opposait à l’accélération de la surveillance des étudiants sur les campus américains en raison de la pandémie, leur fonction latente tient avant tout de la sociabilité et de la socialisation et dans l’apprentissage de la responsabilité et de l’autonomie. Ces fonctions qui peuvent sembler secondaires sont en fait essentielles, elles apportent le sens nécessaire à la réalisation des activités manifestes. C’est pourquoi la connexion à nos outils distants ne peut se substituer au lien, qui lui seul permet de construire notre autonomie parmi les autres. La Zoom fatigue révèle bien plus de la façon erronée dont on conçoit le travail et l’enseignement qu’elle ne relève de l’outil que nous utilisons pour réduire ce travail et cet enseignement à de seules fonctions manifestes qu’ils ne sont pas.

Saisis par l’émotion, nous avons cédé à l’émotion. Oubliant qu’être présent ce n’est pas l’être tout le temps, au contraire. Zoom est assurément l’emblème d’une réaction émotionnelle au choc, comme s’il permettait de réduire à l’essentiel ce qui ne peut l’être. Malgré tout ce qu’il nous apporte et qui explique qu’on s’y soit précipité ad nauseam, il ravive surtout, à chaque utilisation, tout ce que l’on a perdu. Pas étonnant donc, qu’on le déteste autant !

Hubert Guillaud

Il nous reste donc à comprendre en quoi Zoom est un miroir d’une culture managériale qui s’impose à tous. Ce sera l’enjeu de la dernière partie de ce dossier.

La vérité vraie, médias et réseaux sociaux - Décryptualité du 16 novembre 2020

mmorandi
, 26/11/2020 | Source : April


Médias, Le Vrai du Faux

Titre : Décryptualité du 16 novembre 2020 - La vérité vraie, médias et réseaux sociaux
Intervenants : Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 16 novembre 2020
Durée : 15 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Revue de presse pour la semaine 46 de l'année 2020
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Médias, Le Vrai du Faux - Licence GPL v3.
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Partant d'un article sur la responsabilité des médias traditionnels dans le chaos de la présidence de Trump, Manu pose la question de ce qu'est la vérité vraie.

Transcription

Luc : Semaine 46. Salut Manu.

Manu : Salut Luc.

Luc : On enquille directement sur le sommaire.

Manu : Petit sommaire mais de qualité, en gros.

Luc : Presse Citron, « Mobilizon : ce nouvel outil permet d'organiser des événements sans passer par Facebook », un article de la rédaction.

Manu : C’est la présentation d’un nouvel outil qui met en avant le partage, la diffusion des savoirs, sur du logiciel libre fédéré, donc ce n’est pas un outil centralisé comme Facebook et justement il se propose, au moins dans certains éléments, donc l’organisation d’évènements, de remplacer Facebook.

Luc : Est-ce que ça ne fait pas un peu concurrence à l’Agenda du Libre1 que tu as développé ?

Manu : De plein de manières, oui. Mais tu peux aussi considérer que l’Agenda du Libre est un site centralisé qui va permettre, effectivement, d’alimenter par exemple Linuxfr2 alors que Mobilizon3 c’est tout le monde qui peut faire des petits sites sur d’autre sujets que le Libre. C’est tout à fait approprié en tant qu’outil, même plutôt intéressant.

Luc : ZDNet France, « Guido van Rossum, le fondateur du langage Python, rejoint Microsoft », un article de Steven J. Vaughan-Nichols.

Manu : C’est bon comme information, parce que Python c’est le langage considéré comme le plus apprécié, le plus recherché en ce moment dans le monde de l’informatique, dans les recherches d’emploi, dans les projets, les choses comme ça. Vaste débat, en tout cas Python a le vent en poupe.

Luc : C’est quoi le meilleur langage ?

Manu : Exactement. C’est ça. Le débat est gigantesque et là ce dictateur… comment dit-on ?

Luc : Ce dictateur bienveillant.

Manu : Exactement, eh bien il avait pris un peu de distance par rapport au projet, il y avait des petites problématiques de personnes, notamment, et il devait être fatigué. Là ça a un peu étonné quand même, moi en tout cas ça m’étonne, il rejoint Microsoft. Il ne sera pas le premier, il ne sera pas le dernier à faire ça, mais ça fait un grand pas.

Manu : Peut-être que Microsoft est passé dans le camp du bien alors ?

Manu : En tout cas ils font plein de Libre et là ils vont financer, d’une certain manière, des gens qui contribuent au Libre, parce qu’il va continuer à travailler sur ce type d’outil. Pas mal intéressant mais bizarre quand même.

Luc : Acteurs Publics, « Ouverture des données : des pistes pour relancer la machine », un article d’Emile Marzolf.

Manu : Ça parle d’open data et de quelle manière on peut faire en sorte que ça s’ouvre encore plus, qu’on ait encore plus accès à des données. Il y a des blocages, il y a des choses qui sont un petit peu difficiles. L’April est pas mal à l’écoute là-dessus, sur le sujet, parce que c’est quelque chose d’utile et important et très connexe au logiciel libre.

