Les fourberies du Dark UX

L’expérience utilisateur (abrégée en UX pour les professionnels anglophones) est une notion difficile à définir de façon consensuelle, mais qui vise essentiellement à rendre agréable à l’internaute son parcours sur le Web dans un objectif le plus souvent commercial, ce qui explique l’intérêt particulier que lui vouent les entreprises qui affichent une vitrine numérique sur le Web.

Sans surprise, il s’agit de monétiser l’attention et les clics des utilisateurs. L’article ci-dessous que Framalang a traduit pour vous évoque les Dark UX, c’est-à-dire les techniques insidieuses pour manipuler les utilisateurs et utilisatrices. Il s’agit moins alors de procurer une expérience agréable que d’inciter par toutes sortes de moyens à une série d’actions qui en fin de compte vont conduire au profit des entreprises, aux dépens des internautes.

Comment les artifices trompeurs du Dark UX visent les plus vulnérables

article original How Dark UX Patterns Target The Most Vulnerable

par Ben Bate, Product Designer

Traduction Framalang : jums, maryna, goofy, sonj, wyatt, bullcheat + 1 anonyme

Les pièges du Dark UX permettent aux entreprises d’optimiser leurs profits, mais au détriment des plus vulnérables, et en dégradant le Web pour tout le monde.

Il faut voir l’expérience utilisateur basée sur ces astuces comme un moyen d’orienter les utilisateurs et utilisatrices vers un certain comportement. Leurs actions ainsi prédéfinies servent les intérêts des entreprises à la manœuvre, et les utilisateurs en sont pour leurs frais d’une manière ou d’une autre. Quelquefois sur le plan financier, d’autres fois au prix des données personnelles ou même au détriment de leurs droits.

Les astuces les plus connues incluent de la publicité déguisée, un ajout insidieux de nouveaux objets dans le panier de l’utilisateur, une annulation de souscription particulièrement difficile, ou encore une incitation à dévoiler des informations personnelles que les utilisateurs n’avaient pas l’intention de dévoiler. La liste s’allonge de jour en jour et devient un problème de plus en plus préoccupant.

À l’instar des mastodontes du Web tel qu’Amazon et Facebook, la concurrence suit. Faisant peu à peu passer ces astuces dans la norme. Il existe une différence entre marketing bien conçu et tromperie. Ces pratiques s’inscrivent dans cette dernière, et se concentrent uniquement sur l’exploitation des utilisateurs et utilisatrices par des moyens peu respectables.

Pour bien mesurer l’étendue de l’application de ces techniques, en voici quelques exemples.
Tout d’abord, Amazon. Voici l’exemple d’un rendu d’affichage pour tous les utilisateurs qui ne sont pas des membres premium (Amazon Prime). La première incitation au clic est frontale en plein milieu de l’écran. Alors que l’on pourrait s’attendre à un bouton « Suivant » ou « Continuer », ce bouton débite directement 7,99 £ de votre carte bleue. L’option pour continuer sans être débité est située à côté du bouton. Elle est présentée sous la forme d’un simple lien hypertexte peu visible au premier coup d’œil, celui se confondant avec le reste de la page.

Pour les moins avertis, comme les personnes âgées, les personnes peu habituées à la langue, ou celles qui souffrent d’un handicap, ce type de pratiques peut provoquer beaucoup de perplexité et de confusion.

Même pour un concepteur habitué à ce genre de pratiques, il est extrêmement facile de tomber dans le panneau. Sans parler des désagréments que cela entraîne et qui peuvent rompre la confiance établie entre l’entreprise et le consommateur.

Dans un monde idéal, Amazon tirerait avantage d’un format simple à lire avec un appel à l’action élémentaire qui permettrait aux utilisateurs de passer outre et continuer. Mais en réalité, les détails sont cachés en tout petits caractères, trop petits à lire pour un peu plus de 5 % de la population mondiale. Les informations sont présentées dans un format bizarrement structuré avec un mélange perturbant de textes en gras de divers poids, de couleurs différentes et une telle quantité de texte qu’on est dissuadé de tout lire.
Tant que de telles pratiques seront légales et ne cesseront de connaître un taux de conversion élevé, les entreprises continueront à les employer.

Pendant qu’Amazon s’attaque aux portefeuilles des consommateurs les plus fragiles, Facebook préfère se concentrer sur ses utilisateurs en leur faisant partager un maximum d’informations les concernant, même si ceux et celles qui partagent le font à leur insu. Même si Facebook a fait des progrès sur les questions de confidentialité par rapport à des versions précédentes, l’entreprise continue d’utiliser des techniques de conception subtiles mais insidieuses et déroutantes, comme on peut le voir dans l’exemple ci-dessous.
On a beau passer en revue chaque paramètre de confidentialité et sélectionner « Seulement moi », les sections qui contiennent des informations très personnelles et détaillées sont toujours partagées publiquement par défaut. Il ne s’agit pas seulement d’un problème de confidentialité, mais aussi de sécurité. La facilité avec laquelle les pirates peuvent ensuite obtenir des informations pour répondre à des questions de sécurité est stupéfiante. La liste déroulante est subtile et ne demande pas autant d’attention que l’appel à l’action principale. Des fenêtres modales utilisent des mini-instructions pour tromper les utilisateurs. Voyez par exemple :

À première vue, rien ne semble trop bizarre, mais en y regardant de plus près, il devient clair que Facebook incite fortement ses utilisateurs à partager leur bio sur le Fil d’Actualités. Pour cela, il est suggéré qu’en cliquant sur Cancel (Annuler), vous annulez les modifications que vous avez faites à votre bio. En réalité, Cancel signifie Non. Là encore, c’est un genre de pratique qui peut induire en erreur même les personnes les plus vigilantes sur leur confidentialité. Pour les autres cela démontre jusqu’où Facebook est prêt à aller pour que les utilisateurs partagent et interagissent toujours plus. Menant ainsi à des profits publicitaires de plus en plus conséquents.

Dans l’industrie des produits et de la conception de sites Web, l’esthétique, les techniques de vente et les profits passent souvent bien avant l’accessibilité et le bien-être des utilisateurs. Shopify, LinkedIn, Instagram, CloudFlare, et GoDaddy sont seulement quelques noms parmi ceux qui ont de telles pratiques pour avoir un impact sur leur profit.
Ça peut être simplement de faire un lien de désabonnement de mail écrit en tout petits caractères. Ou de rendre impossible la fermeture de votre compte. Ou quelque chose de plus subtil encore, comme de vous obliger à donner votre identité et votre adresse complète avant de fournir une estimation des frais d’expédition d’un achat. Mais ce sont bien de telles pratiques trompeuses pour l’expérience utilisateur qui dégradent de façon sévère l’accessibilité et l’utilisabilité du Web.

Pour la plupart d’entre nous, c’est simplement une nuisance. Pour les personnes les moins averties, cela peut rendre les sites presque impossibles à utiliser ou à comprendre. Il se peut qu’elles ne puissent pas trouver ce lien de désabonnement caché. Il se peut qu’elles ne remarquent pas que quelque chose a été ajouté à leur panier au moment de passer à la caisse. Et elles peuvent être plongées dans la plus totale confusion entre les paramètres de confidentialité, les publicités déguisées et les spams d’apparence amicale.

Le Web est devenu un endroit où vous devez être extrêmement conscient et informé dans des domaines comme la sécurité, la vie privée et les trucs et tromperies, même venant des grandes entreprises les plus réputées au monde. Ce n’est tout simplement pas possible pour tout le monde. Et ici on parle de tromperies, on n’aborde même pas les questions bien plus vastes d’accessibilité comme la lisibilité et les choix de couleurs.

Les concepteurs et les équipes doivent être conscients de leur responsabilité non seulement envers les clients, les employeurs et les actionnaires, mais aussi envers les utilisateurs au quotidien. Les problèmes d’accessibilité et les astuces trompeuses impactent le plus durement les plus vulnérables, et il en va de la responsabilité de chacun au sein des équipes de produits et de marketing de veiller à ce qu’il existe des garde-fous.

Tant que de meilleures réglementations et lois ne seront pas mises en place pour nous en protéger, il est du devoir des équipes de concevoir des pages de façon responsable et de maintenir un équilibre entre le désir de maximiser le profit et la nécessité de fournir une accessibilité optimale à tous ceux et celles qui utilisent le Web.

* * *

D’autres lectures en anglais sur le même sujet

… et cet autre article en français, repéré par Khrys dans son Expresso :

Blog : Who we are

Comment ça un titre en anglais ? Et encore une histoire d’identité ? Non, je ne vais pas parler de ce sujet, encore que… Mais je fais référence à « Who is America », la nouvelle émission TV de Sasha Baron Cohen, qui défraie la chronique. Sasha Baron Cohen, je vous le situe, c’est le réalisateur acteur… Lire la suite Blog : Who we are

Humiliation, libération, volonté, puissance

Windows est une humiliation pour l’utilisateur. Microsoft pense à sa place, évite qu’il fasse certaines actions, lui interdit de modifier des comportements/paramètres. Linux devient alors une libération, on est dans l’opulence, le no limit, on peut tout casser ou construire de zéro.

Le processus de libération, qui se réfère à une contrainte préalable, est caractérisé par un processus libératoire

La liberté s’apprend, se gagne et finalement se mérite. Il faut apprendre à se servir de Linux, comprendre l’écosystème, choisir ses logiciels, casser ses habitudes… on vient de perdre 99% de gens pour qui l’informatique est un “bête” outil. Ils veulent juste que ça marche sans s’en préoccuper. Linux ne libère absolument pas les gens, ce sont les gens qui se libèrent eux-mêmes.

Firefox est sous les 10% de parts de marché, c’est une humiliation pour le Libre. Est-ce la faute de Mozilla, de choix techniques, de Google avec Chrome ? Ce qui est sûr, c’est que rien n’empêche les utilisateurs de Chrome de passer à Firefox. Ils ont cette liberté, ils ne l’ont pas utilisé.

Toi sympathisant du Libre, tu ne libéreras pas davantage les gens parce qu’il faut que ça vienne d’eux, ils doivent le vouloir, s’en donner les moyens, s’en donner la peine. Nous maîtrisons l’outil informatique pas “grâce à Linux” mais parce que nous avons appris à le dompter, à l’asservir.

Je n’ai jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui, je suis maître de mon ordinateur, je ne suis plus esclave de mon système d’exploitation. Je réfléchis à mes besoins, l’écosystème Linux me permet d’y répondre quand Windows me limitait.

Je ne suis pas libre, j’ai enlevé mes chaînes. Je ne me traîne plus avec un boulet au pied, je cours. J’apprends à être libre et responsable.

Évident

Qu’est-ce qui est évident et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Est-ce que savoir lire, écrire, compter, raisonner est acquis par tous ?

On part du principe que la personne en face possède un minimum de connaissances et de capacités, c’est nécessaire notamment pour communiquer, pour ne pas passer des heures à expliquer les choses. Lorsque je tente de vulgariser, d’être accessible sur ce blog je me demande : Combien de personnes savent se servir de l’outil informatique, faire une recherche sur le net, exprimer correctement (lisible et compréhensible) leurs questions, leurs besoins et leurs problèmes ? Bien peu.

S’il souhaite vulgariser, être accessible, le sachant doit fournir un effort raisonnable pour expliquer, accompagner et aider l’apprenant. Ce dernier a une part de responsabilité importante dans le processus d’apprentissage, c’est lui qui souhaite apprendre, il doit fournir des efforts, faire preuve de volonté. Il veut et parfois même il exige des solutions, apprendre est un concept trop long. Il faut tout, tout de suite. Dans cette position je pense que le sachant doit savoir dire non, stop. Le savoir se mérite, parcourir n’est pas connaître.

Je déplore le fait de voir des sachants s’exprimer comme s’ils disaient des choses évidentes, que tout le monde sait. uname -r, tout le monde sait ce que ça fait, à quoi ça sert ? C’est évident… pour qui ?

Je vois des professionnels parler de choses qu’ils ne comprennent pas, ils savent juste les utiliser. Ils ne s’interrogent pas sur les usages, les inconvénients/qualités d’une solution, la logique, le fonctionnement et la compréhension de celle-ci, leur responsabilité, l’impact de leurs choix.

On apprend des choses mais la majorité du temps, on ne les comprends pas. Trop long, trop complexe, trop. Le partage du savoir se fait en surface, les sachants résument plus qu’ils n’expliquent.

Ce qui est évident pour soi n’a rien d’évident pour les autres. Rien.

BD : Kroc le Bô de Chevalier et Segur (1990) 

Pour les anciens lecteurs de Casus Belli, cette BD n’est pas une inconnue, puisque ce héros a été de tous les numéros à la grande époque du magazine.  Pour les autres,  c’est un peu l’ancêtre de Kaamelot ou du Donjon de Naheulbeuk. Bref, c’est une série humoristique dans le monde de l’Heroic Fantasy et des jeux… Lire la suite BD : Kroc le Bô de Chevalier et Segur (1990) 

Résoudre les lenteurs au démarrage de Ubuntu-Mint

J’appelle problème bloquant, un problème m’empêchant d’utiliser un outil. Cela ne signifie pas obligatoirement “l’outil ne fonctionne pas” mais plus globalement “l’outil n’est pas utilisable pour moi en l’état“. C’est le cas ici, je teste Mint XFCE et j’ai un démarrage en 46 secondes. Le démarrage fonctionne mais le temps de démarrage est bloquant pour moi, hors de question de rester sur une distrib qui met autant de temps à démarrer. Je suis en dual-boot, Xubuntu démarre en 7s.

Identifier

Il est nécessaire de connaître deux commandes pour identifier les lenteurs au démarrage des systèmes d’exploitation utilisant systemd : systemd-analyze et systemd-analyze blame. Vous en croiserez parfois une troisième permettant de présenter les résultats de manière graphique : systemd-analyze plot (à utiliser ainsi systemd-analyze plot > boot.svg). Un man systemd-analyze vous renseignera sur la fonction de chacune.

Voici le résultat de systemd-analyze sur ma Mint XFCE. Le noyau Linux (kernel) met donc 35s au démarrage et l’espace utilisateur (userspace) 11s. C’est ce résultat que je désigne par “démarrage” dans cet article et pour être précis tiré du man : “the time spent in the kernel before userspace has been reached, the time spent in the initial RAM disk (initrd) before normal system userspace has been reached, and the time normal system userspace took to initialize”. On vient d’identifier deux problèmes, lenteur au niveau kernel et lenteur au niveau userspace.

Startup finished in 35.072s (kernel) + 11.461s (userspace) = 46.533sgraphical.target reached after 1.380s in userspace

Un systemd-analyze blame affiche le temps d’initialisation de chaque service et donne le résultat suivant (tronqué aux 5 premiers résultats). On identifie de suite la raison de la lenteur au démarrage de l’userspace : ntp.service. Ce service met 10s à s’initialiser à lui tout seul.

10.153s ntp.service408ms dev-nvme0n1p3.device292ms NetworkManager.service252ms systemd-cryptsetup@cryptswap1.service245ms systemd-resolved.service

Je vous invite à tester en live ces commandes sur votre pc. L’immense majorité des services systemd démarrent en moins d’une seconde si vous avez un SSD. Évidemment certains services sont lourds/longs à démarrer : virtualisation, bases de données… Je simplifie mais tout service qui démarre en plus de 2-3 secondes mérite votre attention : Est-il nécessaire ? À quoi sert-il ? Pourquoi ce délai ?

Diagnostiquer

On commence à mettre les mains dedans : Qu’est-ce qui provoque ce délai et est-ce qu’une action change ce délai ? Commençons par le service ntp.

La bonne manière de procéder : 1/ Favoriser des tests aux résultats visibles et compréhensibles, ça oriente et confirme nos soupçons. On doit être sûr que c’est notre action qui a changé quelque chose, pouvoir constater un changement, comprendre ce qu’on a fait et ce qui s’est passé 2/ Effectuer des tests qui impactent le moins possible le système d’exploitation afin de pouvoir revenir en arrière (rollback) et reproduire la situation d’origine 3/ Pour rechercher et isoler la cause d’un problème, on va du grossier au précis. Plutôt que faire 100 tests sur des choses précises (plus long et difficile), il vaut mieux faire un test général pour savoir dans quelle direction poursuivre (disque, kernel, réseau, etc.) 4/ Créer des tests de sorte que problème/résultat soient reproductibles ainsi on teste et valide facilement/rapidement une action

Ici nous allons donc simplement désactiver le service ntp sudo systemctl disable ntp.service (pour rollback : sudo systemctl enable ntp.service), redémarrer sudo reboot puis afficher de nouveau le résultat systemd-analyze blame. Il est évident mais ça confirme qu’il n’y a pas d’effets indésirables dans l’immédiat : L’userspace démarre en moins de 2 secondes. On gagne près de 10s à chaque démarrage.

Repassons sur notre lenteur kernel. Lorsqu’on arrive sur Grub, on choisit Advanced options for Linux Mint 19 Xfce puis Linux Mint 19 XFCE (recovery mode) et on regarde ce qui se passe. Dans mon cas c’est simple, ça reste longtemps sur un message : Scanning for btrfs file systems. On va orienter nos recherches de ce côté-là.

Réparer

Le service ntp permet de fournir l’heure exacte au système d’exploitation, on ne peut pas se contenter de le laisser désactivé mais on peut probablement lui trouver un remplaçant. Je vous recommande chaudement chrony, vous pouvez aussi passer à systemd-timesyncd. Chrony est méconnu pourtant c’est la nouvelle référence, il est déjà utilisé de base sur les systèmes Fedora, CentOS, Red Hat. Sa configuration par défaut est sécurisée, correcte, il n’écoute qu’en local et n’agit qu’en client NTP. Il faut donc juste l’installer : sudo apt install chrony. On redémarre sudo reboot puis on affiche de nouveau le résultat systemd-analyze blame : La lenteur constatée niveau userspace a disparu, on a définitivement gagné 10s à chaque démarrage, le service chrony s’initialise en 54ms. On aurait pu creuser le problème du service NTP, ça aurait pris sûrement beaucoup plus de temps. Nous avons là une solution simple, rapide, satisfaisante.

En effectuant quelques recherches sur la lenteur niveau kernel, on apprend qu’il y a des problèmes avec le noyau 4.15.0-20. On vérifie notre noyau (uname -r), pas le même. Le plus évident lorsqu’on a un problème avec un noyau, c’est d’en tester un autre.

On se rend sur http://kernel.ubuntu.com/~kernel-ppa/mainline/ puis on cherche la dernière branche. Le plus simple étant de cliquer sur Last modified, actuellement le noyau le plus récent est le 4.18. Je n’aime pas prendre la dernière version, je lui préfère une version antérieure (par exemple la 4.17.12) : 1/ Les bugs commencent à être connus et identifiés, on peut retrouver leurs traces 2/ Trop récent, peu fiable.

On télécharge, on installe, on redémarre, on vérifie le noyau et systemd-analyze.

wget http://kernel.ubuntu.com/~kernel-ppa/mainline/v4.17.12/linux-headers-4.17.12-041712-generic_4.17.12-041712.201808030231_amd64.deb http://kernel.ubuntu.com/~kernel-ppa/mainline/v4.17.12/linux-headers-4.17.12-041712_4.17.12-041712.201808030231_all.deb http://kernel.ubuntu.com/~kernel-ppa/mainline/v4.17.12/linux-image-unsigned-4.17.12-041712-generic_4.17.12-041712.201808030231_amd64.deb http://kernel.ubuntu.com/~kernel-ppa/mainline/v4.17.12/linux-modules-4.17.12-041712-generic_4.17.12-041712.201808030231_amd64.debsudo dpkg -i linux*4.17.12*.debsudo rebootuname -rsystemd-analyze

Pas de bol, pas mieux ! On a encore un démarrage kernel de plus de 30 secondes. À noter que sur Grub, on peut toujours choisir de booter sur l’ancien noyau. On va faire des recherches sur Scanning for btrfs file systems, je précise que je n’utilise pas btrfs sur mon pc.

