Albion Online

Si vous cherchez un bon jeu de type MMO (World of warcraft) , je vous conseille Albion Online

Le jeu est conçu à Berlin et fonctionne nativement sous Linux (de même que MacOS et Windows)

Le jeu est un bac à sable type où vous pouvez faire du combat (style MOBA) dans un monde ouvert, des donjons non instanciés, de la récolte, du commerce, de l’artisanat, de l’arène et surtout du PVP.

Le jeu vous amène très progressivement vers des zones ou le PVP est omniprésent et où la mort se solde par la perte de tout l’équipement que vous portez sur vous (mais pas votre argent). Ce qui crée une économie orientée vers la production continue de nouveaux équipements.

Vous ne devez pas recréer un personnage si vous voulez changer de classe. Vos compétences se montent en fonction des armes et armures que vous portez. Donc vous devenez plus efficace dans ce que vous utilisez mais pouvez changer à tout moment de classe.

Pour vous faire une bonne idée de ce qu’on peut faire en jeu, je vous conseille de lire les guides.

Le modèle économique est le « free to play ». Vous pouvez commencer le jeu sans payer. Ensuite pour être compétitif il vous faudra le statut « premium » qui requiert 9$ par mois ou plusieurs millions d’argent dans le jeu (compter 1à 2 mois de jeu avant de pouvoir payer facilement le statut premium mensuel avec l’argent du jeu)

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Voiture et vélo aux Sables d’Olonne

Nous sommes aux Sables d’Olonne pour quelques jours, vous êtes en train de lire un article « famille ».

J’ai fait un point sur la location de vélos pour 3 jours, ça paraissait une évidence pour nous, ce sera NON. Première fois que nous venons aux Sables, arrivés depuis 3 jours, pas assez pour une opinion définitive sur la destination mais bien assez pour souligner ce qui me gêne.

99 euros : Location pour 3 jours de 2 VTT 60 euros (VTC même prix), 2 casques 8 euros, 1 remorque 31 euros. Le petit fait du tricycle pas encore de vélo. La remorque qui fait un tiers du prix pourrait être remplacée par un siège bébé mais 1/ Le gosse adore 2/ Entre le petit sac de ville de Madame, les jouets de plage du gosse, les 2 sacs fringues propres et serviettes, la remorque est plus logique et simple niveau choix

Je ne reviens pas sur le prix, trouver 20 euros moins cher ne change rien au problème. Évidemment je ne critique pas le fait que les vélos doivent être achetés, maintenus/réparés, qu’il faut que l’entreprise puisse vivre de ces locations. Je ne suis pas pour des solutions à 50 euros où l’entreprise tire la langue, ne fait aucun bénéfice et paye ses employés ou saisonniers au lance-pierres.

La majorité des places disponibles pour les autos sont payantes près des plages de la ville, 2,20 euros les 2h puis 0,5 euros par demi-heure supplémentaire. La première remarque qui me vient, ça trie à l’entrée. Une bonne partie des familles « populaires » ne claquera pas 4 euros pour passer un après-midi à la mer garé correctement. Une hypocrisie de plus que je ne supporte pas, on ne dit pas les pauvres dehors, on fait juste en sorte que ça ne soit pas tenable financièrement pour eux.

Je vais donc payer 4 euros multipliés par 3 jours soit 12 euros en stationnement. On ne doit pas consommer plus de quelques euros d’essence par jour, une journée typique va être une sortie/ballade/bouffe puis retour à la maison et quelques heures à la plage puis retour. J’ai choisi un airbnb où on est à 10 mn en vélo de la plage sans se presser, pas loin du tout. Se déplacer et se garer en voiture pendant 3 jours nous coûtera autour de 30 euros, un tiers du prix des vélos… pas pour demain la transition alors que le lieu se prête particulièrement au vélo, nous sommes proches de toute commodité.