Luc : Rue89 Strasbourg, « Professeur en informatique, Germain Forestier inspire scientifiques et gouvernants sur le Covid », un article de Jean-François Gérard.

Manu : Ce prof est plutôt intéressant. C’est un libriste convaincu qui partage des données, c’est justement très dans l’optique open data, mais liées aux cartographies du covid. L’épidémie et son évolution ont été compliquées à appréhender pour tout le monde, les journalistes, le grand public, les politiques aussi. Il a fourni des outils, des cartes assez sympas, un peu comme de la météo, et ça permet de mieux appréhender notre problème actuel. Le gars est plutôt intéressant et ça fait plaisir de voir ce genre de projet et ses revendications de partage de connaissances parce qu’il n’est pas en train de chercher à monétiser tout ça, à bloquer, à contrôler ce qu’il produit. Non, non, au contraire, il diffuse et il partage. C’est plutôt sympa.

Luc : Un vrai libriste.
novethic, « Time for the planet : un fonds d'investissement citoyen pour décarboner l'économie », un article de Béatrice Héraud.

Manu : C’est un article qui ne parle beaucoup de logiciel libre et d’open source. C’est un fonds qui se propose de financer des entreprises et des petites boîtes sans faire des bénéfices, financer les entreprises qui vont partager leurs innovations et leurs découvertes ou leurs créations en open source. Donc c’est quelque chose d’assez original. Il est prévu, en tout cas ils demandent et ils cherchent à obtenir un financement d’un milliard, mais on ne sait pas trop ce que ça va donner.

Luc : Il y a peut-être des gens qui se disent qu’il est temps d’agir et c’est peut-être un frémissement. On peut espérer. Pour une fois je suis optimiste.
Le sujet de la semaine, tu avais quelque chose.

Manu : Oui. J’ai l’intention d’enfin dévoiler le fond et là je veux qu’on parle, toi et moi, de vérité, de la vraie vérité vraie, avec un grand « V ».

Luc : C’est un sujet qui te tiens vraiment à cœur donc !

Manu : J’adore. Je suis convaincu que la vérité avec un grand « V » n'existe pas ou, à tout le moins, qu’elle ne nous est pas accessible.

Luc : C’est vrai !

Manu : J’ai l’impression de partager ce point de vue-là avec un grand homme de notre époque, avec Donald Trump.

Luc : Je pense que vous avez beaucoup en commun.

[Rires]

Luc : Ton interrogation est partie d’un article4 que tu m’as fait suivre, qui a été publié sur Ina global – INA, Institut national de l’audiovisuel –, qui est une interview d’un chercheur américain qui s’appelle Yochai Benkler, qui travaille à Harvard et qui s’est penché sur tout ce qui s’est passé aux États-Unis avec les actions de Trump et toutes les actions au niveau politique, électoral. C’est très intéressant, c’est un sujet dont on a parlé à intervalles réguliers. Lui a un éclairage assez différent de plein de choses qui ont été dites, notamment que nous avons dites.

Manu : Effectivement, il remonte un peu sur l’importance des médias et des journalistes, met à mal, de son point de vue en tout cas, le fait que les médias sont en train de se numériser et qu’Internet, les médias sociaux, les réseaux sociaux, Facebook, soient devenus dominants dans la propagation des opinions et des débats. Donc non !, de son point de vue les journalistes ont encore une place prédominante, mais ils l’ont un peu perdue, c’est-à-dire qu’ils n’y croient plus d’une certaine manière.

Luc : On rappelle aussi que le gouvernement britannique a étudié Cambridge Analytica5 pour voir si ça avait eu effectivement autant d’influence qu’on l’a dit sur le vote sur le Brexit et la conclusion est que non, que ça a été très survendu et que ce n’est pas si puissant que ça. Peut-être, effectivement, qu’on s’est tous beaucoup emballés, nous y compris, sur ces sujets-là.
Ce que je retiens de l’article c’est qu’il dit qu’en fait les réseaux sociaux sont une sorte de caisse de résonance mais que derrière ça il y a un tempo et un vrai programme qui a été mis en place par Trump et ses alliés pour lancer des dynamiques, pour foutre le bordel, pour jouer sur les sentiments, pour qu’il n’y ait pas de débat. Qu’il y a aussi des politiques pour casser la possibilité de voter. Ils ont mis en place des politiques, sous couvert d’éviter la fraude électorale, qui visaient à empêcher de voter les catégories de population qui ne votent pas pour eux, notamment celles qui ont un peu trop de mélanine dans la peau. Et que derrière il y a un vrai plan organisé, c’est le résultat qu’on voit aujourd’hui, que ce n’est pas, comme on l’a souvent compris, une sorte de résultat d’une foule laissée à elle-même sur les réseaux sociaux et qui partage des fake news et des choses comme ça.