Le premier lien est la solution qui a marché pour moi.

sudo blkid # On affiche les identifiants (UUID) des périphériques bloc (systèmes de fichiers)sudo cat /etc/initramfs-tools/conf.d/resume # On compare les UUID de la commande blkid avec le contenu du fichier resume, dans mon cas aucune correspondance. L'UUID ne correspond à aucun périphérique bloc, c'est incohérentsudo cp /etc/initramfs-tools/conf.d/resume ~/resume.bak # On fait une sauvegarde du fichier pour pouvoir rollbacksudo nano /etc/initramfs-tools/conf.d/resume # Remplacer RESUME=UUID=xxx par RESUME=nonesudo update-initramfs -u

Je pense qu’une bonne explication est ici. Je recommande également ces liens connexes : 1, 2, 3, 4. Pour résumer il y a des problèmes si vous chiffrez votre /home notamment autour de la swap. Dans la release notes de Mint 19 XFCE, Known issues : There is an issue with home directory encryption that causes swap to be misconfigured during installation. To correct this…”

Conclusion

Au début de l’aventure.

Startup finished in 35.072s (kernel) + 11.461s (userspace) = 46.533sgraphical.target reached after 1.380s in userspace

Après la résolution du problème dans l’userspace (ntp.service).

Startup finished in 35.071s (kernel) + 1.371s (userspace) = 36.442sgraphical.target reached after 1.363s in userspace

À la fin de l’aventure (après la résolution du problème niveau kernel).

Startup finished in 3.786s (kernel) + 1.380s (userspace) = 5.167sgraphical.target reached after 1.373s in userspace

Je démarre à présent en moins de 6s, 40s gagnées à chaque démarrage, un confort indéniable. Soulignons le fait qu’une version LTS (Long Term Support) n’est pas exempte de soucis/bugs, que le démarrage est aussi concerné par des problèmes/optimisations.

J’ai essayé de vous fournir une méthodologie et quelques bases pour vous débrouiller avec des lenteurs au démarrage, l’article Danse avec les reboots est un bon complément. Les commentaires sont ouverts, je réponds aux questions.

Tcho !

Pause Poésie : Instants d’été vol.3

1 Rires juveniles Piaillements matinaux Et s’ignorent ils ? 2 La mousse m’aspire L’herbe m’envahit Le merle picore et rit 3 Ma pie est partie Mon fresne s’ennuie La tempête s’amoncelle 4 Après la pluie nocturne Viens le matin de brume Et un Concert volant 5 Assis sur un banc Une histoire s’assoit Le moineau… Lire la suite Pause Poésie : Instants d’été vol.3

Movim - Vincent Lambert - PSES2013


Vincent Lambert
Titre : Movim
Intervenant : Vincent Lambert
Lieu : Pas Sage En Seine - La Cantine
Date : juin 2013
Durée : 50 min 44
Visualiser la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : logo Movim sur une des diapositives du diaporama support de la présentation
NB : transcription réalisée par nos soins.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Transcription

Je vais vous présenter le projet de réseau social Movim. Je laisse les gens s'asseoir. Donc c'est parti. Je vais vous présenter le réseau social Movim qui est un logiciel qui se base sur XMPP1. Je vais vous présenter d'abord globalement l'architecture du réseau, son fonctionnement et j’essaierai de présenter ensuite les atouts du logiciel en lui-même, puis on fera une petite démonstration par la suite.

D'abord qu'est-ce qu'on entend par le terme réseau social ? On va le définir deux fois.
On va le définir une première fois pour le grand public. Ce qu'on entend par réseau social ce sera une liste d'amis. On a un moyen ensuite de partager des informations aux gens avec qui ont est en contact. Donc des moyens de communiquer en microblogging, des technologies de chat, etc., des fonctionnalités de ce genre-là.
Et puis le deuxième moyen de voir un réseau social c'est de s'attarder sur l'aspect technique et de se dire qu'aujourd'hui un réseau social c'est avant tout un logiciel dans lequel on stocke ses données.

Donc un réseau social, au final, c'est un serveur. Si par exemple on regarde les réseaux sociaux qui sont en place et qui sont très connus tels que Faceboook, Google Plus ou Twitter, vous avez un logiciel qui fonctionne chez l'hébergeur, qui fait fonctionner ce réseau social et une interface ; et en général ce que l'utilisateur appellera le réseau social c'est ce qu'il voit sur l'interface. On ne sait pas vraiment ce qui est derrière Twitter, on ne sait pas vraiment ce qui est derrière Google Plus ou ce qui est derrière Facebook, mais c'est ce qu'on appellera un réseau social.

Movim est un petit projet qui se voit comme une alternative qui permet de contrôler ses données — pas de reprendre le contrôle —, qui permet de contrôler les données qui sont produites via ce logiciel-là. Donc si vous avez des données par exemple chez Twitter ou Facebook ou Google Plus, n'espérez pas pouvoir reprendre le contrôle, de toute manière ce sont eux qui les ont. Donc contrôler ses données produites, ça sous-entend que quelque part le logiciel que vous allez utiliser vous avez un peu plus confiance que dans les autres logiciels. Donc à cela vous allez pouvoir faire deux choses.
La première chose, vous allez pouvoir utiliser le logiciel tel quel c'est-à-dire comme si vous utilisiez par exemple Twitter: vous allez sur un site, vous aller sur une URL, et vous pouvez commencer à utiliser le réseau. Donc là dans cet onglet-là Movim vous propose une chose : pas de conditions d’utilisation, comme ça elles ne changent pas et comme ça on n'a pas la surprise de se dire un jour que ce qu'on a posté a changé de conditions d'utilisation ou de paramètres ou autre. Comme ça c'est simple.
Et la deuxième chose ce sera de respecter les paramètres des utilisateurs et de pouvoir ensuite héberger vos données chez vous, éventuellement, ou chez un tiers de confiance et donc de posséder ses données. C’est-à-dire que si un jour les données que vous avez mises en ligne vous ne souhaitez plus les voir mises à disposition de tout le monde, vous aurez la possibilité d'éteindre le serveur qui contient vos données et vous n'aurez ni à les réclamer, ni à faire des demandes de suppression, c'est vous qui contrôlez directement ce que deviennent vos données.

Donc le projet a un but principal c'est de permettre aux gens de contrôler leurs communications. C'est le but premier qui est déjà fourni quelque part par le logiciel XMPP. On verra un petit peu plus tard ce que c'est dans le détail. Mais quelque part, contrôler ses communications, c'est être indépendant. Si vous pouvez ennoyer vos e-mails et que personne ne vous interdit de parler d'un sujet dans vos e-mails, vous pouvez parler de ce dont vous voulez à votre correspondant. Si, sur votre réseau social, on vous interdit d’envoyer certains contenus, certains types de contenus, c'est-à-dire s’il y a du filtrage ou de la censure, vous allez être handicapé dans vos communications et vous serez obligé de passer ailleurs.
Et c'est ce que propose Movim, c'est d'avoir une alternative aux communications que vous utilisez en ligne.

Je prends un exemple : la dernière fois où j'ai utilisé Facebook, c'était il y a quand même pas mal de temps, mais à ma connaissance les liens de The Pirate Bay sont bloqués sur ce site. Ça veut dire que si je veux envoyer un lien The Pirate Bay à quelqu'un, je vais devoir lui téléphoner et lui dicter l'URL. Ce qui est quand même moins pratique que de lui copier-coller.

Donc Movim est un réseau qui est décentralisé. Alors je vais commencer par vous expliquer d'abord techniquement ce que c'est que la centralisation et la décentralisation et on verra juste après en quoi ce logiciel repose sur des fondements décentralisés.

La centralisation a quand même des atouts. On va commencer par ça.

  • D’abord vous avez un seul site sur lequel vous connecter. Si vous demandez à quelqu'un d'aller sur Twitter ou d'aller sur Facebook, il connaît déjà l'URL, il sait déjà que c'est sur http://facebook.com.
  • Le deuxième intérêt que vous avez à avoir un site centralisé c'est qu'en général la personne qui va utiliser votre site n'a rien à installer. Dans le cadre du site web qui est au milieu, dans le modèle centralisé, le client se connecte directement dessus et il peut directement consommer le service que vous avez mis à disposition sur Internet.
  • Et le troisième avantage, c’est que, puisque le système est centralisé, eh bien toutes les données sont au centre. Ça a un avantage dans le sens où le serveur connaît tout le monde. Si vous avez besoin de contacter quelqu'un ou de reprendre contact avec quelqu'un que vous connaissiez il y a longtemps et que le réseau est très populaire, alors vous savez qu'en tapant son nom dans le moteur de recherche du site, vous allez pouvoir retrouver la personne très facilement.

La centralisation a quand même des limites. Moi j'ai noté quatre limites principales qui sont :

  • le problème de confiance. Tout d'abord le problème de confiance c'est qui possède mes données au final, qui fait quoi de ce je mets sur ce site. Par exemple aujourd'hui, les réseaux sociaux, les trois grands réseaux sociaux sont hébergés aux États-Unis et donc ils ne sont pas sous nos lois, ils ne sont protégés ni par la CNIL, ni par quelque autre convention. Il y a notamment une loi qui s'appelle le PATRIOT Act que tout le monde connaît au moins dans la salle je pense, qui donne à peu près accès à toutes vos données à à peu près tout le monde aux États-Unis ;
  • deuxième problème c'est le modèle économique. Le modèle économique de la centralisation est gênant parce qu'il sous-entend que plus il y a d'utilisateurs sur votre infrastructure plus vous allez devoir payer, puisisque tout simplement les consommations de ressources sont exponentielles. On imagine bien que si on a 500 millions d'utilisateurs on ne pas tous les mettre au même endroit. Donc on va falloir payer des data centers, des infrastructures et tout cela il faut le rentabiliser parce que, malheureusement, ce n'est pas bénévole. Donc à partir du moment où une infrastructure coûte de l'argent, il faut trouver des acheteurs, il faut trouver des vendeurs, il faut trouver un produit.
    Le vendeur on sait qui sait et il a déjà des coûts, donc on n'a pas besoin de chercher bien plus loin ; l'acheteur vous le rencontrez lorsque vous allez sur le site et que vous voyez des petites bannières de publicité affichées sur les côtés et donc, au final, il reste la marchandise qui est échangée entre les deux à savoir eh bien la personne qui renseigne sur ce site des informations qui va expliquer que voilà, il aime les groupes de rock, il en aime beaucoup ; il aime les groupes de musique jeunes, il aime lire aussi, il aime ce genre de choses et toutes ces informations-là servent tout simplement à cibler la publicité qui est revendue sur les côtés. Donc le problème du modèle économique c'est de savoir tout simplement ce qui va être fait de vos données ; est-ce qu'elles sont manipulées ? Est-ce que les services qui s'étendent au-delà du réseau social, les e-mails, les conversations vocales, est-ce que ces moyens de communication sont également utilisés à ces fins-là ?
  • le troisième point c'est la fiabilité. Alors il y a petit cadre qui entoure le serveur central ici, ce sont deux problèmes en un. Le premier problème ce sont les défaillances techniques. Je sais que Twitter a eu énormément de problèmes il y a quelques années avec des problèmes de surcharge qui était vraiment répétitive et qui était vraiment très courante sur le réseau. Ça le fait moins mais ça le fait encore. Ce qui est gênant c'est que lorsque le site principal de Twitter est paralysé, admettons que dans une salle on soit trente personnes, plus personne ne peut communiquer. Le centre est étouffé donc les utilisateurs sont bloqués.
    Le deuxième problème qui se pose au-delà des problèmes techniques c'est tout simplement la censure. C'est-à-dire que si le site qui est au centre a une quelconque raison de bloquer quoi que ce soit, il peut l'appliquer et il l'appliquera à l'ensemble des utilisateurs. Imaginons que je possède un grand site de réseau social qui est au centre du schéma et que quelqu'un vient me voir en disant « tiens, si tu bloquais par exemple tous les liens de The Pirate Bay sur mon site et je te reverserai un petit quelque chose ou en tout cas tu participeras fortement à mon action ». Donc le site principal va se dire « tiens, c'est une bonne idée, je vais le bloquer » et malheureusement les gens qui sont au milieu ne peuvent plus échanger sur le terme qui a été bloqué ;
  • et le dernier problème qui a été identifié sur les modèles centralisés, c'est la sécurité, tout simplement, parce que le centre du réseau social qui est représenté à l'écran, que vous pouvez appliquer à tous les réseaux sociaux populaires que vous connaissez, malheureusement il contient les données de tous les utilisateurs qui sont inscrits dessus. On va prendre un exemple de modèle de centralisation qui a fait parler de lui il y a un peu moins de cinq ans, c'est le PlayStation Network qui a été malheureusement pris d’assaut par des gens qui voulaient absolument les numéros de carte bancaire qui étaient à l'intérieur. Et comme ils ont réussi à ouvrir le seul point d'attaque qu'ils avaient à passer, ils ont obtenu dans le coffre-fort du Pirate avec tous les petits trésors à l'intérieur, les numéros de carte bancaire et je pense qu'ils en ont fait bon usage.

Les travers de la centralisation, alors ça c'est même au-delà des limites de la centralisation. On a des cas de censure qui sont apparus dans des pays récemment, on va dire il y a un ou deux ans, en Syrie, en Égypte, je ne vais pas faire la liste, qui se sont vu bloquer une partie d'accès au site. C'est-à-dire que le site lui-même n'était pas hébergé dans le pays en question, mais une partie des utilisateurs a été empêchée d'accéder au réseau. Et dans le modèle centralisé vous n'avez qu'une seule porte d'entrée pour votre réseau, donc si vous voulez rejoindre et communiquer avec les autres personnes, si vous voulez rejoindre ce réseau-là, eh bien vous êtes bloqué parce que le seul nœud qui était disponible a été rendu inopérant.

La décentralisation c'est un autre mode de fonctionnement. C'est un mode de fonctionnement qui a des avantages.
D'abord c'est difficile de compromettre ce réseau. Vous pouvez essayer de l'attaquer de toutes les manières que vous voulez, plus vous allez obtenir de serveurs au milieu du schéma plus votre réseau sera résistant. Si vous voulez faire par exemple une attaque distribuée, une attaque DDOS, par déni de service, vous ferez tomber peut-être un ou deux sites. Mais si votre réseau est bien construit, normalement la plupart des autres serveurs seront « secure », entre guillemets, seront séparés du réseau et donc vous pourrez continuer à communiquer avec vos contacts. Imaginons que vous ayez 30 contacts, vous avez 5 contacts sur le serveur qui est en haut à gauche qui est attaqué, mais vous pouvez quand même parler avec le reste de vos amis, c'est de manière complètement fluide et transparente, vous n'allez pas vous en rendre compte.

Le deuxième problème c'est l'infection du site. Au-delà du piratage qu'on a vu tout à l'heure avec un serveur central, ce qui pourrait arriver par exemple c'est que quelqu’un accède au code du site et rajoute, je ne sais pas, de la publicité ou des codes malicieux, des choses comme ça, qui peuvent faire fonctionner différents mécanismes sur votre ordinateur, que vous ne souhaitez pas. Dans le cas d'un site centralisé, tous les utilisateurs vont être touchés d'un coup. Ce ne sera pas le cas sur un système décentralisé.

Et puis tout simplement la dernière chose, lorsque les différentes données ne sont pas dans les mains d'un seul acteur, bien sûr pas de censure directe, pas de possibilité de bloquer des mots-clefs ou de bloquer des URL, des paragraphes, des images ou du contenu sur l’ensemble du réseau. Seuls les gens qui sont sur l'un des sites qui pose problème se verront bloquer du contenu.

Les avantages c'est, comme vous voyez sur le slide juste avant, vous avez plusieurs points d'entrée sur votre réseau. Imaginons que vous êtes dans un pays qui va vous interdire l'accès parce que ça a été dit dans la loi de bloquer l'accès au nom de domaines monsite.fr, vous avez juste à prendre celui d'à côté.

La décentralisation a aussi des limites, mais elles sont quand même moins nombreuses et elles sont contournables.
La première limite c'est de trouver un hébergeur qui est fiable. C'est simple, si je peux créer autant de nœuds sur le réseau que je veux, quelqu'un qui serait mal intentionné ou qui aurait envie également de récupérer mes données, peut créer le sien et si je ne suis malheureusement pas assez vigilant et que je me rends sur ce site en me disant c'est le bon site que je voulais utiliser, si par exemple une lettre a changé dans l'URL et qu'ils se servent de ça pour faire leur propre site, je peux me retrouver sur un nœud malheureusement compromis et qui manipulera aussi bien mes données que les réseaux précédents.

Et le deuxième problème, la deuxième limite qui est posée par la décentralisation c'est le problème de ce que j'ai appelé les super nœuds. Je ne sais pas si dans la salle des gens connaissent le réseau StatusNet, mais il y a un site qui a émergé qui s’appelle Identi.ca, qui est propulsé par les gens qui ont fait StatusNet et malheureusement Identi.ca rassemble aujourd'hui une grosse majorité des utilisateurs. Alors certaines personnes courageuses ont fait leurs propres nœuds sur le réseau. Malheureusement aujourd'hui si Identi.ca s’arrête de fonctionner, je pense qu'une grosse partie du réseau StatusNet sera handicapée.

Public : Inaudible

Vincent Lambert : Sur StatusNet ? Ah oui ! Ah oui ! J'ai un autre truc là-dessus.

Modérateur : On verra à la fin.

Vincent Lambert : Pour la période des questions. Mais j'ai un autre truc sur Identi.ca.

Du coup on est arrivé à la question de savoir, c'était il y a peu près 5 ans, ce n'est pas moi qui ait pris la décision, de savoir est-ce qu'il y avait besoin de créer un nouveau réseau social ? Alors « nouveau », au final on va voir qu'il n'est pas si nouveau que ça.
D'abord le constat de l'époque c'est qu'il y avait assez peu d'alternatives. Diaspora commençait à être lancé, StatusNet a dû être lancé un petit peu après ou presque en même temps, je ne sais plus exactement, mais par contre sur des protocoles qui ont été recréés à chaque fois. StatusNet a créé son propre protocole, Diaspora a créé le sien et on s'est demandé simplement comment est-ce que ces gens-là, qui avaient des réseaux différents, allaient pouvoir un jour s'unir sur un même réseau et dire on ne va pas demander à chacun de se réinscrire x fois sur les sites, c'est dommage d'avoir plusieurs listes d'amis qui sont partagées et puis de se dire à un moment je n'ai que 5 amis d'un côté, 5 amis de l'autre. Bon !