Manu : Dans les mécanismes que j’ai l’impression d’identifier, grâce à l’article notamment, il y a celui des médias et, on va dire, des journalistes en général qui ont perdu pied, en tout cas c’est l’impression que ça donne.

Luc : C’est ce qu’il dit.

Manu : À une époque ils étaient les juges entre deux groupes partisans ; les journalistes représentaient une forme d’objectivité et ils ne devaient pas prendre parti. Sauf que là, avec Donald Trump, le gars a clairement mis de côté la réalité, il s’est affranchi d’une vérité avec un « V » majuscule, de ce côté. De ce côté-là, à la limite je suis assez d’accord avec lui.

Luc : Il ne s’en est pas affranchi puisqu’il a dit que c’était la vérité.

Manu : Non ! Il se base sur des faits alternatifs et il ne creuse plus maintenant sur une réalité partagée et consensuelle, mais au contraire sur des émotions que chacun ressent et sur la vérité de l’individu, du groupe qu’il constitue.

Luc : Il reste accroché à la vérité.

Manu : Mais c’est une vérité qui n’est pas partagée. Et quand le journaliste va essayer d’être objectif, en tout cas c’est souvent ce qu’il essaye d’être, clairement même eux sont conscients que c’est difficile, eh bien il perd pied parce que d’un côté il y a un groupe qui continue à travailler sur une forme de consensus alors que l’autre a tapé dans la table, il a tout fait tomber, il est parti de son côté en embarquant toute optique de mise en commun et il a clairement gagné pendant les quatre dernières années.

Luc : En gros, ce qu’il dit c’est qu’effectivement les journalistes, américains en tout cas, ayant cette position de neutralité, par exemple sur la question de qui a gagné l’élection aux États-Unis, ils vont avoir tendance à dire « les partis ne sont pas d’accord », ce qui est un fait en l’occurrence.

Manu : Oui.

Luc : Il y a un autre fait qui est que Trump ment. Quand quelqu’un ment et que c’est vérifiable par des faits, c’est un mensonge et ça c’est un fait.

Manu : Mais il y a encore quelques mois jamais les journalistes n’auraient dit d’un homme politique majeur comme le président des États-Unis qu’il ment.

Luc : Voilà !

Manu : C’était quelque chose qu’ils se refusaient à faire dans leur globalité.

Luc : De la même façon les réseaux sociaux, y compris Twitter qui n’est pas trop favorable à Trump, se sont toujours interdits de le virer en disant il raconte juste n’importe quoi.

Manu : Ou même il est dangereux.

Luc : En revanche, ils commencent à mettre un petit peu des bandeaux en disant « attention, ceci est faux. »

Manu : Tardivement !

Luc : C’est assez rigolo de voir le retournement dont tu parles aujourd’hui, parce que ça arrive pile au moment où Trump perd l’élection, donc on sent un courage de haut niveau des journalistes.

Manu : Retournement, c’est-à-dire que maintenant les journalistes ont fait un choix, en tout cas on en a l’impression, et les grands médias américains ont fait ce choix de dire, non, là, quand il dit une connerie, on l’arrête, on arrête ce qu’il diffuse en cours de route, ce qui est extraordinaire, et on dit qu’il dit des bêtises.

Luc : Un des résultats de la recherche c’était de dire, évidemment, chaque camp va avoir ses médias favoris. J’ai vu une infographie qui montrait qu’avec le fact-checking les médias de la droite américaine étaient beaucoup plus dans les conneries que ceux de l’autre côté. Il explique qu’il y a plein de gens qui, en ne voyant pas d’éléments contradictoires dans la presse opposée ou la presse généraliste un peu neutre, donnent finalement du crédit à quelque chose qui est faux. C’est là que se fait la différence entre la vérité et les faits. La vérité, effectivement c’est quelque chose de ressenti, d’inatteignable, c’est une forme d’idéal. Le fait est quelque chose qu’on peut partager, qu’on peut vérifier. Nous sommes tous les deux assis sur des chaises et on est d’accord là-dessus puisqu’on est face à face.

Manu : On s’est mis d’accord là-dessus, mais effectivement, moi, de temps en temps, j’ai tendance à dire non !, tout est illusion, donc je vais prendre un peu de recul. Certes, on peut se mettre d’accord. À un moment donné, si je me jette d’un immeuble, je tombe, je me fais mal. Mais notre sensation ou notre optique de ce qu’est la gravité, par exemple, c’est le résultat d’une illusion, c’est une illusion qu’on a construite depuis longtemps, qu’on remet en cause maintenant avec la relativité générale et on se rend compte que non, la gravité c’est juste le résultat d’une inertie, de l’espace temps. Donc c’est quelque chose qui remet en cause la vérité qu’on avait pu construire auparavant.

Luc : Oui, tout est illusion, certes, mais après il y a une valeur pratique des choses et voilà, tu sautes du tout de l’immeuble, tu meurs, tu ne peux plus argumenter derrière comme quoi tout est illusion.