Il y avait déjà à un réseau existant à cette époque-là qui s'appelle XMPP, un protocole XMPPP, qui propulse un réseau qui est utilisé par beaucoup de gens qui s'appelle Jabber qui est de la messagerie instantanée et ce protocole est extensible, à savoir qu'il y a d'autres extensions, d'autres fonctionnalités qui ont été ajoutées depuis à ce réseau et qui permettent de faire du microblogging, qui permettent de faire un simili de forum — le concept est un petit peu différent — qui permettent de faire tout un tas de choses, de gérer par exemple les présences — est-ce que je suis en ligne, est-ce que je suis hors ligne, est-ce que je suis occupé — les humeurs, tout un tas de choses qui sont gérées directement en standard dans XMPP. Donc tout simplement, la conclusion qui est venue à se faire c’est plutôt que de recréer à la fois le client et à la fois le serveur, on va simplement faire un nouveau client, compatible, qui implémente tout ce qui est déjà fait dans le réseau XMPP.

Donc le projet a été fondé en 2008. Le code a été publié la première fois en 2009. Personnellement j'ai rejoint le projet en 2010 et Guillaume Pasquet, qui est le second plus gros développeur du projet, a rejoint également en novembre 2010. Le fondateur du projet est Timothée Jaussoin ; j'ai simplement oublié de donner son nom au début !

Alors maintenant on va voir qu'est-ce que Movim ? Tout à l'heure je vous parlais de réutilisation d'un protocole qui s’appelle XMPP. Movim est un client. C'est simplement un client au même titre que Gajim, Pidgin ou Adium pour les gens qui utilisent Mac, qui sais-je. C'est l'un des clients possibles pour se connecter au réseau XMPP. Ça veut dire que dans ce modèle-là les données sont réparties quelque part sur l'un des trois serveurs sur la droite, donc des serveurs qui communiquent entre eux et les données sont simplement extraites du serveur pour être affichées. Elles peuvent être affichées dans d'autres clients. Movim n'est pas la seule interface disponible pour présenter les données.

Le client est écrit en PHP, en HTML5 également donc vous allez pouvoir l'exécuter dans n'importe quel navigateur récent. Le choix du PHP a été fait tout simplement parce que c'est une technologie où on a énormément de serveurs mutualisés sur Internet et donc une possibilité de répandre le logiciel au moins autant que Wordpress, donc du logiciel grand public qui s'installe très facilement même pour les gens qui sont un petit peu néophytes et qui se diraient j'aimerais bien essayer.

Deuxième avantage c'est que ça résiste au rafraîchissement de page, qui sera très utile, à mon avis, en mobilité si vous changez de réseau : vous passez de 3G à WIFI, vous voulez fermer votre navigateur, le rouvrir, vous n'allez pas être déconnecté, votre session va vous permettre de rester connecté sur votre page de réseau social et donc de pouvoir continuer à discuter avec les gens.

Maintenant plus spécifiquement, comment est-ce que les données sont transmises ? Le modèle ressemble beaucoup au modèle de l'e-mail. Admettons que je sois la personne qui est en haut et je veux écrire à la personne qui est en bas. On envoie notre message au premier serveur comme on enverrait un e-mail — mon destinataire arobase son fournisseur de service.fr — et donc le message va transiter de serveur en serveur jusqu'au prochain client.
Movim, quelque part, ne fait qu'enrichir les fonctionnalités qui sont déjà présentes dans XMPP. Ça veut dire que si vous voulez par exemple utiliser un autre client, je vous l'ai déjà dit tout à l'heure, vous allez pouvoir ré-afficher vos données.
Il y a d'autres clients, à l'heure actuelle, qui présentent ces informations, mais ils ne sont pas très nombreux. Il y a Jappix et, je ne serais pas sûr, mais je dirais peut-être Salut à Toi qui est un deuxième projet que vous connaissez peut-être, qui présentera les données, à mon avis, plus ou moins de la même manière.

Ce dont a besoin Movim c'est simplement d'un serveur web. Vous allez pouvoir éventuellement le faire tourner chez vous puisque de toute manière les besoins en bande passante ne seront pas très élevés, contrairement à un blog où vous allez avoir 300 visites par jour, là c'est destiné principalement aux gens qui sont dans votre liste de contacts, donc des photos, des vidéos, du contenu qui est éventuellement un petit peu lourd mettra du temps à transférer sachant que dans les mois qui viennent ou les années qui viennent la technologie ADSL va légèrement changer chez certains opérateurs pour le VDSL2 qui commence à arriver chez Free, OVH et d'autres personnes avec des débits montants plus intéressants selon l'endroit où vous êtes.

Vous avez également besoin d'un compte sur un serveur — si vous avez une adresse Jabber vous avez déjà, en fait, un pied dans le réseau ; vous déjà toute votre liste d'amis et vous avez juste à vous connecter sur le site de votre choix — et un navigateur pour afficher votre page.

Les 3 fonctionnalités à venir qui sont attendues dans Movim ce sera donc la gestion des salons, une version mobile éventuellement, je crois qu'elle est déjà plus ou moins prête, et la possibilité de faire des conversations via WebRTC je pense que ce sera implémenté dans quelques temps et donc d'avoir quelque chose qui est équivalent à ce qui se fait aujourd'hui. Je vais vous faire une rapide démonstration du projet.

Si vous voulez essayer le projet tout simplement à titre de démonstration, vous pouvez vous rendre sur pod.mov.im, l'accès est libre vous avez juste à arriver sur la page d'accueil, vous allez faire défiler le petit bloc qui est ici, vous avez un compte de démonstration qui est à votre disposition, vous cliquez dessus, vous cliquez sur entrée et donc là vous allez arriver sur le compte Jabber qui a été utilisé pour la démonstration.
L'interface n'a pas mal changé depuis la dernière fois, on est passé en plate design, design plat, donc vous allez pouvoir ici taper votre message. Ça c'est le flux de microblogging, vous êtes sur la page principale du réseau social, vous pouvez faire des choses équivalentes à Twitter. On va mettre un petit message. je les fait après les questions. Je ne suis pas sûr que le message soit bien parti. Le message était censé être passé. C'est toujours en conférence que ça se produit ! Pardon ?

Public : Refresh.

Vincent Lambert : Je ne sais pas trop. Le réseau est un petit peu lent, j'ai peur de rafraîchir. J'ai vu tout à l'heure que ça mettait du temps à charger.
Je vais présenter rapidement l'interface, pendant que je fais la présentation.
Vous avez un endroit où vous pouvez mettre un message. Les messages des utilisateurs s’affichent les uns en-dessous des autres. Vous avez la possibilité de mettre des commentaires évidemment.
Sur le côté vous avez un petit macaron, qui est ici en couleur orange, qui définit le niveau de visibilité du message. Le niveau de visibilité du message on peut le changer juste ici en-dessous, c'est marqué share with, partagé avec, tout le monde ou seulement vos contacts. Par défaut, les messages qui sont postés seront partagés uniquement avec vos contacts et si vous cliquez sur everyone, tout le monde, ils seront publiés sur Internet donc via une petite interface de microblogging. Je ne sais pas si j'ai rafraîchi ; si, c'est bon ! On va essayer de le passer en public.
Quand j'ai cliqué sur everyone ici, l’icône est passé au violet, donc cet icône, normalement, stipule que le message est censé être passé en public. Si on va sur l'interface de blog on devrait le voir. Il me semblait que c'était bon. Ouais. Voila. Ça c'est la liste des messages publics qui ont été marqués comme visibles par tous. Alors au final, on va se demander « mais si je mets un message sur le réseau comment est-ce que je peux savoir quel est son degré de confidentialité ? » Ça vous allez le trouver juste à côté, je suis désolé que le site mette un petit peu de temps à charger, ce n'est pas très fluide.

Public : C'est le réseau de La Cantine.

Vincent Lambert : Je crois, oui. Il continue à rebaisser. Oui. Pardon ?

Public : Inaudible.

Vincent Lambert : Je vais essayer. Dans le cas présent l'interface du site n'est qu'un client comme si vous vous connectiez dans Gajim. Donc vous pouvez vous connecter avec votre adresse personnelle, vous pouvez vous connecter avec une autre adresse. Et vous l'installez chez vous, en général il y a des petits détails techniques que vous verrez lorsque vous ferez l'installation, mais selon le serveur XMPP que vous allez utiliser, surtout selon la passerelle entre ce site et votre serveur XMPP que vous utilisez, vous pourrez autoriser les gens à se connecter soit à votre instance, soit que toute personne puisse se connecter soit seulement les gens de votre serveur.

Vous avez un deuxième onglet, je vais faire une présentation rapide parce que, malheureusement, le réseau est vraiment lent, chaque connexion prend vraiment du temps.
L'adresse est de toute façon publique, elle est utilisée depuis des mois en démonstration. Donc en théorie, les messages qui ont été postés jusque-là devraient être visibles dans Jappix.
On va se connecter sur un autre compte qui existe dans Jappix également.
Jappix est un autre réseau social qui existe, qui est également français, qui se base sur la même technologie. Donc la seule chose que j'avais faite préalablement à cette conférence est de relier les 2 comptes, le compte de démonstration qui est hébergé sur le site Movim et le compte de démonstration qui est basé sur Jappix ; les messages qui sont postés dans Movim s’affichent bien ici et, en théorie, les messages qui sont postés dans Jappix devraient s'afficher sur le site principal, mais ça rame un petit peu.

Le deuxième onglet qui s’appelle « explore », l'interface en anglais normalement est traduite lorsque vous créez votre compte, vous montre le deuxième aspect, la deuxième fonctionnalité du réseau, en plus du microblogging, je vous en parlais tout à l'heure, qui est une sorte de gestion de topics. C'est un petit peu comme un forum, vous allez pouvoir rentrer dans le serveur qui gère la fonctionnalité, créer un nouveau sujet et les gens vont pouvoir dialoguer et poster des messages, même s'ils ne sont pas dans votre liste de contacts. Ce sera le deuxième niveau de visibilité de vos messages : soit vos messages sont visibles par votre liste d'amis, soit, si vous les postez dans l'un de ces serveurs de discussion, ils seront visibles par toute personne ayant une adresse Jabber ; en quelque sorte ils sont publics.

Le troisième niveau qu'on a vu tout à l'heure tout en haut c'est violet, le niveau qui est visible par tout le monde sur Internet, c'est simplement que les messages vont être enregistrés sur une page web et donc les messages qui étaient visibles par tous sur le réseau XMPP seront republiés sur le Web. Donc n'importe quelle personne, même n'ayant pas une adresse d'accès au serveur XMPP, pourra voir un affichage de vos messages.

Je ne sais pas si je vais pouvoir tout montrer malheureusement. Un autre niveau de confidentialité qui n'est pas encore beaucoup utilisé c'est celui de personne à personne. Ça c'est la galerie de photos, qui vient d’apparaître un peu plus vite que d'habitude.
Il y a un moyen, qui va bien bientôt se mettre en place, de messages internes et l'idée c'est d'essayer de faire un système de communication qui soit un petit peu dans le concept de la Webmail, peut-être plus simpliste, mais qui reste un système de messagerie plutôt lent. C'est-à-dire que la messagerie instantanée qui est sur le côté — oui c'est vrai que je ne l'ai pas présentée —, vous avez ici une colonne noire sur le côté qui est censée être remplie avec vos contacts. Il y en a peut-être même en ligne. Non ! C'est le nombre de contacts qui est juste à côté, malheureusement sur les comptes de démonstration, il n'y a pas beaucoup de gens qui utilisent. Donc là, la colonne qui apparaît sur le côté normalement vous présente un certain nombre de personnes avec qui discuter, et vous avez ici en bas des petits onglets qui vont s'ajouter pour chaque personne avec qui vous allez vouloir échanger des messages. On va mettre un petit message test. Je ne sais pas s'il est passé ; je ne l'ai pas vu. Bon ! En théorie il était censé apparaître dans Jappix. Il est apparemment arrivé, demande de notification ; les 2 messages sont normalement arrivés dans Jappix.
Donc on peut communiquer à la fois en microblogging, en messagerie instantanée et prochainement en messages privés entre deux réseaux et entre deux personnes. Je vais arrêter les démonstrations parce que c'est un petit lent et je vais finir par vous présenter, je ne sais pas si on peut faire ça.

Les fonctionnalités qui sont attendues c'est la gestion des salons en plus de la possibilité de discuter en direct avec une personne qui est sur le réseau XMPP. La démonstration qu'on a vue tout à l'heure, les personnes qui discutent en messagerie instantanée peuvent le faire entre Movim et Jappix, entre Movim et Gajim, entre Movim et n'importe quel client, finalement, de messagerie instantanée.

Ce qui est pratique c'est que le site que je vous ai présenté fonctionne en version mobile, on l'a vu juste avant, mais elle n'est pas tout à fait prête, donc je ne la montrerai pas à l'écran, mais le site peut fonctionner très bien sur votre smartphone et, dès lors, vous avez moyen de communiquer avec les gens qui sont à leur bureau via ce réseau-là.

Et la dernière fonctionnalité dont je parlais qui n'est pas encore prévue parce que, malheureusement, il y a un seul développeur sur le projet donc ça demande du temps, ce serait éventuellement d'utiliser et en complément les web API de Mozilla pour permettre de faire plus de choses, par exemple éventuellement accéder aux données du téléphone, pouvoir poster facilement une photo depuis l'interface, depuis un téléphone, ce genre de choses. Et la deuxième chose ce serait, comme je disais, WebRTC ; il y a une technologie qui est apparue dans HTML5, qui est vraiment encore en brouillon, qui est censée être apparue dans les dernières versions de Firefox, il me semble en high quality, des choses comme ça, et qui permet de faire de la communication vidéo et orale, audio, via directement un navigateur. Donc on pourrait utiliser tout simplement le réseau Movim pour faire le point de relais entre les deux et mettre en contact votre navigateur avec celui de votre correspondant.

Je vais parler simplement de la pérennité du projet. C'est une question qui revient souvent.

D'abord la masse critique. La masse critique c'est quelque chose, à mon avis, qui est un petit peu à redéfinir. La masse critique c'est le nombre de personnes, d'après Wikipédia, qui est nécessaire pour lancer un mouvement. Lancer un mouvement ça veut dire simplement, dans notre cas, est-ce que vous avez moyen de communiquer avec les gens avec qui vous souhaitez entrer en contact ? Alors certes, vous n'allez pas trouver 500 millions de personnes sur ce réseau, parce que le réseau XMPP est plutôt technophile, on ne va pas parler du réseau étendu on va dire jusqu'à Gmail, parce que le réseau est un petit peu instable de ce côté-là, mais disons que les gens qui utilisent des serveurs XMPP de manière standard, qui ont un protocole standard et qui implémentent complètement ce protocole. Par exemple un chiffre a été donné par Jappix en 2012 de 20 000 utilisateurs sur le site, mais on n'a aucune idée de combien de personnes utilisent déjà le réseau, que ce soit déjà à l'étranger, que ce soit sur d'autres serveurs qui sont très massivement utilisés, ou que ce soit tout simplement les particuliers qui utilisent leur propre serveur.
Je pense tout simplement que la masse critique sera atteinte lorsque les gens qui souhaitent utiliser le réseau pourront entrer en contact avec tous leurs amis. Ça sera ça. Et si les gens qui ont déjà une adresse Jabber arrivent à convaincre éventuellement les gens qui sont dans leurs contacts de les rejoindre sur le réseau et de pouvoir partager des informations, que ce soit des photos de vacances ou que ce soit des informations plus techniques comme sur Twitter, on fait des partages d'actualité, des partages d'informations.
Personnellement, j'estime que la masse critique sera atteinte lorsque les gens avec lesquels je veux entrer en discussion seront là.

Le financement, à comparer par exemple avec Diaspora qui a à peu près fait la même chose que ce projet-là jusqu'à aujourd'hui, eh bien on a un budget qui est très limité. On n'a pas reçu reçu 200 000 dollars et, de toutes façons, je ne pense pas que ça aurait vraiment servi à quoi que soit. La motivation ici c'est le bénévolat. C'est de réussir à faire quelque chose qui fonctionne, de ne pas être dépendant d'un quelconque acteur, de ne pas devoir quoi que ce soit à qui que ce soit. Les seules dépenses qu'il y a ce seront le nom de domaine du site principal et le serveur sur lequel est hébergé le site qu'on a vu tout à l'heure, de démonstration, qui, à mon avis, restent des coûts qui sont tout à fait raisonnables. On n'a pas de problème d’infrastructure, comme je parlais du modèle centralisé, à savoir que comme chacun va devoir installer son propre réseau, en théorie les coûts d'infrastructure seront vraiment très faibles.

Pour avoir une transparence sur les dons que vous allez éventuellement effectuer sur le projet ou les financements qui ont été reçus, il y a un onglet Funds en haut du site principal movim.eu où vous allez voir tout simplement une ardoise, un petit tableau avec les dépenses du projet, les entrées d'argent et un total en bas.

Ce qui ralentit le projet je dirais que ce sont les contributions ; à l'heure actuelle elles sont vraiment peu nombreuses. Au niveau du développement on a des contributions ponctuelles. On a eu un gros développeur, une grosse contribution qui a duré deux ans mais qui s'est arrêtée malheureusement l'été dernier et, à l'heure actuelle, le projet est géré simplement par la personne qui a fondé le projet. Donc si vous avez envie de contribuer sur quoi que ce soit, c'est vraiment le moment.

Je termine cette conférence en vous indiquant comment contacter le projet. Vous avez un moyen d'aller sur le site principal movim.eu2 ; vous avez un moyen de tester comme vous avez vu tout à l'heure sur pod.mov.im ; si vous avez déjà une adresse Jabber vous pouvez également aller dessus ; vous avez un salon Jabber movim@conference.movim.eu, c'est un petit peu long et une mailing-list, plutôt anglophone si possible, que vous pouvez rejoindre en saisissant ce qui est écrit à l'écran.

Voilà. Si vous avez des questions je vous écoute.

Public : Pourquoi prendre deux noms de domaine movim.eu et mov.im ?

Vincent Lambert : Aucune idée !

Public : OK ! Pour ce qui est de MySQL, est-ce que ça gère aussi quelque chose de plus petit comme, je ne sais pas, LightSQL ou encore MariaDB ?

Vincent Lambert : Il me semble qu'au début du projet, je ne sais pas si je vais dire une bêtise, il me semble que c’était stocké dans du SQL light et il me semble, mais c'était vraiment au début, que ça a été abandonné pour des questions de perf [performances, NdT]. Depuis que je connais le projet, c'est du MySQL. Après je pense que s'il y avait des contributions….

Public : Est-ce que ça peut gérer MariaDB ? On peut faire marcher ça avec MariaDB ?

Vincent Lambert : MySQL, MariaDB, c'est la même chose, c'est compatible. Après PostgreSQL, pourquoi pas mais il faudrait des contributions. C'est du travail en plus !

Public : Merci pour la conf, c'est vachement intéressant. En fait, je suis loin d’être fan d'un modèle centralisé. Mais comment dire, si tout le monde installe son propre serveur avec ses données dedans, etc., c'est bien, sauf que derrière ça engage la responsabilité de chacun de faire ses backups, de garder un truc connecté, etc. Parce que si c'est nous le serveur, après je dis une connerie énorme, n’empêche que si quelqu'un veut aller sur nos infos, etc., bien si le serveur est éteint ou s'il n'a pas de serveur dédié…

Vincent Lambert : Il y a 2 réponses à cette question.
La première réponse que je vais donner c'est qu'il me semblait qu'il y avait une question de sécurité. Si quelqu'un veut accéder à nos données, de toute manière, si on part du principe que le réseau est décentralisé, il n'y aura pas un seul point d'accès comme je disais tout à l'heure, mais des milliers de sites différents, des milliers de centres de données, donc si quelqu'un veut voler les données à un endroit, il ira les prendre par exemple dans le cas de StatusNet chez Identi.ca, mais il n'ira pas les prendre chez celui qui a installé ça pour sa famille, pour dix personnes ; ça n'a aucun intérêt.