Manu : Mais là regarde, Donald Trump déboule, il arrive en haut de l’immeuble et il te dit « non, ce sont des fake news. Moi j’ai une réalité alternative, des faits alternatifs, je peux me jeter de l’immeuble. De toute façon, je ne crois pas ce que tu me dis sur la gravité et l’impact au sol. Mon émotion c’est que je vais y arriver. »

Luc : Dans ce cas-là on lui dit « saute » et l’affaire est vite réglée !

Manu : Bizarrement ce n’est pas ce qu’il fait parce qu’on peut supposer qu’il a bien, quand même, une conscience de ce qui va arriver, c’est une conscience commune, mais il y a des gens qui le suivent. Qu’est-ce qu’ils sont dans ce cas-là s’ils se jettent de l’immeuble ?

Luc : Des fous ou des fanatiques. Après, je pense que dans l’humanité c’est quelque chose d’assez fréquent. Tu as une réalité qui est socialement négociée, où tu as de l’illusion, où on va se raconter des choses, et c’est tout le temps, dans tous les aspects de notre vie et ça permet, en plus, de bouger les gens, donc ce n’est pas inutile. À nous écouter on pourrait croire que c’est vraiment caca et que c’est complètement nul, mais il y a énormément de choses qui se font par ce biais-là. Et si on n’a pas cette partie-là, on n’arrive pas à s’organiser ou très difficilement.

Manu : J’ai l’impression qu’on est tous dans une pièce de théâtre gigantesque, on a des rôles. Autour de la table, toi tu as le rôle de Luc, moi j’ai le rôle de Manu. C’est une forme de construction qu’on a faite avec le temps, sur laquelle on s’est mis d’accord et qui fonctionne assez bien. Tout ça, c’est un consensus, une pièce de théâtre. Trump et Boris Johnson sont partis sur un autre consensus, ils ont cassé ce qui existait un peu avant, en tout cas ils ont essayé. Bonne chance maintenant, c’est mis de côté. Il va falloir reconstruire des consensus, ça va être compliqué, peut-être même infaisable.

Luc : Un truc que j’avais trouvé rigolo, j’avais lu un article sur une étude qui avait été faite sur des violons et des joueurs de violon. Ils étaient allés dans un évènement où il y avait plein de très bons violonistes, des musiciens professionnels. Ils avaient fait tester, les yeux bandés, des violons à différents violonistes en leur demandant de les classer.

Manu : Il y avait des Stradivarius dans le lot ?

Luc : Oui. Il y avait des Stradivarius qui sont censés être les meilleurs violons, c'est censé être les violons qu’on n’a jamais réussi à égaler. Il y avait des violons très haut de gamme mais faits par de luthiers encore vivants. Les violons haut de gamme contemporains ont tous été préférés par les gens qui ne savaient pas avec quoi ils jouaient. Ça n’empêche que plein de gens expliqueront que si, tel violon est beaucoup mieux. Et ce sont des phénomènes qu’on va retrouver partout, tout le temps.

Manu : Donc des croyances qu’on construit, qu’on co-construit et effectivement on n’y coupe pas, ça fait partie de la société.

Luc : Si on parle un petit peu d’informatique, comme il y a beaucoup d’aspects de nos activités qui passent maintenant par l’informatique, derrière on a les logs, c’est-à-dire qu’on a des enregistrements de ce qui est fait. Du coup ça permet de confronter à des faits qui sont « qu'est-ce que j’ai dans les logs ? » Ça m’arrive au boulot. Le client qui dit : « Le logiciel a fait ceci cela ! »

Manu : Quand tu remontes dans l’historique.

Luc : On lui dit : « Tu as dû faire tel truc – Non ! » Et dans les logs, on voit bien qu’il a fait le truc en question, on lui dit : « C’est dans les logs ». Après il va dire : « Oui, mais les logs, ce n’est pas vrai ». Or, quand on est dans le métier, on sait que si c’est dans les logs c’est que ça a été fait.

Manu : C’est la donnée de référence. Quand on se confronte à plusieurs avis, plusieurs opinions, des gens qui vont énoncer des choses opposées, c’est effectivement intéressant de retomber sur une donnée de référence, je crois qu’on appelle ça parfois des golden records.

Luc : Oui. Dans un milieu encore un peu différent, notamment des gens qui vont gérer des systèmes avec des bases de données qui sont importantes et avec plusieurs bases de données qui se parlent. Typiquement, dans de grosses entreprises, on peut avoir plusieurs systèmes qui vont gérer, par exemple, la liste des employés et on veut, à un moment, se dire OK je vais fixer la référence et telle version c’est ma référence. Je connais des entreprises qui parlent d’« espace vérité », parce que c’est celui-là qu’on considère comme étant la vérité. On retrouve le côté conventionnel de la vérité dont tu parlais plus tôt.