La deuxième réponse c'est que sauvegarder ses données, ce n'est pas encore faisable aujourd’hui, ça devrait être faisable plus tard, via un système d'export des données, je pense plutôt côté client pour le coup ; à moins que les gens ne veuillent le faire côte serveur mais, dans ce cas-là, ils mettront en place des scripts et on verra plus tard selon les contributions. Par contre, de base dans le réseau social, il y aura à terme une fonction d'export pour récupérer d'une part les données qui sont stockées côté client, parce que malheureusement les données type photos, vidéos ne peuvent pas être enregistrées sur le serveur XMPP, donc il y aura un premier moyen de récupérer toutes ses données via une archive ; et le deuxième moyen ce sera de récupérer ses données textuelles, tout ce qui a été posté en tant que microblog, toutes ces données-là seront exportables dans un autre format et, bien sûr, je pense que le but ce sera par exemple, en changeant d'adresse, on ait un moyen de réinjecter d'un coup tous ses contacts, tous les messages qu'on a déjà postés un jour et après les gens auront juste à nous accepter dans leur liste de contacts.

Public : Moi j'avais une question pour anticiper sur la conférence de Stéphane Bortzmeyer de demain soir, à laquelle je vous invite vraiment à assister. Je crois qu'il l'a baptisée « Si vous voulez sauver le monde, faites-le bien », et la question qu'il pose c'est celle de la fédération. Et je veux dire que si on prend l'exemple de pourquoi StatusNet n'a jamais décollé et que les gens s'installent des pods, c'est entre autres parce que la question de comment tu peux t'adresser à une personne qui est sur un autre serveur eh bien c'est chiant. Du coup comment c'est réglé dans Movim ce truc d'envoyer un message à une personne qui n'est pas sur le même pod que toi ? Ou je ne sais pas comment ça s'appelle.

Vincent Lambert : Alors dans le cadre de Movim en fait le serveur qui contient les données n'est pas géré par notre projet. Movim ne fait qu'implémenter un standard et donc, si la personne qui est en face a un serveur Jabber, ça ne posera aucun problème. Par contre, les passerelles doivent se faire au niveau du serveur Jabber. C'est-à-dire que si, par exemple, on veut communiquer avec quelqu'un qui est sur un réseau complètement différent dans sa structure, que ce soit sur Diaspora ou que ce soit sur StatusNet, il faudra faire des passerelles au niveau du serveur XMPP.

Public : Ce n'était pas ça ma question. Ma question c'est comment faire si toi tu as installé ton serveur, moi j'ai installé mon serveur, comment je fais pour envoyer des messages à une personne qui est sur ton serveur ?

Vincent Lambert : Il suffit juste de l'ajouter. C'est comme une adresse e-mail en fait.

Public : Mais du coup dans le formulaire, il faut que j'entre l'adresse e-mail complète, enfin l'adresse Jabber.

Vincent Lambert : C'est ça. Si vous avez par exemple votreserveur.fr, j'ai monserveur.fr, si vous voulez parler à mon frère, il faudra envoyer monfrere@monserveur.fr et il sera ajouté dans votre liste.

Public : Le fait qu'on ait aussi des gros acteurs, qu'il y ait des gros acteurs qui englobent beaucoup de personnes, etc. Pourquoi Facebook ça cartonne ? Parce qu'il y a beaucoup de monde. Bon, bref ! C'est autre chose. En gros, si tout le monde doit faire son propre son serveur on ne va pas aller loin. Il y a vraiment des gros acteurs qui vont accaparer du monde, etc. C'est très bien parce que ça donne accès au réseau mais le problème c'est qu'on a une conséquence, on arrive au problème du début, c'est l’argent. C'est qu'en soi, si on beaucoup de personnes, à la fin ça coûte une blinde.

Vincent Lambert : Je suis désolé j'ai oublié de répondre à votre question tout à l'heure. Sur la question de la sécurité des données, en termes de sauvegarde de données, Facebook, par exemple, peut garantir que vos données ne seront jamais perdues, si vous mettez vos photos dessus. Dans le cadre de Movim, si j'ai une coupure d'électricité, mes photos ne sont plus disponibles. Dans le cadre de Facebook, s'il y a une coupure d'électricité, il y a 30 serveurs qui reprennent derrière, avec des machines. Donc, en théorie, les données sont mieux en sécurité chez Facebook, je dirais en termes de disponibilité, plutôt.

[Rires]

Pour la disponibilité on peut s'arranger à terme avec d'autres personnes en faisant de la « répartition » entre guillemets de charge ; je n'ai pas encore étudié le sujet, mais c'est largement faisable. C'est-à-dire de faire de la réplication de vos données chez quelqu'un qui héberge également son serveur et de pouvoir, via un système simple à mettre en place, qui se base sur les noms de domaine, rebasculer entre un serveur et l'autre.

Public : Si les données doivent être partout, après je ne sais pas…..

Vincent Lambert : Chez des tiers de confiance.

Public : Oui.

Vincent Lambert : Pour répondre à la deuxième question que vous avez posée sur la répartition des serveurs, je vais les lister tout à l'heure.
Dans le problème du modèle décentralisé, le deuxième problème c'est le problème des super nœuds et je pense qu'il est inévitable, malheureusement. C’est-à-dire que si on lance un réseau décentralisé, les gens qui ont la motivation d'installer leur propre réseau l’installeront chez eux, pour eux, pour leurs proches, pour leur famille, mais il y a forcément des gens qui vont un jour se retrouver sans proches technophiles et qui vont devoir avoir un moyen de rejoindre ce réseau ; donc le modèle qui s'est passé avec StatusNet, notamment identi.ca, va obligatoirement se reproduire. C'est obligé !
Le but, par contre, ce serait d'avoir plusieurs identi.ca et pas un seul ; d'avoir plusieurs instances du réseau StatusNet réparties, qui soient chacune d'un certain poids. Par exemple le serveur Jabber, il me semble, ou Chat, je ne sais plus exactement le nom, est un gros serveur XMPP, mais n'est pas le seul. C'est le plus connu en France il me semble. Jappix est également un endroit où on peut créer un compte sur le réseau. Donc Jappix et Jabber sont deux gros points de centralisation de données sur un réseau décentralisé. Ça n’empêche pas les gens qui sont autour de pouvoir utiliser le réseau, mais ça, ça dépend du bon vouloir des gens de mettre en place.

Public : Est-ce que s'il y a vraiment un problème de ressources en termes de réseau et que c'est ça qui crée, contrairement à la vie courante, un élément de fiabilité sur le réseau ? Est-ce qu'on ne pas faire des réseaux qu'on a, un élément quasi monétaire, c'est-à-dire un peu comme dans le peer to peer où plus on a de contacts et d'échanges plus il y a un intérêt puisqu’on est à la fois serveur et client et donc on facilite les échanges ? Est-ce que ce n'est pas une méthode pour, un peu, forcer le fait que les gens aient des réseaux à eux ?

Vincent Lambert : Je pense que c'est un petit peu complexe de répondre comme ça, pour aider les réseaux entre guillemets « à devenir résistants », si c'est bien l'idée de la question, pour faire en sorte que les gens qui ont besoin de mettre en place des serveurs aient des ressources. Je ne sais pas si des gens ici dans la salle connaissent le modèle du site legtux.org3. C'est un site qui est gratuit, sur lequel vous pouvez créer votre site web. Vous allez ouvrir un compte, vous mettez votre site web. C'est gratuit la première fois, la deuxième fois aussi d'ailleurs. Si vous avez envie un jour de contribuer, vous pouvez faire un don et, jusque-là, le site de LegTux vit très bien avec le modèle de ce qu'il appelle de prix libre. C'est-à-dire qu'à l'inscription on va simplement vous demander de faire un don, mais vous pouvez faire un don de zéro euro, comme Wikipédia, exactement. C'est le même principe. Alors ce sera peut-être plus du sponsoring pour Wikipédia, mais effectivement le modèle du prix libre me paraît une des solutions possibles. Il suffit d'avoir suffisamment de gens motivés pour mettre en place un certain nombre d'hébergements pour que le serveur fonctionne, enfin pour que le réseau fonctionne.

Public : Ce n'est pas en termes de valeur monétaire, c'est en termes de valeur d'échange ; ce n'est pas forcément le fait qu'il y ait un vrai prix décidé à l'avance.

Vincent Lambert : La valeur d'échange, je ne suis pas sûr qu'il y ait cette notion dans XMPP. C’est-à-dire que si vous avez votre serveur, vous pouvez simplement héberger des comptes, proposer à des gens de s'inscrire sur votre site, mais malheureusement plus on a d’utilisateurs sur son serveur, plus il consommera. On n'a pas de possibilité de, entre guillemets, « renvoyer l'ascenseur » aux gens qui vont se connecter ou de faire grossir le réseau de cette manière-là. Le modèle du peer to peer est assez différent.

Public : Deux questions ; enfin plutôt une question et une remarque. Première question est-ce vous avez pensé à utiliser Friend of a friend côté sémantique ?

Vincent Lambert : Pardon ?

Public : La possibilité d'enrichir sémantiquement les pages de profils pour qu'ensuite d'autres réseaux utilisant Friend of a friend puissent réutiliser ces données.

Vincent Lambert : Je ne connais pas du tout, mais ça serait une super bonne idée de le proposer sur le salon ou sur la mailing-list. Je vais le noter à la fin de la conférence, je ne connais pas trop.

Public : Et deuxième point plus marketing. En marketing, en fait, on n'aime pas qu'il y ait différents noms pour un truc. C’est-à-dire qu'il y a un phénomène, en tout cas moi j'aime bien comparer ça à l’agrégation des planètes, le phénomène d'accrétion. C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un gros objet qui attire tout à lui, et identi.ca c’est un peu ça, il y a un gros objet et les autres ils avaient beau exister, personne ne les voyait parce qu'on parlait tout le temps du même.
Et au fond, est-ce qu'il n'y a pas une forme de consensus à faire, en se disant on décentralise, ou en tout cas on a un réseau a-centré de serveurs mais qui sont derrière un même nom de domaine et, en gros, en trichant un peu ; c'est-à-dire qu'on dit qu'on peut avoir son domaine avec ses données, mais qu'on a tous le même nom de domaine commun, qui est malheureusement géré de manière centrée mais c'est un compromis et qui permettrait de faire des adresses simples c’est-à-dire que c'est @toto, et pas @toto.machin.machin.

Vincent Lambert : Je voulais vous montrer un truc sur le site, mais je n'arrive pas à ré-accéder à mon navigateur.
Je suis conscient qu'il y a un problème « marque ». Les gens se disent je vais sur Facebook, je sais que c'est que c'est par là. Si on se dit je vais sur un réseau décentralisé, je ne sais pas trop où est le site, je ne sais pas trop où est l’adresse, effectivement ça pose un problème. Ce problème est, pour le moment, je ne vais pas dire résolu, mais on propose une solution. C'est-à-dire que si vous allez sur le site principal du projet, vous allez trouver un onglet qui s'appelle « pod », il me semble, dans lequel on liste les différents endroits où vous pouvez vous inscrire. Si vous voulez créer un nouveau réseau et que vous voulez ouvrir l'accès à « votre nœud » entre guillemets sur le réseau à tous, si vous voulez permettre à n'importe qui de s'y inscrire, vous allez pouvoir définir un quota, dire je veux maximum 1000 utilisateurs, ou j'ai maximum tant de gigas à partager. Votre site sera ajouté dans une liste et les gens qui voudront se créer un nœud sur le réseau iront sur cette page et choisiront un petit peu au hasard les serveurs qui sont encore disponibles, qui ont encore de la place.

Le problème de faire un nom de domaine, une extension de nom de domaine ou un sous-domaine, de distribuer des sous-domaines aux gens qui veulent créer des sous-sites ou des nœuds sur le réseau, pour moi il est vraiment très simple, ça veut dire qu'on donne une cible et on dit « si on arrive à faire tomber ce nom de domaine-là, on a réussi à tous les avoir ». Donc malheureusement ce ne sera pas possible. Les gens pourront créer s'ils le veulent monreseausocial.fr, malanterne.com s'ils en ont envie ou lacantine.net, mais malheureusement le nom ne sera pas contenu dans l'URL et le seul point entre guillemets « de cohérence » entre tous les sites qui seront ouverts, ça restera au choix le nom du site tout simplement. Mais je pense qu'il changera bientôt, enfin ce qu'on peut mettre dans la recherche, donc aller dans Google et taper le nom du site. On trouvera très facilement comme on peut trouver très facilement identi.ca dans Google ou alors se rendre directement sur la page du projet et choisir au hasard dans la liste l'une des instances possibles, mais ça permettra aux gens de se dire Movim c'est là-bas.

Public : Si on voulait utiliser votre système pour faire un réseau social privé, quelles seraient les mesures de sécurité qu'il y aurait dessus ?

Vincent Lambert : Un réseau social privé, je pense que ce serait limité à de l'intranet. J'espère que c'est la question. Privé dans quel sens ?

Public : Thématique, organisationnel, ce n'est pas forcément uniquement national.

Vincent Lambert : Je ne sais pas comment répondre à cette question, honnêtement. Vous pouvez faire des sites sur lesquels vous allez empêcher les gens de s'inscrire et vous allez mettre en place en interne, si vous avez une entreprise par exemple, un moyen d’automatiser les inscriptions pour chaque personne et donc de contrôler les gens qui s'inscrivent sur votre site. Mais au final, la thématique du site c'est aux gens de la définir ; c'est un réseau social, ce n'est pas au sens d'un forum, donc c'est selon les gens qui posteront sur le site.

Public : Si par exemple on le crée pour une communauté, que ce soit une entreprise, une association ou n’importe quoi, si on veut effectivement utiliser le bénéfice des outils de réseau social mais sans donner ses données à Facebook est-ce qu'il y a des mesures de sécurité qui sont mises en place ?

Vincent Lambert : Mais vos données qui sont enregistrées ici ne sont pas données à Facebook. Je vous rassure ! Si vous « hébergez », entre guillemets hébergez, vous mettez en place une installation de Movim chez vous avec le serveur XMPP pour stocker des données également chez vous, vous allez posséder les données qui sont écrites dans le serveur par les gens à qui vous voulez le mettre à disposition et après, quelque part, c'est aux gens d'en faire ce qu'ils veulent. Mais il n'y aura pas de fuite de données. Chaque message qui est posté est, de toute manière, réservé aux inscrits du site, par défaut, donc il ne sera pas publié. Et si vous voulez tout simplement éviter les fuites de données en dehors du réseau, vous avez un moyen c'est de mettre ce site-là en intranet si c'est dans un bâtiment. Et si c'est sur le Web, de toute manière les gens auront un compte. Voilà. Par contre, il faut bien garder à l'esprit que toute information publiée sur Internet est, de toutes façons, copiable : un simple copier-coller permet de faire ressortir l'information d'un forum privé, d'un site privé, même que ce soit bloqué par des mots de passe, toute information est de toute façon duplicable.
On me tend des panneaux rouges en me disant que c'est la fin. Mais j'y réponds dans deux minutes.

Public : Question technique. Vu que tu utilises XMPP etc., etc., est-ce que le protocole que tu utilises pour Movim, enfin l’extension XMPP que tu utilises pour Movim est standard ? Est-ce qu'avec un client Movim on peut utiliser n’importe quel nœud XMPP ou il faut que les deux soient reliés d'une manière ou d'une autre ?

Vincent Lambert : Je réponds très rapidement à la question. Tout ce qui est écrit, tout ce qui est affiché dans Movim, provient directement d'un serveur XMPP donc c'est standard et ça se base sur les extensions qui ont été écrites ensuite. Donc c'est implémenté aujourd’hui dans Prosodie, pas très bien, ejabberd, TGaS, Openfire, etc. C'est déjà implémenté dans plein de serveurs.

Public : je fais très vite. Par rapport à la marque marketing du nom unique, etc., il y a une solution, ça peut être dur, c’est que dès que quelqu'un fait un compte sur un réseau, le login est redondé partout ; en fait on a un login unique qui redirige vers toutes les possibilités. Alors je ne sais pas si c'est faisable techniquement, mais au moins là on aurait une image, l’image c'est virtuel, il n'y a peut-être pas de serveur, etc., mais mondavid@jappix sera redirigé vers tous les autres et au moins…

Vincent Lambert : Je ne suis pas bien sûr d'avoir compris la question. Je reprends derrière.

Cinéma : My Lady de Richard Eyre (2018)

Pour un peu, je ne serais pas allé voir ce drame juridique (c’est comme ça que c’est décrit)…S’il n’y avait pas eu Emma Thompson en tête d’affiche. Elle est, sans aucun doute pour moi, la meilleure actrice aujourd’hui, aussi à l’aise dans le drame que dans la comédie, dans la sobriété que dans l’exubérance. Je… Lire la suite Cinéma : My Lady de Richard Eyre (2018)

Public, privé, politique : Internet au 21e siècle - Benjamin Bayart


Benjamin Bayart

Titre : Public, privé, politique : Internet au 21ème siècle
Intervenant : Benjamin Bayart
Lieu : Hack2g2 - Vannes
Date : mai 2017
Durée : 1 h 34 min
Visionner la vidéo
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Benjamin Bayart, président du FAI associatif FDN (French Data Network) Wikimedia Commons, licence Creative Commons CC-BY-SA-2.0
NB : transcription réalisée par nos soins.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas forcément celles de l'April.

Description

Président de la Fédération des FAI associatifs, cofondateur de la Quadrature du Net (entre autres), Benjamin Bayart traitera le sujet des notions d'espaces public et privé, qui permettent de définir les contours de la vie de la cité ou, autrement dit, la politique. C'est la différenciation de ces espaces qui vont permettre l'apparition de nos démocraties modernes au 18e siècle. L'arrivée d'Internet, au 21e siècle entraîne la modification de ces notions d'espaces public et privé. Ce sujet sera aussi l'occasion d'explorer des questions liées à l'hyper-centralisation de nos services en ligne, la vie privée, le cloud ou encore le rôle des hackers pour faire et penser ces changements.

Transcription

Organisatrice : Bienvenue à ceux qui nous ont rejoints depuis tout à l’heure. On va enchaîner avec monsieur Benjamin Bayart de la Fédération FDN et de La Quadrature du Net qui va nous parler de privé, public, politique : Internet au 21e siècle. L’intervenant suivant n’a pas pu venir, malheureusement, il a un petit problème donc la conférence va déborder sur l’heure, du coup on aura plus de Benjamin Bayart, une heure voire un peu plus pour les questions et après on reprendra, après la conférence, avec le workshop de Sébastien, sur Burp. Donc ceux qui n’ont pas fini ou qui veulent reprendre le train en route c’est possible ; le village des assos sera encore là, il y aura encore makerspace et puis Grifon [Fournisseur d'Accès à Internet Associatif Rennais], vous pourrez aller leur parler ; il y a du café, il y a des crêpes et on reprendra après vers 16 heures-16 heures 30 pour la dernière conférence de syl sur le réseau Tor et Nos Oignons. Voilà.