Manu : On sait bien que c’est une problématique qui existe déjà depuis longtemps, mais comme tu dis, à un moment donné, on peut être confronté à des aspects qui ne sont pas prédits ou mal prédits par ces croyances et qui vont se retourner contre ceux qui croient en ces théories.
Ceci dit, moi je trouve que c’est quand même toujours intéressant d’avoir une petite partie de folie et que dans l’humanité il y ait des gens qui continuent à avoir des opinions complètement à l’encontre du reste. Si jamais il y avait un problème global, peut-être que ceux-là seraient les seuls survivants qui arriveraient à sortir l’humanité d’une déchéance complète. Imaginons, par exemple, un vaccin qui va tuer à six mois de distance tous ceux qui l’auront pris, j’espère bien qu’il y aura quelques personnes qui ne l’auront pas pris. Bizarrement, dans la plupart des cas, moi je vais prendre le vaccin, je n’en doute pas, mais je trouve que c’est intéressant qu’il y a ait petite portion de l’humanité qui garde ce grain de folie et qui se mette à part. Il faut juste que ce ne soit pas cette partie-là qui dirige le monde, parce que c’est quand elle dirige le monde là, pour le coup, on prend des risques.

Luc : Sauf que là ça devient une grande portion et pas une petite. Le truc qui est terrible dans l’humanité, dans le fonctionnement social, c’est qu’une société entière peut basculer dans le fantasme et suivre un programme complètement délirant.

Manu : On va voir pour le programme pour la prochaine semaine. On espère que le monde sera encore là.

Luc : Oui, c’est une hypothèse, je veux bien y croire. À la semaine prochaine peut-être.

Manu : À la semaine prochaine.

Contre les futurs sécuritaires, faites un don à La Quadrature

marne
, 26/11/2020 | Source : La Quadrature du Net



Futur et sécurité.

Nos dirigeants et leur armée d’industriels n’ont que ces mots à la bouche. Ils prétendent nous guider tels des prophètes vers ce futur auquel, paraît-il, on n’échappera pas, parce que ce serait pour notre bien. Ce futur qu’ils nous promettent c’est celui de la surveillance biométrique, des drones et des caméras partout.

« Expérimenter la reconnaissance faciale est nécessaire pour que nos industriels progressent » déclarait notre secrétaire d’État chargé du numérique. De toute façon, comme toutes les autres technologies de surveillance, « la reconnaissance faciale ne peut être désinventée » ; alors à quoi bon s’y opposer ?

Prétendre que le futur est tracé de manière immuable et nier son caractère politique, c’est le meilleur moyen de se dédouaner, de s’ôter la culpabilité de transformer nos villes en Technopolice, en laissant nos vies exsangues de libertés.

La Quadrature du Net refuse ce futur.

Nous nous battrons pour choisir notre futur. Nous nous battrons pour que les machines et techniques servent les habitants des villes et de la Terre. Qu’elles ne nous soient plus imposées, qu’elle ne servent plus à nous faire taire et à nous contrôler. Rejoignez-nous dans ce combat. Soutenez La Quadrature du Net.

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Les paliers qui donnent accès aux contreparties ont changé l’année dernière. Ils ont augmenté (c’est rarement dans l’autre sens…) pour s’adapter aux coûts de la fabrication et de l’expédition.
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Et si les contreparties tardent un peu à arriver, ce qui n’est pas rare, c’est parce qu’on est débordé·es, ou qu’on attend le réassort dans certaines tailles, et parce qu’on fait tout ça nous-mêmes avec nos petites mains. Mais elles finissent toujours par arriver !
Merci encore pour votre générosité, et merci beaucoup pour votre patience <3

À QUOI SERVENT VOS DONS ?

Tout simplement à faire exister l’association. La Quadrature du Net emploie actuellement une équipe de six salarié·es à plein temps. C’est encore trop peu, pour tout le boulot à abattre. Quand on en parle avec nos collègues à l’étranger, l’étonnement est toujours le même : « Vous êtes aussi peu nombreux pour faire tout ça ? ». Oui, on est aussi peu nombreux, même en comptant les membres bénévoles, et non, on n’a pas le temps de s’ennuyer…
En 2020, vos dons nous ont permis de récolter 217 000 €. Nos dépenses pour l’année se montent à 195 000 €. Pour l’année qui vient, nous nous fixons un objectif de 240 000 € de dons, avec l’espoir de pouvoir embaucher une personne supplémentaire dans l’équipe.
Les dons recueillis servent principalement à payer les salaires des permanents (79 % des dépenses). Le restant couvre le loyer et l’entretien du local, les déplacements en France et à l’étranger (en train uniquement) et les divers frais matériels de l’activité militante (affiches, stickers, papier, imprimante, t-shirts, etc.).
Quand on ventile toutes les dépenses (salaires inclus) sur nos campagnes, en fonction du temps passé par chacun·e sur les sujets de nos luttes, ça ressemble à ça :