Benjamin Bayart : On va laisser tranquillement le temps aux gens d’arriver. Quelques petites précisions avant de commencer : j’ai préparé mes diapos comme toujours à la dernière minute donc s’il y a des fautes d’orthographe j’assume, c’est de ma faute, tant pis. J’ai tout bien préparé pour comme si je faisais 45 minutes, c’est-à-dire où moi je parle 25 minutes et où après on discute ensemble 20 minutes. Cependant j’ai suffisamment de choses dans la tête sur le sujet pour faire plus, donc il y a des risques que je déborde un petit peu. Alors comme pour une fois je ne vais pas en parler.

Donc je me présente, moi je m’appelle Benjamin Bayart, je suis président de la Fédération FDN1 depuis sa création en 2011 ; je suis membre cofondateur de La Quadrature du Net2 depuis que c’est devenu une association loi 1901 et non plus une association de fait ; je suis impliqué dans deux ou trois autres méfaits du même genre, mais je ne les ai pas tous mis parce qu’il n’y avait qu’une seule diapo et je ne vais pas du tout vous parler de technique et je ne vais pas du tout vous parler de sécurité informatique. En revanche, je vais essayer de vous faire réfléchir sur un point précis et assez compliqué qui se résume assez bien en privé, public, politique ; vous allez voir, ce n’est pas l’angle habituel, ça va croiser plein d’angles que vous croisez déjà si vous réfléchissez un peu autour d’Internet et autour de l’informatique, mais ce n’est pas celui auquel vous êtes entraîné.

Le plan ne présente aucun intérêt puisqu’il reprend les trois mots et qu’il y a juste définition et conclusion à la fin, donc il n’est pas drôle.

Si j’essaye de vous faire un résumé en quelques minutes de ce que je raconte d’habitude en conférence, en général j’explique ce que c’est qu’une société, j’explique qu’une société c’est la somme des interactions entre les individus, que donc ce qui fait la société humaine c’est la somme des interactions entre les humains ; interactions, ça peut être se dire bonjour ou ça peut être se faire la guerre, tout ça ce sont des interactions entre êtres humains.

Internet change la façon dont les humains communiquent donc Internet change la société que nous faisons. En général, au bout d’une heure et demie d’explications, je vous explique que c’est le contraire. Ah oui ! Parce que si je dis Internet change la société, on suppose qu’il y a une société jolie, bien portante, posée genre façon Blob sur la table et puis que quelqu’un, qui n’est pas dedans, sort de sa poche un Internet, le pose sur la société et que ça la déforme. C’est qui ? Soit on accepte l’hypothèse divine – moi j’aime bien –, on suppose qu’Internet est envoyé par Dieu aux hommes pour les rendre meilleurs, vous voyez, une espèce d’approche messianique du truc. Bon ! J’aime bien, je suis pas certain que scientifiquement ce soit super défendable.
Sinon il faut bien admettre, Internet est l’outil dont nos sociétés se sont dotées pour changer. Ça c’est radicalement différent parce que ça, ça vous dit que lutter contre ça n’a pas de sens. Internet n’est pas un phénomène extérieur contre lequel on peut lutter, c’est un phénomène intérieur. Ce n’est pas parce qu’Internet arrive que nos sociétés changent, c’est parce que nos sociétés changent qu’Internet arrive. C’est bien dans cet ordre-là. Exactement comme – souvent je fais des parallèles avec l’imprimerie – ce n’est pas parce que Gutenberg s’est cogné un matin la tête et a inventé l’imprimerie que soudain, le lendemain matin, on commençait la Renaissance. C’est parce qu’il y avait une pression de la société à produire de la connaissance et à sortir du Moyen Âge, que les techniques en place ne le permettaient pas, que le premier qui a eu une idée pas complètement idiote, cette idée a été immédiatement adoptée et s’est propagée parce qu’elle était attendue. C’est bien dans cet ordre-là.

L’autre chose que j’explique régulièrement ça relève de ce que racontait Mac Luhan – alors pour vous aider à situer, le mec, qui a théorisé ce que fait Internet, il est mort en 1980. OK ! Mac Luhan vous voyez tous qui c’est, évidemment. Non ! C’est un monsieur qui s’est intéressé aux médias et il explique que le plus intéressant dans ce que fait un média, ce n’est pas le contenu, c’est le média lui-même. Le message c’est le média.

Si je caricature, l’oral définit une structure de société ; tant qu’il n’y a que l’oral, on a une structure de société, elle porte un nom, c’est la société d’avant l’écriture. Allez, on va tester les gens pour de la culture : une société d’avant l’écriture ça s’appelle ? Préhistorique, il y a un mot pour ça, c’est préhistorique. L’arrivée de l’écriture fait qu’on rentre dans ce qu’on appelle l’histoire ; c’est l’invention de l’État et c’est l’invention de la loi. L’existence de l’imprimerie change les choses puisque ça fait que la connaissance se diffuse, que tout le monde peut se mettre à avoir accès à des textes alors qu’avant seuls quelques très rares lettrés pouvaient y avoir accès. Aujourd’hui, si vous cherchez, quelque chose comme 85 à 90 % de la population française sait couramment lire. Ce n’est absolument pas le cas en 1500 quelque chose quand Gutenberg se cogne la tête et invente l’imprimerie, 1400 quelque chose.

Le fait de changer le média, indépendamment du contenu, change la structure sociale qui en résulte. Internet fonctionne de manière différente de ce qu’était la télévision, de ce qu’était la radio, de ce qu’était l’imprimerie ou de ce qu’était l’oralité. Donc Internet va amener des structures sociales qui ne sont pas les mêmes et qui ne sont pas encore pensées parce qu’on ne sait pas ce que ça produit.

J’utilise souvent cette image en disant que ce que change Internet ce n’est pas la toile qu’on est en train de tisser pour faire la société, c’est le fil avec lequel on est en train de tisser la toile. Ce qu’on change est assez profond. Il y a un angle que je laisse toujours dans le noir dans mes conférences parce que c’est l’angle sur lequel je suis parfaitement incompétent ; je ne suis pas fou je ne vais pas vous exposer mes trous !
Quand je dis ça, quand je dis le ce que je change c’est le fil avec lequel on tisse la société qu’est-ce que je raconte ? Je dis, en fait, que parce qu’on a changé la façon dont les humains communiquent entre eux, on change la façon dont les humains fonctionnent. C’est un point de vue de psychiatre, quelque part. Il y a forcément un effet sur le développement psychologique de cet engin-là puisqu’on ne structure pas la société de la même façon, les individus ne communiquent pas de la même façon. Or, la façon dont les individus communiquent ça les structure entièrement ; les gens qui vont bien ou qui ne vont pas bien ce sont des histoires toujours de comment ils interagissent avec les autres, rarement de comment ils interagissent avec les chaises, vous voyez. On a souvent plus de problèmes à régler en psychanalyse à cause de son père ou de sa mère qu’à cause de son berceau ; c’est toujours les interactions entre individus qui forment.
J’ai eu le plaisir, il n’y a pas tout à fait un an, de faire la conférence d’ouverture d’un congrès de psychiatres où j’ai pu constater qu’ils ne savent pas. Voilà ! Ils ne savent pas ! On arrivait à faire émerger des éléments, on arrivait surtout à faire émerger des questions. Moi, ce qui m’a le plus frappé dans les échanges avec la salle à la fin, c’est une dame qui est pédopsychiatre, qui fait du soin clinique sur des gamins et qui dit que depuis quelques années on voit arriver des enfants — quand je dis des gamins ce n’est pas 20-25ans comme vous, ce sont des petits, à l’âge où ils sont encore gentils —, on voit débarquer des gamins qui ont manifestement des troubles psys non répertoriés, dont on ne sait pas ce que c’est. C’est extrêmement intéressant. Ça veut bien dire qu’il y a quelque chose dans le développement des personnes qui est en train de changer et on ne sait pas bien ce que c’est.
Donc ça c’est ce que je raconte d’habitude ; normalement ça, ça me fait deux heures et demie. Bien. Et ce n’est pas de ça que je vais vous parler, mais c’est pratique d’avoir rappelé ça parce que ça donne quelques bases sur pourquoi je suis en train de creuser, où est-ce que je creuse, et pourquoi est-ce que j'essaye de comprendre ça. Bien !

Qu’est-ce que c’est que la politique moderne ? C’est la règle commune qui s’applique à l’espace public, en gros ; la politique comme on la comprend depuis quelques siècles, c’est ça. C’est comment on définit la règle commune et c’est la règle qui va s’appliquer dans l’espace public.

En effet, le plus souvent, la règle commune ne s’applique pas dans l’espace privé ; typiquement l’interdiction de fumer dans les lieux publics ne s’applique pas dans ma chambre. La règle publique, je prends un exemple très simple : le code de la route ne s’applique pas sur le parking de l’université ; et non, je déconne pas, ce n’est pas un lieu public donc le code de la route ne s’applique pas. Si vous brûlez une priorité ce n’est pas grave, si vous brûlez un sens interdit on ne peut pas vous mettre un PV sur le parking. Dès qu’on ré-atteint l’espace public la règle commune s’applique. Mais il faut comprendre c’est quoi l’espace public ?

Ici on n’est pas dans un espace public ;ici on est dans un espace privé. En fait, ce qui caractérise l’espace public c’est le fait qu’il s’y produise des choses que je ne sais pas prédire ; c’est le fait que je me retrouve confronté à des gens auxquels je ne m’attends pas. Or ici, je ne croise que des gens auxquels je m’attends. C’est-à-dire je ne croise que des gens qui sont plutôt blancs, plutôt mecs, plutôt éduqués, qui comprennent ce que c’est que de l’informatique, à qui je ne fais pas peur quand je parle d’Internet. Vous voyez ; on forme, en fait, une espèce de frange extrêmement homogène de la société avec très peu de variantes et très peu d’écarts à la norme.

L’espace public c’est le couloir du métro à Paris où je vais croiser n’importe qui, beaucoup plus n’importe qui que dans les rues de Vannes, c’est plus hétéroclite Paris. Mais la définition de l’espace public c’est ça : c’est le fait de se retrouver confronté à l’autre et à l’autre en ce qu’il est imprédictible ; je ne sais pas qui, je n’ai pas choisi de le voir. Quand je suis monté dans mon TGV hier soir, je savais que je venais voir des gens qui seraient plutôt blancs, plutôt mecs, plutôt éduqués et plutôt informaticiens, je savais à peu près ! Je n’étais pas tout à fait certain de la moyenne d’âge mais c’est la seule petite surprise d’une assemblée de geeks à l’autre ; chez vous c’est plutôt 25 ans, 20-25 ans la moyenne d’âge ; souvent on a des publics qui sont plutôt autour de 30-35 ans, mais c’est toujours exactement le même extrait de la population. L’espace public ce n’est pas ça.

Et en fait, l’interaction qui est compliquée à régir, qui exige une règle commune, c’est celle entre des gens qu’on ne peut pas prédire ; c’est celle où on est confronté à un autre, imprévu, qu’on n’a pas choisi, qu’on n’a pas choisi de voir.

Typiquement ici, on peut avoir des codes sociaux qui sont extrêmement différents et qui ne sont même pas forcément écrits sur ce que signifient les différents stickers qu’on a sur son ordinateur ou la quantité qu’on en met ; sur le fait que quand on veut s’afficher très geek, l’écran de l’ordinateur est couvert de stickers ; quand on veut s’afficher geek modéré il y en a cinq-six ; et quand on ne s’assume absolument pas ou qu’on nie, on fait comme moi on en met deux. Le plus frappant que j’ai vu c’était dans une réunion à Bruxelles avec des gens qui bossent sur les Télécoms où le mec en face de moi, qui représentait le régulateur finlandais je crois, avait un sticker sur son Netbook. Pour quelqu’un qui bosse dans la régulation des Télécoms côté officiel, avoir un sticker ! Il venait avec un blouson de cuir, une crête rouge c’était pareil quoi ! Voilà !

Tout ça est très codifié ; le code change en fonction du lieu et tout ça, tous ces codes qui ne correspondent pas à la loi commune tiennent au fait que ce n’est pas un espace public.

Si le numérique joue un rôle si grand dans le fait qu’on est en train de changer les gens et qu’on est en train de changer la société qu’on fabrique, où est l’espace public numérique ? Parce que si on veut parler de politique, donc de comment on régit l’espace public, où est l’espace public ? C’est quoi l’espace public numérique ? Eh bien vous allez voir, ce n’est pas simple comme question.
Un site web est-ce que c’est un espace public ? Eh bien non ! Ça vous est déjà arrivé sur un site web de rencontrer quelque chose que vous n’aviez pas prévu ? Je suis allé sur le site de l’université, j’ai rencontré tout ce à quoi je m’attendais, c’est-à-dire pas que ce je cherchais, évidemment, mais tout ce à quoi je m’attendais c’est-à-dire des tas de choses pas forcément intéressantes, des descriptions de formation qui ne sont pas celles que je veux ; tout sauf l’horaire d’ouverture de la BU [Bibliothèque universitaire]. Vous voyez, on n’est pas surpris !
Quand vous allez sur tel ou tel site facho, vous allez croiser tout ce à quoi vous vous attendez et il n’y a pas d’inattendu ! Vous n’allez pas croiser sur – non je n’ai pas envie de donner leurs noms – voilà, n’importe lequel des sites fachos, vous n’allez pas croiser une tribune enflammée contre les discriminations ou pour la défense de Christiane Taubira ou expliquant à quel point, en fait, en effet il ne faut pas faire le mariage pour tous, il faut faire le mariage pour personne parce que voilà ! Ou prônant l’amour libre ou que sais-je ! Et vous ne serez pas surpris ! Si vous allez sur des sites anars lire des textes de réflexion politique, vous ne serez pas surpris par ce que vous avez vu parce que vous n’êtes pas tombé là par hasard.

Donc non, les sites web, pas vraiment de l’espace public ; c’est de l’expression publique si on veut, parce que quand je publie sur mon blog ou quand il y a des gens qui viennent commenter, c’est une expression en public : n’importe qui peut venir lire, mais ça va jamais tomber sous le regard de quelqu’un qui ne s’y attend absolument pas. Les gens ne tombent jamais par hasard sur mes billets de blogs ; ou bien ils ont cherché trois mots clés dans un moteur de recherche, le moteur de recherche a affiché trois lignes, ils ont cru que ça pouvait être intéressant et puis ils sont venus lire, mais ce n’est pas du hasard ça ! Ou bien ils ont lu un message de quelqu’un disant « ah, va voir il y a Benjamin, il ne raconte que de la merde dans son dernier billet, c’est là. » Ils savent qu’ils vont lire de la merde, on les a prévenus. Il n’y a pas de hasard là-dedans ; il n’y a pas de confrontation à l’autre imprévisible ; c’est très restreint en fait.

Les réseaux sociaux, c’est une autre forme d’entre soi. Vous suivez les gens que vous connaissez ou que vous appréciez, en général des gens qui vous ressemblent, en moyenne ; pas des gens totalement différents, très peu ! Et en fait, ce que vous suivez sur les réseaux sociaux correspond à ce que vous avez décidé de suivre. Ce que vous voyez sur les réseaux sociaux correspond à ce que vous avez décidé de voir, que ce soit manipulé ou pas ! Parce que bien évidemment il y a sur les grands réseaux sociaux toute la couche de décision basée sur des statistiques, qu’on nomme algorithmique dans la presse grand public, qui contraint encore plus ; c’est-à-dire que pour le coup, vous ne voyez même pas tout ce qui est publié par les gens que vous suivez, mais ce dont le petit moteur d’intelligence artificielle a décidé, par analyse statistique, que c’était le plus probable de vous plaire ; c’est en fait ce qui ressemble le plus à ce que vous avez lu la dernière fois ! Vous voyez ! Dans le genre la confrontation à l’imprévu c’est réduit de chez réduit ! C’est-à-dire même si vous vous aviez introduit un petit peu d’entropie dans le système en disant « ah ben tiens, tous les vendredis je choisis deux comptes complètement au hasard dans Twitter et je clique » ; même si vous vous avez rajouté comme ça dans les comptes que vous suivez un petit peu d’entropie, Twitter va l’enlever. Parce qu’il va dire « eh bien non, d’habitude Benjamin ne regarde pas les trucs qui parlent de ça donc hop ! Je ne lui montre pas ou je lui montre moins. »

La partie espace public diminue grandement ; on retrouve quelque chose de l’espace public dans les forums de discussion à la IRC. Pour le coup, des fois, on voit débarquer des gens auxquels on ne s’attend pas sur un canal IRC ; en général ils foutent la merde ; neuf fois sur dix ce sont des robots. Mais c’est à peu près la seule forme, là comme ça, quand je préparais mes quelques diapos ce matin, la seule forme de confrontation à l’imprévu que j’ai retrouvée.

Donc en fait, l’existence des bulles filtrantes qu’elles soient algorithmiques ou qu’elles soient celles que je fabrique de manière naturelle…
Juste histoire de faire comme ça une petite étude statistique, ceux dans la salle qui ne savent pas ce qu’est Mastodon, levez la main ! Une très petite minorité. OK ! C’est un outil de réseau social qui a la particularité de n’appartenir à aucun grand groupe et donc de n’être pas soumis aux travers de la bulle filtrante, ni pour des raisons publicitaires, ni pour des raisons algorithmiques, enfin voilà ! Et donc même sur Mastodon où je vois tout ce que publient les gens que je suis, je crée une bulle filtrante puisque les gens que j’ai choisi de suivre, que j’ai choisi d’inviter dans ma timeline comme si je les avais invités à discuter dans mon salon, c’est une forme d’espace pas tout à fait privé mais pas vraiment public. Bien !

Du coup, puisqu’on n’arrive pas à définir ce que c’est que de l’espace public on va peut-être réussir à définir ce que c’est que de l’espace privé et on se dira que tout le reste est public. Parce que c’est souvent ça qu’on vous dit, c’est « faites attention quand vous écrivez sur Facebook, ce n’est jamais tout à fait privé donc considérez que c’est public. » On vient de voir que pas vraiment ! C’est public au sens où c’est dehors ; ce n’est pas public au sens où vous allez croiser de l’inconnu.

Ça c’est une diapo sur laquelle je peux vous faire une heure ; s’il y en a une que j’aurais dû développer ce serait celle-là et elle aurait fait à peu près autant de diapos qu’il y a de lignes.

Une atteinte à la vie privée c’est quelque chose d’assez compliqué à définir et, en particulier, ce n’est pas la même chose en droit français et en droit américain.
Si vous décidez d’aller fouiller dans mon compte Twitter pour remonter des choses à contretemps, c’est une forme d’atteinte à la vie privée. Oui ! C’est exactement comme si vous alliez rechercher l’enregistrement d’une conversation que j’ai eue au bistrot il y a trois ans, où j’étais en train de pleurer dans ma bière comme un con, et que vous la ressortiez dans un contexte qui n’a rien à voir. Certes j’étais en public, j’étais au bistrot – je pouvais chouiner dans ma bière à la maison –, ça ne veut pas dire, le fait que ça a été fait en public, que vous avez le droit de le ressortir à tout propos. C’était en public certes, mais il n’y avait pas des millions de personnes ; on était en petit comité.
Si vous ressortez ce que j’ai publié à l’ouverture de mon compte Twitter en 2009 quand j’avais 50 followers, ce que je disais s’adressait à 50 personnes. Maintenant qu’il y en a 13 000 qui me lisent, je ne dis plus les mêmes choses. Donc ressortir hors contexte et remettre en avant ce que j’ai dit précédemment, quand bien même je l’ai dit en public, c’est une forme d’atteinte à la vie privée.