La 5G est-elle politique ? - elzen

mmorandi
, 26/11/2020 | Source : April


elzen

Titre : La 5G est-elle politique ?
Intervenants : Emmanuel Macron, voix off - Christophe Michel, voix off - elzen
Lieu : Association Skeptikón
Date : 16 novembre 2020
Durée : 12 min 3
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : capture d'écran de la vidéo - Licence Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

elzen : Il y a quelques semaines, un membre de La Quadrature du Net1 est intervenu dans un évènement organisé à Lyon par le mouvement anti-5G.
Pour les gens qui ne la connaîtraient pas, La Quadrature du Net est une association de défense des libertés dans le contexte numérique. Elle se bat notamment contre les politiques de surveillance et a réussi à faire annuler quelques-unes des dérives liberticides de nos différents gouvernements. C’est à ce titre que l’association était invitée à cet évènement pour parler des problématiques de surveillance, liées ou non, à cette technologie.
Cependant, il se trouve que l’un des arguments d’opposition à la 5G que retiennent le plus ses partisans est celui du possible danger des ondes sur la santé. Les résultats scientifiques actuels montrant qu’il est très peu vraisemblable que les ondes utilisées par la 5G et d’autres technologies similaires présentent un quelconque danger à ce niveau, l’opposition à la 5G est donc perçue par toute une partie de la population comme une élucubration antiscientifique, d’autant plus que pas mal de spéculations complotistes font également la part belle à cette technologie.
Quand un membre de La Quadrature du Net, à l’occasion de cet évènement, a exprimé sur les réseaux sociaux le fait que, suite à de nombreuses discussions internes, l’association se positionnait plutôt contre cette technologie, il a donc fallu faire face à un certain nombre de réactions outrées qui associaient immédiatement cette position aux arguments antiscientifiques ou complotistes.
Bien que ces réactions aient pu, de loin, ressembler aux arguments que peut formuler la pensée critique contre tel ou tel discours, on en était, dans les faits, assez loin si l’on va voir dans le détail. Ça me paraît donc important de soulever quelques points à ce sujet d’où la présente vidéo.

Commençons d’emblée par une précision. Je ne m’exprimerai pas ici sur les raisons de fond d’être pour ou contre la 5G en elle-même. Ce qui m’interpelle ici est plutôt la construction d’un certain discours pro 5G qui a été développé à cette occasion et qui me semble particulièrement problématique.
La première chose qui me semble essentielle à souligner, parce qu’elle semble avoir été oubliée par pas mal de monde, est qu’il est possible d’être d’accord sur une conclusion générale en étant pour autant profondément en désaccord sur les raisons qui nous font arriver à cette conclusion. De la même manière, ça a d'ailleurs déjà été soulevé ici, qu’il est possible d’avoir raison pour de mauvaises raisons.

Christophe Michel, Voix off : Remarquez bien le fait que le raisonnement soit invalide ne garantit pas que la conclusion est fausse ; c’est peut-être faux, c’est peut-être vrai, on ne peut pas conclure. Beaucoup de gens pensent qu’ils ont démontré que la théorie de leur adversaire est fausse juste parce que des arguments invalides ont été utilisés. Mais on peut très bien avoir raison pour de mauvaises raisons.

elzen : C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je ne m’attarde pas davantage sur les multiples arguments fallacieux pro 5G que vous avez pu voir tout à l’heure. Leur intérêt dans le débat est, de toute façon, très limité. Bref !
Que La Quadrature du Net se positionne globalement contre la 5G, avec son angle de vue qui est la défense des libertés, ne signifie en aucun cas qu’elle soutient les arguments anti ou pseudo-scientifiques développés par les autres opposants, arguments qui sont, en fait, complètement en dehors de son champ d’analyse. Ce point est assez important parce que déclarer qu’on doit être soit pro 5G soit anti-ondes en général, eh bien ça relève du faux dilemme. Il s’agit de nier le fait qu’il puisse simplement exister d’autres raisons de s’opposer à une technologie que celles qui nous paraissent faciles à démonter. Utiliser consciemment ce type d’argument est assez malhonnête, mais il vaut mieux éviter de partir du principe que les gens en face de nous sont malhonnêtes.
En l’occurrence, il est beaucoup plus probable que les gens qui tenaient ce type de discours ne perçoivent réellement pas d’autre motif que la peur des ondes pour s’opposer à la 5G et c’est peut-être même ce qui fait le plus peur dans l’affaire. En effet, l’essentiel des critiques qu’a rencontrées La Quadrature du Net sur ce positionnement semblait reposer sur un principe simple selon lequel un progrès technologique serait forcément un progrès tout court. C’est ce principe que je voudrais fortement questionner aujourd’hui.

Les argumentaires ne manquent pas pour expliquer en quoi la 5G serait, selon ses défenseurs, un formidable progrès technique. Mais ils passent assez souvent sur les aspects politiques de la question et, de ce fait, ne répondent pas vraiment aux arguments avancés par La Quadrature du Net qui, eux, sont des arguments politiques.

Resituons les choses.
Le domaine de la politique c’est le domaine des choix que l’on doit faire pour organiser la société. Bien évidemment, il est préférable que ces choix s’appuient, autant que possible, sur les connaissances scientifiques et sur la technologie disponible à un instant donné. Ce sont ces données qui font qu’on a, ou pas, des chances d’arriver à nos objectifs. Mais ces données ne suffisent pas en elles-mêmes pour prendre une décision. Il est nécessaire de préciser quels sont nos objectifs.
Prenons un exemple classique. Le verre met 4 000 ans à se décomposer dans la nature. Si notre objectif est de retrouver notre lieu de pique-nique favori en bon état la semaine suivante, alors il est préférable de ne pas laisser traîner nos bouteilles qui se trouveraient toujours là. Mais, si notre objectif est au contraire de laisser une trace de notre passage pour que les générations futures puissent les retrouver et les analyser, alors il est préférable d’opter pour le verre par rapport à d’autres matériaux, comme le carton, qui disparaîtraient beaucoup plus vite.
La durée de décomposition du verre n’est qu’une donnée. Ce qui importe, ce sont les choix que nous allons faire en fonction de cette donnée.
Or, les technologies dont on choisit, ou pas, de se doter, ont une influence sur les choix que l’on est en mesure, ou pas, de faire. La technologie n’est donc pas aussi neutre qu’on pourrait le croire.
L’image habituelle est ici celle du couteau qui peut être employé aussi bien pour couper son pain que pour tuer quelqu’un. Dans les deux cas, ce sont les objectifs de la personne qui comptent et, si cette personne veut tuer des gens, ce n’est pas le couteau en lui-même le meurtrier. Bon ! Tout le monde sera d’accord là-dessus. Réfléchissons un peu plus loin que ça. Les couteaux sont très loin d’être les seuls objets tranchants dont nous disposons. Une épée, par exemple, est généralement encore plus efficace qu’un couteau pour tuer quelqu’un. En revanche, couper son pain à l’épée est quelque chose de beaucoup plus pénible. L’épée en elle-même n’est toujours pas responsable du fait qu’on l’utilise pour tuer des gens, mais avoir à sa disposition une épée ou un couteau change les actions qu’on va être en mesure de faire et faire le choix de prendre avec soi une épée ou un couteau conditionne beaucoup ce qu’on va pouvoir faire ensuite. En ce sens, la technologie dont on se dote n’est pas neutre.

On voit ici qu’il faut faire attention au sens des mots qu’on emploie car « neutre » peut avoir des tas et des tas de sens différents selon le contexte. La Quadrature du Net est ainsi une des grandes défenderesses de la neutralité du réseau, mais c’est une neutralité complètement différente.

Continuons à prendre les analogies habituelles et imaginons, en guise d’Internet, le réseau postal. Le but, dans les deux cas, est d’amener des paquets du point A ou point B. Ce que l’on appelle la neutralité du réseau ce sont les obligations que l’on donne au facteur : il ne faut pas ouvrir les enveloppes pour regarder à l’intérieur du paquet ; il ne faut pas non plus prioriser, c’est-à-dire décider que si c’est telle sorte de paquet ou pour telle destination, on va faire beaucoup plus ou beaucoup moins d’efforts que dans les autres cas. Le réseau est neutre au sens où tous les paquets sont traités à égalité.
Le fait qu’on mette en place un réseau neutre, eh bien ça n’est pas neutre. Ça donne la possibilité de construire une société dans laquelle tout le monde a droit à la parole à égalité, contrairement à d’autre sortes de réseaux, comme la télévision, où seule une petite minorité de gens a les moyens de s’exprimer.
Ça ne veut pas dire qu’on va forcément construire cette société-là, de la même manière que prendre un couteau ne veut pas forcément dire qu’on va s’en servir pour couper du pain, mais ça nous en donne la possibilité.

Dans ce contexte, la 5G est un des moyens dont on se dote pour relier les gens au réseau.
Si l’on reprend notre comparaison avec le réseau postal, ça peut représenter le fait de déplacer les colis par camion, tandis que l’Internet par fibre optique correspondrait par exemple au fait de déplacer les colis sur des rails avec un train. Globalement le résultat est le même, on transporte bien des paquets du point A au point B dans les deux cas. Mais, quand on regarde dans le détail, chaque technologie va avoir ses avantages et ses inconvénients. Le réseau ferré, par exemple, va être beaucoup moins souple. On ne pourra relier un point donné que si on a posé les rails qui vont jusque-là. Mais, d’un autre côté, la vitesse de transfert des trains et des camions ne va pas forcément être la même et le coût environnemental non plus. Il y a donc des choix à faire, des choix politiques sur la façon dont on va décider de relier les gens en fonction des différentes technologies à notre disposition.
Nous ne sommes pas passés des vieux trains à vapeur au TGV juste parce que les TGV étaient un chouette progrès technique. Nous y sommes passés parce qu’on a pesé les avantages et les inconvénients de la nouvelle technologie, sur autant de plans que possible, et qu’on a conclu que ça valait le coup de refaire une bonne partie des rails pour ça.
De la même manière, peut-être que les camions de cinquième génération sont un chouette progrès technique par rapport à ceux des générations antérieures, mais c’est très loin d’être la seule question à se poser à leur sujet.
Parmi ces questions à se poser, il y en a une qu’il ne faut surtout pas négliger : qui va prendre la décision ?
Si l’opposition à la 5G est parfois violente, c’est en grande partie parce que les gens ont l’impression qu’on leur impose quelque chose qu’ils perçoivent comme dangereux, peu importe qu’ils aient raison ou pas sur ce point, sans les avoir consultés. Or, la façon dont on construit la société – car les outils qui nous servent à communiquer sont ce qui nous permet de faire société, donc leur choix conditionne la façon dont on construit celle-ci – est une question qui nous concerne toutes et tous. Imposer la décision d’utiliser la 5G sans prendre en compte l’avis des gens c’est le contraire de construire une société égalitaire dans laquelle tout le monde a droit à la parole ; c’est le contraire de ce que des associations comme la Quadrature du Net essaient de construire avec l’Internet neutre qu’elles défendent, ce qui est déjà une raison politique tout à fait valable de ne pas être d’accord.