C’est la première des formes d’atteinte à la vie privée qu’on arrive à expliquer aux enfants. Quand ils jouent un peu avec leur compte Facebook il y a un truc. Si certains d’entre vous finissent mal et donc échouent à faire la guerre contre les autres et se retrouvent à faire de l’enseignement, vous voyez, un truc socialement utile, si vous voulez expliquer ça aux enfants, il y a un moyen très simple : quand l’enseignant trouve les comptes Facebook de ses élèves et puis il clique sur « ajouter comme ami », il arrive que les élèves, inconscients, répondent « oui » et vous remontez toute la timeline, puis vous choisissez quelques éléments et vous en faites un récit, un récit de trois-quatre paragraphes disant « l’an dernier tu étais en vacances à La Baule, tu as joué sur la plage avec Marie, etc. » , juste un petit récit de trois-quatre paragraphes, et puis vous lui donnez en cours, pas en le disant à tout le monde, ça ne se fait pas, c’est très mal ; juste vous lui donnez en lui disant « tiens ! » Immédiatement sa réponse ce sera : « Comment vous savez ça ? Comment ça se fait ? Ce n’est pas normal ! » Voilà. Il y aura une notion d’atteinte à son intimité : ça c’est la notion de vie privée.

On voit bien que sur les réseaux sociaux il n’y a pas tellement de vie privée puisque tout ce que j’ai dit reste, à moins que je ne prenne des précautions particulières pour vider. Ça ne fonctionne pas.

Ensuite il y a une deuxième notion qui est la notion d’intimité. Quiconque a suivi ce qui se passe sur tout ce qui est sécurisation des machines, sécurisation des données. Notion d’intimité ! Quand même les sextoys sont connectés et piratés, ça devient compliqué d’être tout seul quoi !

II y a une deuxième grandeur qui est la quantité de données qui se collectent. Je ne vais pas prendre l’exemple de la montre connectée parce que je n’en ai pas ; ma montre à moi elle fait tic-tac donc elle ne me surveille pas. Ça [téléphone portable], ça me surveille en permanence ; je ne parle même pas du fait qu’on puisse activer le micro à distance, je ne parle même pas des choses compliquées ; ça, ça a dit où je suis. Mon opérateur réseau sait où je suis, tout le temps ; s’il veut, il a les infos. Vous allez me dire « oui, il sait que je suis à Vannes » ; ça, même la SNCF le sait, c’est dire si c’est public ! Non ! Ça, ça dit à quelques mètres près où je me trouve puisque je suis connecté par radio à cinq antennes, une qui est à telle distance, une qui est à telle l’autre, une qui est à telle autre ; vous avez tous fait un petit peu de maths, prenez un compas, une carte, les antennes, vous faites des ronds et vous verrez, à l’intersection c’est moi. Ça, ça dit tout le temps où je suis ; ça collecte en permanence des infos sur moi et ça collecte des infos que je ne publie pas. Quand je publie sur Twitter que j’ai été me bourrer la gueule, quelque part c’est ma faute si tout le monde le sait. Mais là on a des objets, on a des éléments qui, en permanence, collectent des données sur moi.

Facebook collecte en permanence des données sur ma navigation web, alors que je n’ai pas de compte Facebook ! Juste le petit « F + 1 » en bas de la page, à chaque fois il ping chez Facebook et c’est toujours le même cookie, donc on sait toujours que c’est moi qui ai lu tel article, qui suis resté 17 minutes en train de lire tel article, qui suis resté 40 secondes en train de lire tel autre, qui ai passé 1 heure 10 sur telle vidéo, etc. Tout ça collecte des données sur moi en permanence, sans mon accord ! C’est ce que j’appelle la surveillance privée.
Parce que quand on parle surveillance, tout le monde entend loi renseignement, Edward Snowden, le gouvernement surveille la population. Oui, bien sûr, le gouvernement surveille la population surtout en France et ça c’est une vieille tradition chez nous. La France est par tradition un état policier et par tradition un État qui a peur de sa population. D’un autre côté on les comprend ! On fait partie des gens qui avons pris pour habitude de couper en deux les dirigeants, séparer le menton des épaules, bon ! Ça laisse des souvenirs ! Donc ils gardent en tête que quand le peuple grogne il faut calmer le jeu parce que ça va chier ! Ce n’est pas incompréhensible comme réflexe, il y a un fond de bon sens derrière.

Donc la surveillance publique on voit ce que c’est, on voit ce que ça a de malsain.
La surveillance privée, on l’a moins en tête.

La surveillance sociale, c’est quelque chose dont on a presque perdu l’habitude. Je ne sais pas qui parmi vous a grandi dans une commune où il y a moins de 500 habitants ; il y en a quand même quelques-uns. La surveillance sociale c’est ce que vous vivez dans le village : vous ne pouvez rien faire sans que tout le monde soit au courant, mais rien ! Rien ! Même pas dire bonjour à celui à qui il ne faut pas dire bonjour ; tout le monde le saura, il y aura une mémé à une fenêtre, il y aura quelqu’un qui vous aura vu ; rien ! Tout le monde le saura, vous ne pouvez rien faire ! Vous êtes contrôlé en permanence.
La surveillance sociale, moi qui ai grandi en banlieue parisienne, c’est plus soft. Dès que je suis à plus de 100 mètres de chez moi plus personne ne sait qui je suis. Si jamais je pousse jusqu’à la capitale et que je descends dans le métro, la probabilité que quelqu’un sache qui je suis est faible, plus que faible. En fait, je suis devenu totalement anonyme et donc totalement non surveillé à moins de dix minutes de chez moi. On est tous habitués à ça.

Ça ne marche pas sur les réseaux sociaux ; vous êtes en permanence surveillé par des gens qui savent qui vous êtes ; vous êtes suivi, c’est même le mot qu’ils utilisent. Vos followers sur Twitter sont des gens qui vous suivent et donc ils regardent tout ce que vous faites, ils suivent tout ce que vous dites. Et quand vous faites quelque chose qui est moralement répréhensible ils vous le disent tout de suite. Par exemple, un jour si vous voyez un tweet de moi disant que je mets à jour mon Windows, vous pouvez être certain que je vais me faire engueuler, mais je vais me faire chier sur la tête par une quantité incroyable de mes followers puisque je suis supposé être un ayatollah du logiciel libre ! Donc si jamais je commets le péché mortel qui consiste à avoir un Windows sur son ordinateur, mais il va m’en arriver ! Ouh là là ! Je ne vous raconte pas si je raconte que j’ai fait la mise en page d’un document avec Word ! Moi qui suis réputé être une des personnes les plus savantes sur LaTeX, machin, si je raconte que j’ai utilisé Word, je pense que certains de mes proches ne me parleront plus quoi ! Ça c’est de la surveillance sociale.

Du coup je suis en train de chercher : en ligne, c’est où la partie privée ? Elle est où ma vie privée ? Eh bien il n’y a presque rien en fait ; il n’y a presque rien ! Il y a des tout petits bouts : la discussion quand elle est uniquement entre deux personnes et encore ! Eh bien oui ! L’extrait de chat publié par votre ex, c’est déjà arrivé ? Pourtant vous avez en tête que ça pourrait arriver, parce que ça pourrait arriver ; c’est assez voisin du revenge porn comme idée.

Voilà, la notion de privé en ligne, elle n’est pas claire, elle est rare.

Il y a un point qui est particulièrement intéressant, je crois que j’y reviens après. Non. Il y a un point qui est particulièrement intéressant sur la notion de surveillance qui est l’effet de la surveillance. Ça c’est fondamental. C’est dommage que je n’aie pas prévu la version longue des diapos parce que si je l’avais fait je vous aurais mis une citation de, si ma mémoire est bonne, la Cour européenne des droits de l’homme, dans une jurisprudence restée célèbre qui s’appelle « Klass contre Allemagne » ; donc c’est un monsieur ou madame, je sais pas, Klass, qui attaquait l’Allemagne sur des histoires de surveillance – moi je connais bien ça parce que c’est un bout de jurisprudence qu’on utilise avec les exégètes amateurs quand on travaille sur les textes, sur la conservation des données personnelles et sur les problèmes de surveillance – et où en fait, ce qu’explique la Cour, c’est que le simple fait de pouvoir légitimement se croire surveillé, je n’ai pas dit d’être surveillé, j’ai dit de pouvoir légitimement se croire surveillé, change la façon dont les gens pensent et fait qu’on n’est pas en démocratie. Et ce n’est pas tout à fait anodin comme concept ça. Quand on se sait surveillé, on ne dit plus la même chose. Oui, vous savez bien, tant que maman regarde il ne faut pas dire de gros mots ; dès qu’elle a le dos tourné tranquille ! Mais, pas quand elle est là ! Ça c’est la partie visible de l’autocensure. Et puis vous avez la partie pas visible.

La partie pas visible est beaucoup plus dangereuse c’est celle qui se développe quand on fabrique de l’esprit de meute.

Ce qu’explique monsieur Habermas. Pour le coup, le fait que lui parle de ça je n’en sais rien, je n’ai pas été lire ; ce sont des gens plus savants que moi qui m’ont dit : « Il raconte très bien ça ». En fait, il y a longtemps, il n’y avait pas d’espace privé. En fait, le premier espace privé qui apparaît, c’est à peu près à l’époque de la Révolution industrielle, un petit peu avant, c’est ce qu’on appelle l’intérieur bourgeois. Avant cette période-là, avant l’apparition des grandes villes, avant l’apparition d’une bourgeoisie en ville, il n’y a pas d’espace privé. Dans les campagnes, si vous vous faites une image de la ferme avec la famille de paysans au Moyen Âge, ce n’est pas chacun sa piaule ; ça c’est une image très 20e siècle ; ce n’est pas chacun sa piaule : c’est tout le temps tout le monde dans la même pièce ; il n’y a aucun espace privé ; vous n’êtes jamais tout seul. L’idée que la maison soit pour une seule famille n’est déjà pas claire. Il y a aussi tous les ouvriers de la ferme qui dorment dans la grange ; il y a les enfants de tout le monde mélangés avec les enfants de tout le monde et, en gros, tout le monde vit dans la même pièce, les enfants, les parents, les grands-parents ; tout mélangé. La notion d’intimité n’est pas du tout celle que vous connaissez vous.

Et en fait, quand on n’est jamais seul, on ne peut pas développer une idée différente de celle du groupe. On n'a, en gros, que de la pensée de meute ; on ne peut pas développer une idée divergente si on n’est pas isolé de son groupe de référence. On ne peut pas développer une pensée divergente, structurée, si on ne sort pas, si on ne s’isole pas du groupe. Parce qu’en fait, au moindre petit mot que vous allez dire ou penser d’écart, tout le monde va vous dire « ah ben non, surtout pas ! »

Et en fait, quand on est jamais isolé de son groupe, ce n’est pas tellement qu’on s’autocensure, c’est qu’on ne pense plus un certain nombre de choses. Ce n’est pas la même chose que de les penser et de ne pas les dire : on ne les pense plus et ça, c’est un phénomène bien plus puissant et bien plus pervers. On fait disparaître certaines formes de pensée.
Et en fait, ce qu’explique Habermas, c’est que c’est l’intérieur bourgeois qui, en créant pour la première fois un espace privé, un espace où on peut ou bien penser quand on est seul, ou bien discuter à l’abri du groupe, discuter à deux ou à trois mais à l’abri du groupe, discuter en privé de la chose publique pour dire des choses qui ne sont pas en accord avec ce que pense la meute, ça c’est ce qui permet l’apparition de la philosophie des Lumières et l’apparition de la pensée politique au 18e siècle. C’est l’existence de l’intérieur bourgeois, c’est-à-dire c’est parce qu’il existe un espace privé qui n’existait pas auparavant qu’enfin existe un espace public, par opposition, et qu’on peut commencer à discuter de la façon dont on va régir l’espace public et que, donc, on peut enfin penser la politique moderne. Avant ça n’a pas de sens ; avant ça n’a pas de sens ! La seule politique publique c’est de savoir si on fait guerre ou pas à son voisin. Le reste, les règles de vie en commun ne se discutent pas, elles ne sont pas sujet à discussion puisque jamais une idée divergente n’apparaît ; il n’y a pas de débat ; il ne peut pas y avoir de désaccord ; il ne peut pas y avoir quelqu’un qui a théorisé le fait que le système féodal est formidable et quelqu’un qui a théorisé qu’il ne l’est pas et qu’il faut décapiter tous les nobles : ils ne peuvent pas débattre puisqu’ils ne peuvent pas développer ces deux idées conceptuellement trop séparées.

Donc l’apparition de l’intérieur bourgeois, d’après Habermas, joue un rôle clé en créant un espace privé qui est strictement nécessaire à la pensée politique, séparé de l’espace public, où s’exécute cette pensée politique.

Sur Internet, cette séparation n’est pas claire. Aujourd’hui, quand on essaye de réfléchir les problèmes politiques sur Internet, on voit émerger plein de difficultés qui sont de cet ordre-là.

L’esprit de meute je suis sûr que vous l’avez tous déjà croisé en ligne. Il y a une forme de bien-pensance à devoir hurler avec les loups et si on ne hurle pas avec les loups, on est un traître à la cause. Si je ne hurle pas avec les loups qui gueulent contre tel sujet, je suis un traître à mes amis sur tel sujet et ils vont me le reprocher.
La plus grande liberté qui me soit autorisée c’est de fermer ma gueule. Je ne peux pas dire quelque chose de divergent sauf à accepter de m’en prendre vraiment plein la tête et de perdre des amis, etc. Et ça, c’est quelque chose de fort et c’est quelque chose que vous ressentez, positivement et négativement. C’est-à-dire que vous ressentez le côté très frustrant de ne plus avoir le droit de pas être d’accord et vous ressentez très négativement, c’est-à-dire que « ah les salauds qui ont voté Le Pen quoi ! Merde ! » Ça c’est de l’esprit de meute ; ça c’est complètement de l’esprit de meute. À quel moment on s’est demandé pourquoi ? À quel moment on a essayé de comprendre ? Quand un premier ministre dit : « Comprendre c’est déjà excuser ! », en dehors du fait que ce monsieur est en train d’expliquer qu’il faut fermer les universités, ce qu’il raconte c’est de l’esprit de meute. Il est interdit de réfléchir, surtout si c’est pour envisager une opinion qui ne soit pas la sienne. Ça c’est un des effets qui semble lié à Internet. Je ne sais pas à quel point, mais ça semble lié et il y a là un nœud de complexité sur à quoi sert la notion de vie privée, à quoi sert le fait d’être chez soi.

Et en fait, exactement à l’opposé de ce qu’expliquait aeris3 ce matin, le seul endroit où je sois chez moi c’est quand je suis auto-hébergé, parce que c’est le seul moment où j’échappe à toutes les formes de surveillance. Où en fait, si mes données personnelles, c’est-à-dire les données biométriques de ma montre connectée, les données de mon frigo, tout ça, si toutes ces données-là ne sortent pas de ma sphère et de mon contrôle et sont sur une machine sur laquelle j’ai du pouvoir, en fait si j'ai le pouvoir de les détruire, alors c’est chez moi.

Je sais pas comment vous vous définissez l’endroit qui est chez vous ; on a tous notre petite définition. Quand j’étais jeune c’est l’endroit où il y avait mon chat, ma couette et mon ordinateur. Il se trouve que depuis le chat est mort, ça complique, mais on a tous une définition de « chez soi » et en fait, cette notion-là raccroche beaucoup à la définition d’un espace privé.
Chez soi ce n’est jamais un espace public, c’est toujours un espace privé. Un des éléments clé c’est le fait que vous en contrôlez l’accès. C’est vous qui décidez qui y rentre ou pas. Chez soi, chez un ado, c’est sa piaule, c’est très clair, et quand vous rentrez dans sa piaule ce n’est pas bien : vous violez son intimité ; vous nettoyez aussi mais vous violez son intimité.

Il y a là une complexité pour penser les modèles politiques qui émergent au 21e siècle sur laquelle j’ai plus de questions que de réponses, mais il y a là une difficulté puisque l’espace public a disparu, l’espace privé n’existe pas ou du moins pas dans le numérique, et que les politiques publiques ne peuvent plus se penser et ne peuvent plus se structurer. Il y a là quelque chose de bizarre. Je ne sais pas ce que ça donnera, mais ça nous dit bien que la notion de vie privée, de création d’un espace mieux séparé entre privé et public, serait probablement la condition de l’existence d’une pensée politique et d’une vie politique en ligne.
Donc la façon dont cette redéfinition bouge va forcément avoir un effet ; je sais pas quel effet ; j’ai l’impression qu’il y a quelque chose en cours là-dessus depuis quelques années.

Et en fait ça, ça ne définit pas les grands enjeux sociaux. Ça définit, ce que je viens de vous raconter, l’effet qu’a Internet sur le débat politique et comment le débat politique s’y passe et ce que le débat politique produit sur Internet.

Mais il y a un non-dit là-dedans qui d’abord est une forme d’élitisme, qui est une forme d’élitisme relativement classique : l’accès aux outils est réservé à une petite partie de la population et l’usage fait des outils est réservé à une petite partie de la population. Or, les outils numériques ont un effet sur tout le monde ! Le parallèle que j’utilise d’habitude en conférence c’est celui avec l’écriture. On peut être illettré, ça existe, on peut même être analphabète. Qui ne fait pas la différence entre illettré et analphabète ? On est analphabète quand on ne sait pas les lettres de l’alphabet ; on est illettré quand on n’a pas lu Voltaire. C’est la différence qui est entre connaître l’alphabet et avoir des lettres ; illettré c’est quand on n’a pas de lettres. Typiquement, quelqu’un qui sait déchiffrer des mots n’est pas analphabète ; quelqu’un qui sait lire un texte et dire « ah oui, ça parle de ça » n’est pas illettré.
Dans une société où tout le monde sait lire et écrire, le fait d’avoir des difficultés à le faire c’est un handicap. Donc l’écriture n’a pas que un effet sur les gens qui savent lire et qui, par là, changent la structure de la société ; ça transforme en handicapés les gens qui n’y ont pas accès.

Le numérique, en modifiant la façon dont les gens fonctionnent et donc en changeant la société, a un effet sur les gens qui n’utilisent pas de numérique, qui est de les rendre handicapés.
Si vous avez dans votre entourage quelqu’un qui n’a pas d’ordinateur, qui n’a pas d’adresse mail, qui n’a pas de téléphone portable, enfin d’ordinateur portable – c’est un ordinateur ça [téléphone portable], il est plus puissant que celui-là [ordinateur portable] – quelqu’un qui n’a rien de tout ça, eh bien dans la société d’aujourd’hui il est un peu handicapé ; il y a plein de choses qu'il ne peut pas faire !

Donc il y a une forme d’élitisme et qu’on retrouve tout à fait dans nos communautés. Typiquement dans les propos qu’on utilise, dans les mots, il y a une espèce de clivage entre les sachants et les idiots ; les gens qui sont incapables de sécuriser eux-mêmes leur machine sont considérés comme des idiots. Les gens qui sont capables de le faire sont considérés quand même un peu mieux. Il y a là une forme d’élitisme dans l’expression même, dans le choix des mots : le fait d’utiliser systématiquement un vocabulaire qui n’avait pas de sens il y a trois ans.
Moi je laisse traîner mes oreilles depuis ce matin, j’écoute parler les gens. Vous utilisez presque tous, et je fais ça aussi quand je jargonne, des mots qui n’existaient pas et qui n’avaient pas de sens il y a trois ans. Donc quiconque n’appartient pas à la même petite élite est exclu par le vocabulaire, sans même forcément être exclu par le contexte ou par la non connaissance, etc., juste par le vocabulaire.
Vous appelez cyber quelque chose qui, depuis 25 ans, s’appelle « sécurité informatique ». Je n’ai pas bien compris pourquoi il fallait le renommer. Oui, peut-être par marketing. C’est aussi une très bonne façon de marquer un entre soi, le fait d’avoir un vocabulaire fermé, changeant, que donc seuls les gens qui suivent la mode… C’est le même effet que la mode vestimentaire ; le fait de suivre la mode vestimentaire montre qu’on est en ligne avec le groupe et en phase en termes de communication avec le groupe. Le fait de se démarquer par le fait de porter une tenue qui est tout à fait décalée par rapport à la mode, montre l’exclusion du groupe. Donc ça c’est un mode d’élitisme très particulier.

Typiquement il y a des questions autour du numérique, autour de l’exclusion, autour de comment les plus démunis y ont accès.

C’est bien gentil de vouloir avoir accès à un intérieur bourgeois pour pouvoir être une élite politique, c’est ce que je viens de vous définir. Pour être le Voltaire du 21e siècle il faut avoir accès à une certaine intimité dans le numérique pour pouvoir penser. Bien ! Si on aspire à être Voltaire on se pose comme une certaine bourgeoisie tout de même.

Le type qui fait la manche à la sortie de la gare, comment ça se passe pour lui ? Il est exclu de tous les cercles, il est exclu de celui-là aussi ; il est exclu du travail, il est exclu de la vie sociale, il est exclu de plein de choses, il est aussi exclu de la pensée politique ! C’est vachement embêtant ça comme approche !

Et puis, un des problèmes clés pour moi autour du numérique, c’est qu’à l’heure actuelle on développe une pensée politique qui est uniquement centrée sur les questions économiques. Je prends un exemple très simple, ça parlait justement de chiffrement. Emmanuel Macron a lâché une ânerie de plus pendant la campagne il dit, en gros, quelque chose qui revient à dire « il faut interdire le chiffrement ». C’est-à-dire il faudrait que toutes les grandes plateformes fournissent des backdoors à la police parce que c’est bien connu, quand il y a une backdoor il n’y a que la police qui s’en sert ! C’est célèbre ça ! C’est le célèbre théorème de « il n’y a que la police qui fait des trucs bien, ou pas bien » je ne sais jamais dans quel ordre, mais jamais les méchants n’utiliseraient mal à propos quelque chose.
Donc là, comme toujours quand le candidat dit une bêtise, il y a le spécialiste du sujet qui vient rattraper ; c’est comme ça dans toutes les campagnes politiques depuis aussi longtemps que j’en vois. Donc notre actuel secrétaire d’État au numérique, qui était responsable du numérique dans la campagne Macron, se fend d’un texte – je n’ai pas l’URL sur moi mais si vous le cherchez il est intéressant – dans lequel il explique pourquoi les propos du candidat étaient peut-être un petit peu trop emportés et les mots qu’il utilise sont extrêmement intéressants, parce que ce qu’il dit c’est « bien entendu le numérique est nécessaire à la vie privée des gens, mais surtout le numérique est fondamental pour protéger nos entreprises et nos innovations contre l’intelligence économique ». Ce n’est pas du mot à mot mais quasiment. La structure même de la phrase est importante. Les libertés des gens, oui bien sûr qu’il en faut, mais enfin ! Le vrai truc sérieux c’est quand même le business et ça c’est embêtant. Et ça c’est embêtant parce qu’il y a là une inversion des priorités. Si le business ne sert pas à rendre les gens heureux, il ne faut pas en faire ! Si ça ne sert pas à nourrir les gens, il ne faut pas en faire.

Il y a là une inversion des priorités qui très embêtante et qui est systématique dans tous les sujets autour du numérique. C’est-à-dire typiquement dans les éléments qu’exposait avec beaucoup de justesse aeris dans sa présentation il y a « mais rendez-vous compte, on ne peut pas faire de l’auto-hébergement, ça ne passe pas à l’échelle, on ne peut pas en vendre des millions, ça ne va jamais marcher ! » Ça ne va jamais marcher ou ça ne va pas être rentable ? C’est un problème de business ou c’est un problème d’humains ? Est-ce qu’on a besoin que ça passe à l’échelle, auquel cas il faudra bien que ça passe à l’échelle ?
Est-ce qu’on peut se permettre d’avoir 65 millions d’humains éduqués et politiquement responsables en France ? Moi ça me paraît souhaitable ; si c’est souhaitable il faut s’en donner les moyens. Ou bien on peut considérer qu’il n'y en a pas besoin, on peut considérer que ce n’est pas grave : on forme 150 énarques tous les ans, ça suffit bien ! Ils vont faire comme d’habitude et décider ; nous autres on joue à la belote. On peut ! Ce n’est pas la même société, elle ne pose pas les mêmes contraintes.

Donc en fait, je ne vois pas comment on peut traiter ces sujets-là qui sont les vrais si on n’a pas compris comment fonctionne politiquement Internet, l’animal politique qu’il est en train de former dans la société. Et il y a là des questions pas tranchées.

Moi ce qui m’embête dans les bulles filtrantes ce n’est pas que quand vous vous intéressez à l’automobile on ne vous présente plus que des choses sur l’automobile, puisque ça ce n’est pas grave ; c’est que ça a des effets sur les structures de la société et que je n’arrive pas encore à les comprendre. Voilà. Il doit nous rester du temps pour discuter vu que j’ai fait un peu moins d’une heure. Je crois qu’il y a un deuxième micro. Qui ne marche pas bien ; il ne marche pas du tout ! Je reprendrai les questions au micro pour qu’elles apparaissent dans la bande son. Je t’écoute. Oui.

Public : Inaudible.

Benjamin Bayart : Chatroulette non. Espace absolument pas public ; ce n’est pas plus public comme espace qu’une backroom. C’est-à-dire que tu y rencontres n’importe qui au hasard, mais en fait pas du tout n’importe qui, puisque je ne sais pas combien de milliers ou combien de millions de personnes sur terre ont utilisé ce service à un moment ou à un autre, mais pas tout Internet, pas toute l’humanité. En fait, on ne rencontre dans cet espace-là que les quelques milliers de personnes qui ont l’habitude de s’y rendre.
Dans les backrooms des bars gays parisiens tu croiseras des gays, parisiens, qui ont l’habitude d’aller dans les lieux de baise genre backrooms. C’est très ciblé. Si tu croises ma belle-mère, par exemple, préviens-moi je vais être surpris. Alors que dans le métro tu pourrais, si j’avais une belle-mère ! Même sans la connotation sexuelle de Chatroulette ; tous les outils qui servent à faire de la mise en relation de manière aléatoire, comme ils ne sont utilisés que par quelques personnes et dans quelques… C’est exactement comme si tu ne prenais le métro que pour croiser des clodos. Moi je prends le métro pour aller au boulot, il se trouve que j’y croise des clodos ou d’autres gens que je n’ai pas prévus, des fois même des gens qui m’ont vu à la télé ça m’empêche de discuter avec mon voisin, c’est très chiant par exemple.
Il y a une notion d’imprévu, de « je n’étais pas là pour ça » ; il y a une notion d’espace qui est partagé malgré moi, qui définit l’espace public. Chatroulette n’est pas l’espace public, ce n’est pas l’espace où tu es quand tu sors de chez toi ; c’est un espace où tu vas exprès. C’est très différent conceptuellement. La rue ce n’est pas un endroit où tu vas exprès : tu es presque obligé ; en fait, ton comportement normal est de sortir dans la rue plusieurs fois par jour pour aller chercher le pain, pour aller chercher des clopes, pour aller au boulot, pour en revenir, pour mille choses.
Et c’est la différence entre chez moi et l’espace public qui crée un mode de pensée particulier, qui est celui qui permet la philosophie des Lumières.
Chatroulette ne résout pas ce problème-là. Le fait qu’il existe un tout petit endroit dans lequel il y a un tout petit peu d’aléatoire, mais où seules ne vont que les quelques personnes qui acceptent cette part d’aléatoire, ça ne définit pas un espace public. Parce que dans l’espace public, par définition, tu devrais croiser virtuellement n’importe qui, pas que les gens qui ont spécifiquement choisi de s’y rendre. Pardon ?
C’est valable avec IRC aussi, oui, oui ! J’ai bien dit le seul petit bout d’inattendu dans IRC c’est le même que celui qu’on trouve sur Chatroulette, c’est le fait qu’il y ait un peu de mélange parfois, mais pas significatif. [Échange de micro.] Non, tant pis débrouillez-vous entre vous.

Je ne sais pas à quoi correspondrait l’espace public dans Internet. Alors si je reprends la question, il ne peut pas exister sur Internet puisque dans la vraie vie il correspond à des endroits où on est obligé de passer.
Je ne sais pas. Je sais que c’est cette dichotomie entre les deux qui joue un rôle clé dans la façon dont on réfléchit ; c’est le fait de pouvoir quitter la meute pour trouver un espace privé où on discute qui permet de faire émerger des idées sur comment on structure l’espace public. C’est tout ça qui correspond à la pensée politique relativement moderne.

Qu’est-ce qui peut jouer le rôle d’un espace public ou un rôle similaire à l’espace public et créer, recréer le même type de dichotomie qui permet une pensée du même type, une pensée humaniste du même type ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu’on puisse le créer. La question ce n’est pas est-ce qu’il faut le recréer pour recréer à toute force l’ancien monde ? Il n’était pas terrible l’ancien monde, on y brûlait les Juifs ! Ce n’était pas top !
La question c’est quel sera le nouveau et quel effet ça a ? Je ne suis pas certain qu’il faille revenir à avant. La disparition de cet élément-là a sans doute un intérêt, mais je ne sais pas lequel. Ou a sans doute un effet à défaut d’avoir un intérêt.

Pour moi, quelque chose qui ressemble un petit peu à l’espace public, c’est la timeline globale ou la timeline fédérée dans Mastodon parce que là tu as une agglomération de contenus qui ne sont pas que mes choix. Comme on est plusieurs milliers à avoir des comptes sur la même instance, sur cette timeline on voit s’agglomérer des contenus qui correspondent à mes choix plus les choix de tous les gens qui ont des comptes à côté de moi mais pas que mes followers ; les gens qui ont choisi d’ouvrir leur compte sur la même instance et comme je suis sur une des instances qui est plus publique, je vois de tout, je vois passer des trucs en japonais où je ne pine rien, je vois passer des trucs en espagnol où je comprends un peu, voilà ! Je vois passer plein de choses originales, mais ce n’est pas tout à fait un espace public au sens où je ne suis pas obligé d’y aller, sauf si vraiment je me fais chier beaucoup et que mes potes ne parlent pas, genre à trois heures du matin, bon, on va lire ça ! Mais non, je ne suis pas certain qu’on puisse recréer de l’espace public sur Internet et je ne suis pas certain que ce soit souhaitable ! De l’espace public au sens comme dans la rue quoi !

En fait, ce qui m’intéresse ce n’est pas de chercher à définir ce qu’est un espace public sur Internet, c’est l’effet sur notre pensée politique et sur la façon dont nous concevons nos idées politiques de la disparition de l’espace public tel qu’on le connaissait avant. Donc oui, il va bien falloir penser la politique autrement ! Oui, il va bien falloir inventer autre chose et on saura quoi après avoir trouvé. C’est le côté drôle.
Habermas, il ne faut pas croire, ce n’est pas un philosophe du 18e siècle, je crois qu’il est encore en vie ce monsieur ; il ne doit plus être tout jeune maintenant, mais c’est dans les années 80, je crois, qu’il théorise tout le morceau sur l’intérieur bourgeois ; ce n’est pas une pensée de l’époque, c’est une pensée après, c’est avec le recul qu’on arrive à dire pourquoi est-ce que cette pensée émerge à cette période-là et pas à telle autre ; pourquoi est-ce qu’on trouve une pensée politique structurée dans telle société et pas dans telle autre qu’on arrive à trouver certains éléments. Il y avait une question tout derrière oui, si, si.

Je reprends la question au micro pour ce qui est enregistré. Est-ce que ce qu’on trouve sur les boards de 4chan ça ressemble à de l’espace public ?
Pas complètement parce que pareil, c’est très thématique, on retrouve un peu le côté aléatoire qu’on croise sur IRC ou sur Chatroulette, mais avec le même biais, c’est-à-dire que sur tel forum de 4chan où tu ne vas croiser que du raciste eh bien tu ne croiseras essentiellement que des racistes et des gens qui sont venus voir des racistes.

Public : C’est vrai. C’est pour ça qu’il y a une borne random sur 4chan.

Benjamin Bayart : Oui, pareil, c’est moins limité, mais quand tu vas là-bas tu sais ce que tu vas trouver, enfin tu sais que tu vas là-bas pour ça. C’est un peu comme si tu me disais que le fait d’être allé voir un film d’horreur ça t’a fait connaître les horreurs de la guerre. Non ! Pas tout à fait ! Tu as vu un film d’horreur, ce n’est pas pareil ; tu vois ce que je veux dire ? Tu as été confronté à un autre que tu es allé chercher délibérément dans une fenêtre très précise et où tu as cliqué sur la petite croix pour fermer l’onglet quand ça te mettait mal à l’aise. Ce que tu croises dans la rue quand ça te met mal à l’aise tu ne peux pas juste fermer l’onglet, ça ne marche pas comme ça. Le jeu n’est pas le même. Si tu vois ton patron se montrer maltraitant avec son assistante de direction, tu vas le voir tous les jours au boulot ; tu ne pourras pas fermer avec une petite croix.

Public : Pour faire le parallèle par rapport à ce choix et ce « non choisi » est-ce que la publicité, du coup, ne devient pas de l’espace public puisque c’est imposé finalement ? Parce que vous disiez un peu plus tôt c’est le fait de se faire imposer une rencontre, c’est le fait potentiellement de se faire agresser dans la rue. Est-ce que finalement la publicité ça n’a pas une petite analogie à ça ? C’est-à-dire je vais sur un site internet et boum ! je me tape une publicité de choses qui peuvent ne pas être forcément en rapport avec ce que je cherchais ?

Benjamin Bayart : Oui au sens où c’est pas toi qui l’as cherché. Normalement le publicitaire a quand même cherché à t’atteindre.

Public : Par contre, oui, fait tout à fait.

Benjamin Bayart : C’est-à-dire toi tu étais venu pour lire des infos et le publicitaire il ciblait les gens qui s’intéressent aux infos. Donc ce n’est pas une communication aléatoire. Et maintenant que la publicité est de mieux en mieux ciblée, elle est de moins en moins aléatoire. C’est presque vrai de la publicité de TF1. C’est-à-dire que quand tu décides de regarder TF1, toi tu voulais regarder le match ou le film et puis, à la place, tu as eu beaucoup de pub. Ce n’était pas très ciblé de la part de l’annonceur ; maintenant en ligne, la pub est hyper-ciblée ; ils n'ont pas ton numéro de sécurité sociale mais presque. Je ne sais pas, pour moi ça ne correspond pas vraiment à une notion d’espace public et à un endroit où tu peux rencontrer des gens de manière un peu aléatoire. La séparation n’est pas aussi nette.

Ce n’est pas seulement la disparition de l’espace public qui me paraît problématique c’est aussi la disparition de l’espace privé et le fait que la limite entre les deux est moins marquée.

Public : Et justement enfin pour revenir peut-être, je ne prends pas trop le micro, mais pour revenir sur la définition de l’espace privé vis-à-vis d’Internet en tout cas, est-ce qu’un des problèmes ce n’est pas aussi juste la partie technologique et de dire que, finalement, on laisse toujours une trace ? C’est-à-dire que quand je vais discuter avec quelqu’un dans mon salon privé, cette personne-là, en fait, elle va pouvoir potentiellement répéter ce que j’ai dit, mais il y aura jamais une trace, comment dire, très précise de ce que j’ai fait là où la technique le permet.

Benjamin Bayart : Oui la technique le permet ; les gens bien élevés ne le font pas ! Mais oui, la technique le permet.

Public : Ça revient sur ce sujet du revenge porn. Ce n’est pas la même chose si quelqu’un dit…

Benjamin Bayart : oui. C’est la version la moins atténuée du privé. C’est-à-dire qu’une discussion privée sur Internet, si elle n’est pas enregistrée… C’est-à-dire typiquement une discussion en webcam, en général elles ne sont pas loguées ; c’est plutôt le chat qui est logué. Typiquement tes chats Facebook sont logués pour l’éternité par Facebook et tes chats Skype sont logués pour l’éternité par Skype ; et si tu as activé les logs sur Jabber ou sur IRC c’est pareil. Mais les discussions webcam vidéo en général ne sont pas loguées et donc là tu as une espèce de vraie discussion privée où tu pourras, au pire, aller raconter à quelqu’un d’autre ce qu’on a dit et ce qu’on a fait, mais tu n’auras en général pas de traces plus fiables que ton souvenir.

Il y a quand même des formes de privé sur Internet, mais qui sont des formes particulières et qui sont des formes relativement… C’est-à-dire qu’il y a une zone d’ombre énorme. Typiquement quand je discute, je ne parle pas des messages privés dans Twitter ou dans Mastodon mais juste la discussion normale. C’est-à-dire que je poste un truc et puis quelqu’un répond, puis on se met à échanger. Genre l’autre jour on discutait avec aeris sur l’art et la manière de déclarer un opérateur à l’Arcep [Autorité de régulation des communications électroniques et des postes] ; notre échange n’était pas privé, on ne s’est pas dit de trucs intimes, ce n’est pas classé secret Défense, enfin ça va ! D’un autre côté, franchement, ça ne regarde que nous deux quoi ! C’est exactement comme si on était en train de bavarder au comptoir ; les gens à côté peuvent écouter, c’est malpoli ! C’est une forme de privé qui est un peu amoindrie.

Public : Oui mais du coup, le problème de la technique c’est qu’il reste une trace qu’on peut ressortir des années après.

Benjamin Bayart : Oui. Ça, à la rigueur, c’est un problème qu’on va gérer, je ne suis pas très inquiet. Moi, ce qui m’embête plus, c’est le fait que la notion de privé devient plus floue. Si on discute au comptoir avec aeris, il y aura au pire trois ou quatre personnes qui nous écoutent ; sur Mastodon j’ai 2500 followers, il doit en avoir un brave paquet aussi.

aeris : Zéro !

Benjamin Bayart : Oui, zéro, mais ça c’est parce que tu t’es fait croûter ta machine ça va revenir, tu verras ça repousse, c’est comme la barbe ! Donc voilà, il y a plusieurs milliers de personnes qui peuvent regarder ce qu’on se raconte. C’est un peu différent du bistrot sauf qu’il y a aussi des gens qui gardent des traces.

Public : Du coup, est-ce que ça ne revient pas sur l’espace public en fait ?

Benjamin Bayart : Non. Ce n’est pas un espace public pour autant. C’est juste un espace privé indiscret ; enfin l’espace privé n’est plus tout à fait privé, l’espace public n’est plus tout à fait public.

Public : Pas public pour les deux personnes qui discutent, mais public pour la personne qui, en fait, va potentiellement juste entendre ou lire du coup, cette conversation.

Benjamin Bayart : Non, parce que quelqu’un qui follow aeris et moi, à priori, il a quelques sujets d’intérêt qui sont les deux ou trois sujets qu’on a en commun avec aeris, pas les autres.