Certes, beaucoup d’opposantes et d’opposants à la 5G utilisent des arguments pseudo ou antiscientifiques et nous sommes d’accord sur le fait que c’est un problème. Mais, d’une part, ils ne sont pas les seuls ; quelques exemples m’ont ainsi servi d’illustration pour cette vidéo. D’autre part, il y a quelque chose qui me semble essentiel à garder en tête. Les personnes électrosensibles, par exemple, sont avant tout des gens qui souffrent. Il se trouve que nous savons que les raisons pour lesquelles ils et elles souffrent ne sont pas celles auxquelles ils et elles pensent puisqu’aucun lien avec les ondes n’a jamais pu être démontré. Mais savoir ça, ça ne les empêche pas de souffrir et se moquer de leur position ou les insulter n’a rien pour arranger la situation.

Emmanuel Macron, voix off : Évidemment on va passer à la 5G. Je vais être très clair. La France est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation et beaucoup des défis que nous avons sur tous les secteurs se relèveront pas l’innovation. Donc on va expliquer, débattre, lever les doutes, tordre le cou à toutes les fausses idées, mais oui !, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile. Je ne crois pas au modèle Amish et je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine.

elzen : Vous pensez réellement qu’atteindre le niveau de mépris auquel nous venons d’assister va faire progresser l’humanité ? Moi pas. On peut faire tellement, mais tellement mieux que ça ! Si vous prétendez utiliser les outils de la pensée critique au sujet de la 5G, ça pourrait être intéressant de commencer par utiliser la guillotine de Hume.

La 5G ne doit pas être utilisée juste parce qu’elle existe. Il faut se poser la question de ce qu’elle apporte et de ce que l’on veut faire avec. C’est cette question que la Quadrature du Net s’efforce de poser et pour ça, on peut les remercier.
On peut être d’accord, ou pas, avec leur conclusion, mais tâchons de le faire en connaissance de cause, en ayant réellement réfléchi aux arguments des uns et des autres. Réfléchir c’est plus efficace à plusieurs.

J'ai quitté l'Education Nationale

Vis ma vie de prof contractuelle - Episode 3

Marie-Gabrielle est professeure contractuelle en lycée dans l'académie de Versailles. Elle raconte son quotidien et les méandres du Mammouth de l’Éducation Nationale... jusqu'à sa démission ce mois-ci.

Mammouth au Royal BC Museum, Victoria, British Columbia - Rob Pongsajapan - CC BY 2.0

Nous retrouvons Marie-Gabrielle. Elle est prof contractuelle, enseignant le médico-social en lycée. Pour protéger son anonymat, les établissement ne seront pas cités. Elle raconte son quotidien.

«J’ai été très touchée par l’assassinat de Samuel Paty. Pendant les vacances, j’en discute avec plusieurs amis profs, nous étions tous sous le choc. Je me suis rendue au rassemblement d’hommage avec des collègues devant la mairie de Versailles.

Le ministre nous annonce qu’on lui rendra hommage dans toutes les écoles le 2 novembre. Je reçois sept courriels dans le week-end précédent la rentrée. Les consignes changent tout le temps: arrivée à huit heures pour discuter entre enseignants, puis arrivée à huit heures avec les élèves, puis on nous annonce qu’on sera en binôme pour échanger avec les élèves. Enfin le rectorat me dit qu’on n’est plus obligé de faire un échange, mais qu’on doit au moins observer une minute de silence et lire la lettre de Jean Jaurès. Le proviseur m’adresse un courriel expliquant que nous pouvons garder la porte ouverte pour que l’administration puisse intervenir en cas de chahut ou de non respect de la minute de silence.

Je décide de bien préparer un échange. Cela me paraît important pour mes élèves. Je lis la lettre de Jaurès ainsi que d’autres documents que nous envoient l’Éducation Nationale, plus des articles de presse sur la liberté d’expression. En tant qu’enseignante, je dois être à la hauteur sur cette question importante. Dans le même temps j’écris...