Public : Il y a quelques surprises, des fois, quand il y a des politiques qui envoient des photos qu’ils ne devraient envoyer sur leur compte Twitter.

Benjamin Bayart : Ce n’est pas ça qui fait la structure d’une société.

Public : Non, bien sûr, c’était pour plaisanter.

Benjamin Bayart : Le DM fail, ça ne change pas les structures sociales. Je ne sais pas à quelle heure il faut qu’on rende la place ; toi qui sais monsieur organisateur ?

Organisateur : À 16 heures.

Benjamin Bayart : Bon, donc il nous reste cinq-dix minutes.

Public : Merci pour la présentation. Juste une question sur la question de l’intimité. À quel point est-ce que la possibilité d’une forme « d’anonymité » sur Internet, même si techniquement on peut la remettre en cause, permet justement de sortir de cette surveillance sociale dont vous parliez tout à l’heure ? Et aussi le mécanisme, par la même occasion, des identités multiples qui sont rendues possibles par le numérique ?

Benjamin Bayart : En quoi est-ce que l’anonymat permet de sortir de la surveillance sociale ? C’est l’intérêt principal de l’anonymat de sortir de la surveillance sociale ; ce que je racontais sur le village : quand tu grandis dans un village où il n’y a pas 200 habitants, il n’y a pas d’anonymat donc il y a de la surveillance sociale. Quand tu grandis dans une grande ville et que, à 100 mètres de chez toi plus personne ne sait qui tu es, en fait tu as créé de l’anonymat en faisant 100 mètres. À la campagne, pour créer de l’anonymat, il faut faire 50 bornes et là on commence à créer un peu d’anonymat, où enfin on peut se lâcher, on peut ne plus se sentir surveillé.

La notion de surveillance sociale oui, l’anonymat sert à s’en détacher ; ça ne te détache pas de la surveillance privée, ça ne te détache pas de la surveillance publique. Parce que le grand jeu de la surveillance privée c’est qu’on arrive à te surveiller avec très peu de données.

En fait, si j’utilise un autre profil navigateur pour juste ne plus afficher mes cookies habituels et donc me créer une deuxième personnalité, très vite cette deuxième personnalité, dans ses pratiques et sur les sites web qu’elle fréquente, sera tracée et on retrouvera des cookies. Et pour peu qu’il y ait du lien Facebook par-ci par-là, Facebook va identifier une deuxième personne. Si leur outil de profiling n’est pas trop mal branlé, cette deuxième personne devrait beaucoup ressembler à la première, il y a des chances. Sauf que la première sert à lire l’actualité politique et la deuxième sert à lire du porn, mais c’est quand même la même personne au milieu ; on devrait retrouver des points communs de convergence si leurs outils profiling sont bien faits.

Les identités multiples je ne crois pas que ça recrée de l’intime. Ça ne recrée pas de l’intime parce que ça crée, je suis tenté de dire, une forme de faux. Je n’ai pas d’exemple simple. L’identité multiple qui est faite pour tromper ou pour se cacher, elle est très vite fausse et donc elle donne très vite des personnages artificiels qui font des choses que tu n’oserais pas faire et que, peut-être, tu aurais raison de ne pas oser faire. Ça peut donner des comportements extrêmement malsains juste parce que tu te crois à l’abri d’un anonymat, donc ce sont des choses bizarres derrière.

Typiquement j’ai deux comptes Twitter : j’en ai un privé et un public. Le public vous le connaissez probablement tous, c’est « bayatrb » et le privé certains le connaissent, ce sont les derniers chiffres exacts de ma clé GPG ; je n’accepte que très peu de followers dessus et en général, sur les très rares followers dessus que j’accepte, quand il y en a qui se montrent désagréables, je les vire ; je suis assez strict. Mais ce ne sont pas deux identités ; c’est-à-dire que je suis moi dans les deux cas ; juste je n’ai pas le même mode de relation. Il y a un truc qui est plutôt mon petit salon de discussion avec quelques proches et le reste qui sert à parler à 13 000 personnes. Ce ne sont pas des identités multiples. Des identités multiples c’est quand, en théorie, personne ne sait faire le lien entre les deux. Je ne sais pas quel effet ça produit et je ne crois pas que ça relève de l’intime ; je ne crois pas que ce soit ça de l’intimité. L’intimité c’est d’abord moi vis-à-vis de moi-même, puis qui j’invite à partager des choses intimes. Ça ne se fait pas avec des identités multiples, ça ne marche pas. Penser en dehors de…, oui.

En ligne j’y crois peu. Histoire de reprendre au micro : créer de la pensée politique structurée en dehors de la norme, en sortant de la meute par des identités multiples ?
En ligne j’y crois peu. Je pense que ça marche si ce sont des gens qu’on connaît par ailleurs. Je pense que ça marche dans certains groupes de réflexion ; typiquement les mouvances anars pratiquent ça. Il est très commun que les gens aient un pseudonyme, mais comme pour moi c’est la norme sur IRC, il y a des gens que je ne connais que par leur pseudonyme et je n’ai pas envie de savoir leur vrai nom parce que je m’en fous, leur vrai nom c’est leur nom sur IRC. Ça pour la police, ça correspond presque à du nom de guerre ; structurellement ce n’est pas très loin des noms de résistants d’autrefois ; c’est une façon de se reconnaître, mais ça correspond quand même à des vrais gens et des vrais liens avec qui on fait des vraies choses.
J’ai beaucoup de mal à voir cette frontière-là, je ne comprends pas, forcément. Je ne suis pas convaincu que ça suffise à recréer des espaces privés dans lesquels peut se produire une pensée indépendante. En tout cas, pas de manière massive.

C’est-à-dire l’usage massif du numérique et l’usage massif des réseaux sociaux, je soupçonne que ça déforme, pas forcément tout le temps de la même manière la pensée de chaque individu parce que ce n’est pas ça.

Quand on dit que la télévision génère une société hyper-verticale, ça ne veut pas dire que chacun des individus d’une société de la télévision croit en un rôle du chef et en la suprématie du chef. Tu vois ! Ce n’est pas ça. C’est le fait que le fonctionnement moyen de la société est un fonctionnement vertical où la décision se prend en haut puis est transmise vers le bas et est appliquée vers le bas et où la circulation de l’information se fait dans ce sens-là. Ça ne veut pas dire que tous les individus sont exactement formatés sur un modèle unique.

De même qu’Internet créé des modèles de société plutôt horizontaux, ça ne veut pas dire qu’on vit tous dans des collectifs babas cools, tu vois ? Pas encore ! Ça viendra peut-être mais pas encore. C’est juste une question de moyenne et je crois que le fait de perdre la différence entre l’espace public et l’espace privé, le fait de perdre la confiance dans l’intimité quand on est en ligne, ça a des effets moyens assez forts ; c’est-à-dire qu’on voit se redévelopper beaucoup d’esprit de meute alors qu’il avait plutôt baissé au cours du 20e siècle ; ce genre de choses-là. Mais c’est très compliqué à lire par exemple, parce que le développement de l’esprit de meute se fait beaucoup, je crois, en lien avec ces outils-là, mais je ne sais pas différencier ça de la simple montée du fascisme qui est un modèle connu et catalogué depuis les années 30, qui se produit quand il y a une croissance de la misère. Quand on ne traite pas la misère sociale ça fait croître le fascisme, toujours ! La politique d’austérité prônée par tous les gouvernements depuis 30 ans fait monter le fascisme et ça fait monter une forme d’esprit de meute très particulier où en général, à un moment, on brûle les Juifs à la fin. Je ne sais pas si ce qu’on voit monter comme esprit de meute sur Internet, quelle que soit la meute derrière, c’est-à-dire que ce soit les meutes fachos ou toutes les meutes bien pensantes. C’est le même problème derrière. Je ne sais pas si ce qu’on voit monter là-dedans c’est un effet du numérique ou si c’est juste un effet de la montée des fascismes et de la radicalisation de la société ; je n’ai pas de réponse à ça. C’est probablement un subtil mélange des deux ou comment l’un a lieu en s’appuyant sur l’autre, c’est trop mélangé, en tout cas c’est trop mélangé pour moi. Des vrais gens sérieux savent sans doute, mais moi je ne sais pas.

Public : Vous avez parlé de l’espace privé comme l’endroit qui était chez nous et dont on pouvait contrôler l’accès. Et sur Internet, pour la plupart d’entre nous ici, c’est assez flou. Par contre il y a des acteurs pour qui ce n’est pas flou du tout. Un fournisseur d’accès pour lequel il y a des gens ici qui travaillent à contrôler les accès à leur réseau, eux savent exactement qui est sur leur réseau et ce qu’ils y font. Dans la société française, justement, ces acteurs-là ils se placent comment ? Puisque si, du jour au lendemain par exemple, Orange décide que je n’ai plus le droit de parler sur Internet, qui verra que ça se passe par exemple ?

Benjamin Bayart : Toi. Essentiellement ! En fait ça aussi c’est une question qui n’a d’effet quasiment qu’individuellement.
D’abord, ton fournisseur d’accès Internet ne peut pas te priver d’Internet très longtemps parce qu’il y a d’autres fournisseurs d’accès à Internet. Pour qu’il puisse t’en priver relativement longtemps, il faudrait qu’il n’y en ait qu’un. Tant qu’il y en a plein, on ne peut pas tellement te couper du monde. Mais surtout, si on arrive à te priver toi d’accès à Internet, ça ne changera pas les structures de la société.

Si les opérateurs se mettent à opérer un filtrage par exemple des individus : si les fournisseurs d’accès à Internet disent : « Tous les individus qui mesurent plus d’1 m 97 n’ont plus accès à Internet », là ça se met à avoir un effet structurant ; ça se met à avoir un effet structurant parce qu’on introduit un biais statistique dans la façon dont la société se construit. Celui-là, de biais statistique, il n’est pas très facile à lire parce que je ne sais pas quelles particularités ont les gens de plus d’1 m 97 à part qu’ils sont grands. Mais quand on commence à faire en sorte que les filles utilisent moins les ordinateurs que les garçons, c’est-à-dire tout le problème de sexisme lié à l’ordinateur, lié à l’enseignement des sciences. Le fait que depuis la toute petite école on dit aux filles « les maths ce n’est pas un truc de filles, va donc jouer à la poupée ! » et on dit aux garçons « cesse de jouer avec ta poupée et va donc faire des Lego et des maths parce que c’est un truc de mecs ! » ça, ça crée un biais dans la société qui est bien plus puissant, parce que ça dissuade toute une population, à peu près 51 % de l’humanité, de participer à une forme de la vie publique. Ça, ça a un effet ! Exactement comme au 19e siècle en expliquant aux dames que les questions politiques ne les intéressent pas, ne les regardent pas, qu’elles sont priées de ne pas s’en mêler et de laisser les hommes parler politique entre eux, on créait un biais énorme.
Ça, si des fournisseurs d’accès à Internet se mettaient à avoir ce type de comportement-là, ou quand ils se mettent à avoir ce type de comportement-là, ils ont un pouvoir énorme. En général ils ne le font pas en excluant des individus ; ils le font en excluant des comportements. Par exemple en disant « Netflix c’est moins bien que Dailymotion parce que je suis actionnaire de Dailymotion et pas de Netflix, donc je vais favoriser Dailymotion et pénaliser Netflix ». Je ne sais pas quelle influence sociale ça a ; je sais que pour l’empêcher on s’est battus pour qu’il y ait, dans les lois européennes, une protection de la neutralité du Net et que dans les lois européennes ça existe. Dans les lois américaines depuis 24 heures ça n’existe plus ! Voilà ! Ils ont le président qu’ils ont élu c’est presque leur problème à eux ; la neutralité du Net aux États-Unis va très mal et elle est en très grand danger et voilà !

Pour moi c’était l’élément politique fondamental derrière la neutralité du Net. La libre concurrence entre Netflix et Dailymotion je n’en ai rien à secouer. Je ne suis actionnaire ni de l’un ni de l’autre, je n’en ai rien à battre.

En revanche, le fait que l’intermédiaire technique qu’est l’opérateur puisse influencer les comportements des gens, ça introduit des biais dans la société qu’il ne devrait pas avoir à introduire ; ce n’est pas son boulot de structurer la société ; lui il est là pour transporter des octets. Point. La société se structurera d’elle-même, sans forcément devoir obéir aux injonctions d’un acteur privé. C’est pour ça qu’on s’est autant battus sur la neutralité du Net ; ce n’est pas pour des questions de business.

J’ai viré les diapos mais la dernière ligne de la dernière diapo qui critiquait l’approche uniquement par l’angle économique des questions numériques c’est exactement ça. 90 % des gens qui interviennent autour de la neutralité du Net en Europe pensent que la question est essentiellement une question économique ; ce n’est pas du tout une question économique ! Le problème d’atteinte à la concurrence entre Netflix et Dailymotion n’a aucun intérêt ! Le vrai enjeu politique il n’est pas là ! Il est sur comment se structure la société et sur comment on porte atteinte aux libertés. Voilà ! Je ne sais pas si ça répond tout à fait à la question, je crois que si ; c’était un peu ça la question.

Comme tu n’as plus le micro, oui la question de l’auto-hébergement et que tes données ne peuvent plus sortir de chez toi, tu es bien privé, en effet. C’est pour ça qu’il existe des milliers de fournisseurs d’accès à Internet et que c’est important qu’il en existe des milliers.
C’est pour ça que dans le projet de réforme des Télécoms au niveau européen, qui crée un code européen des télécommunications, il y a prévu tout un tas d’éléments législatifs et réglementaires visant à faire en sorte qu’il n’y ait plus que deux ou trois très grands opérateurs à échelle européenne, qui feront donc passer Orange pour une gentille PME de banlieue, l’idée étant d’avoir deux ou trois opérateurs à échelle du continent qui seront très probablement Orange, Deutsche Telekom et Telefónica – ce sont les trois plus gros – en faisant disparaître toute forme de concurrence ; c’est extraordinairement dangereux ! Et pas pour des questions économiques et pas pour des questions marché et pas pour des questions de finance. C’est dangereux pour la société ! Et on essaye de faire comprendre ça aux députés, on a encore un peu de boulot ! Donc la question n’est pas finie d’être résolue.

aeris : J’avais juste une question parce qu’on a parlé un peu de Mastodon. Est-ce qu’on n’aurait pas la société qui serait passée dans une espèce de boucle infernale aussi, parce que Mastodon apparaît qui est censé être un outil pour sortir du privateur, avec justement la timeline globale, etc., et on voit bien que les premières semaines, les premiers débats sur Mastodon, c’est comment on filtre tout ça, comment on remet des bulles de filtres, comment on se re-cloisonne entre communautés ? Et pourtant d’autres personnes qui sont censées combattre, justement, le système de bulles de filtres d’espace public et autres !

Benjamin Bayart : En fait, je ne sais pas. Je suis très mauvais, en fait, sur les prédictions ; je suis très mauvais surtout quand elles portent sur l’avenir. Les prédictions sur le passé j’y arrive mieux ! Que cette discussion-là ait lieu c’est normal. Les premières discussions, quand tu changes, portent sur comment défaire le changement, comment revenir à comment c’était avant, comment retrouver le confort auquel je suis habitué ; c’est normal, c’est plutôt sain.

Regarde de quoi on parle en politique : on ne parle que des choses qui dérangent dans l’espace public. Le fait que je traîne chez moi en caleçon, pas douché et en sentant mauvais, personne n’en parle jamais dans les débats politiques, pourtant c’est une calamité, surtout olfactive. Mais le clodo qui fait à peu près pareil sauf qu’il est chez lui sur le trottoir, si tu veux, tout le monde en parle parce qu’il dérange.
En fait, ce que tu as vu sur Mastodon, c’est apparaître un débat public, enfin un débat sur comment on se débarrasse de quelque chose qui dérange dans une forme d’espace public. Ce n’est pas anormal comme débat. Et en fait, quand ça dérange trop dans l’espace public, ça finit par être interdit. Il y a des messieurs qui aiment bien se masturber dans l’espace public, eh bien c’est défendu. C’est comme ça ! Ce n’est pas une question de bien ou de mal. Ils font bien ce qu’ils veulent dans leur coin ; juste c’est extrêmement perturbant, c’est ressenti comme très agressif par des gens ; on a estimé que c’était ressenti, à juste titre, comme très agressif, donc c’est interdit.

aeris : Mais du coup, quand on a un espace public qui se remet en place…

Benjamin Bayart : Toutes les questions réapparaissent.

aeris : On le re-censure immédiatement. Est-ce qu’on aurait perdu, justement, l’habitude de l’espace public et c’est pour ça qu’on ne le supporte pas quand on en a un qui commence à apparaître ?

Benjamin Bayart : Non, je suis pas d’accord, on ne re-censure pas ! On pose immédiatement la question de qu’est-ce qui est permis, qu’est-ce qui n’est pas permis ? Qu’est-ce qu’on souhaite y censurer, qu’est-ce qu’on ne souhaite pas y censurer ? C’est-à-dire qu’en fait on se remet immédiatement à avoir un débat politique dans lequel on n’est pas d’accord ; c’est extrêmement intéressant ; ça n’avait pas lieu et ça se remet à avoir lieu précisément parce qu’on a recréé un espace public et, tout d’un coup, la question se pose de « est-ce qu’on a le droit d’y tenir tel ou tel propos ? Est-ce qu’on a le droit de dire ou de ne pas dire ça ? », et c’est exactement l’effet.
À partir du moment où on recrée un espace public, on recrée un débat sur ce qui s’y place et ce débat est un débat politique.

aeris : Sauf qu’à la fin ça finit par des bulles de filtres ou des isolements entre instances.

Benjamin Bayart : Non ! Ça finit par du débat, essentiellement par du débat.

aeris : Il y a quand même eu des blocages et des instances qui se sont séparées.

Benjamin Bayart : Oui, mais un blocage ! Qu’après le débat on ait décidé qu’à Amiens on allait faire comme ça, qu’à Abbeville – pour les gens qui ne savent pas c’est la grande ville d’à côté – ils allaient faire autrement et que, du coup, vu que ce sont des sauvages on a barré la route entre les deux, c’est une forme d’espace public et de débat public tout à fait standard ! Mais tout à fait normal ! Tu n’imagines pas le temps qu’il a fallu pour pouvoir raccorder la Grande-Bretagne et la France juste parce que ces gens-là sont quand même très différents. Ils ont failli être en Europe ! On a essayé et puis ils ne veulent pas. Non ! On ne s’entend pas avec nos voisins c’est normal, c’est la définition d’un débat public. Si on était tous d’accord on serait une meute ! Si on était tous d’accord et qu’en plus on décide de lyncher celui qui diverge, on serait une meute agressive. C’est juste la même mais avec un café. Une meute c’est presque structurellement agressif, c’est très rare une meute pas agressive ; il ne faut presque rien pour que… Juste si on était tous d’accord on serait une meute. Et parce qu’on n’est pas tous d’accord on n’est pas une meute.
Quand tu crées un espace public, tu crées un débat autour, c’est normal. C’est parfaitement normal et le débat part nécessairement en troll quand on ne s’écoute pas ; c’est normal aussi ! Et quand tu ne cherches pas à comprendre l’autre, systématiquement le débat part en troll, à tous les coups.
Bon on avait dit 16 heures, c’est ça ? Ça fait quatre minutes qu’on dépasse.

Organisateur : Oui ; c’était la dernière question.

[Applaudissements]