En ce moment mes réflexions me mènent à la notion de confort. J’ai l’argent pour les vélos, je fais le choix de prendre la voiture car c’est nettement moins cher, plus sûr, viable sous la pluie. Si demain la voiture était strictement interdite dans le monde, je prendrais le vélo ou j’irais à pied. Un moyen de dire qu’à titre personnel on peut changer les choses mais qu’au niveau politique et sociétal davantage. Pour résumer mon idée, le changement viendra d’en bas mais penser qu’il fonctionnera sans intervention politique est une erreur. Il faudra forcer les choses et les gens. Réflexion basique, la loi contraint à ne pas rouler en voiture, tu roules pas en voiture. Bizarrement la planète s’en portera mieux même si on est d’accord que le débat se focalise souvent sur la voiture quand les gros pollueurs sont ailleurs.

J’en reviens au stationnement. Nous sommes allés au port où se trouvent de nombreux restaurants. Une ligne de bus dessert l’endroit de manière minable au regard du nombre conséquent de personnes dans les restaurants, nous sommes en pleine saison touristique. La politique de stationnement est intéressante : 2,20 euros les 2 heures, 4,40 euros les 2 heures et demi, 25 euros les 3 heures. Le but doit être de faire circuler/bouger les gens au bout de 2h, à noter que la prune est à 17 euros si vous payez dans les 48h puis 75 euros ensuite. Un restaurateur me disait qu’il perdait de la clientèle et que certains clients ne payaient pas le stationnement puisque avoir une prune de 25 euros (minorée à 17) ou payer 3 heures 25 euros autant jouer avec le feu. Personnellement au bout de 2 heures je suis allé changer le ticket. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion que l’horodateur sur lequel on renseigne sa plaque d’immatriculation devrait être en mesure de dire : « Hé coco tu me prends pour un con là, tu as pris un ticket pour cette plaque il y a 2 heures, tu circules ! »

Je n’arrive pas vraiment à blâmer la municipalité. Pour éviter l’anarchie niveau stationnement, il faut faire payer le stationnement et passer police municipale + fourrière. Vendredi 16 août à 21h police et fourrière tournaient. Quelle autre solution ? On ne peut pas trouver de la place pour construire un parking, il n’y a même pas de marquage au sol pour les vélos je suppose par manque d’espace (taille de la route). Certains mauvaises langues diront, tu te gares loin, tu marches. Bien sûr mais mon propos est de souligner à travers un exemple vécu que rien n’est satisfaisant niveau municipalité (stationnement et restaurants), voiture et vélo. Au final l’interdiction complète aux voitures sur le port serait la bonne solution mais politiquement bonne chance.

Il me semble que dans ma manière de penser et d’écrire, j’ai besoin de fluidifier ma parole : Faire des articles beaucoup moins intéressants pour vous mais m’exercer davantage à mettre des mots sur des maux. Comme beaucoup de blogueurs, j’écris quand quelque chose me fait réagir/réfléchir. La pollution, l’écologie (et même les valeurs à transmettre à mon fils comme le vélo versus la voiture) sont des sujets qui me préoccupent même si je n’en ai jamais parlé ici. En tant que civilisation et au regard des données scientifiques sur la planète et le climat, on est mal barrés. À défaut d’avoir amorcé des changements j’y réfléchis, je m’informe, j’échange et je partage.

Blog : Le retour du gamer et la fin d’un jeu ?

Chassez le naturel et il revient au galop. J’avais fait une grosse pause sur Final Fantasy Brave Exvius (FFBE pour les intimes) en 2018-2019 avec parfois des périodes de 1 mois sans connexion et une présence minimaliste. Et puis pour le 3ème anniversaire, j’ai raté une Fan Festa parce que mon rang était inférieur à… Lire la suite Blog : Le retour du gamer et la fin d’un jeu ?

L'April présente au EduCode le 27 septembre 2019 à Bruxelles

27 Septembre 2019 - 08:30
27 Septembre 2019 - 19:00

EduCode est un colloque dédié à l’éducation, aux pratiques et à la recherche dans les domaines liés au numérique. L'objectif de la manifestation est d'informer, former et susciter l'intérêt de tous les acteurs de l'enseignement sur les défis du numérique. La 2ème édition d'EduCode aura lieu le 27 septembre 2019 à Bruxelles.

À côté des conférences, plusieurs ateliers pratiques sont prévus pour initier et faire découvrir la programmation, la robotique, l'impression 3D, la manipulation d'images, sons et vidéos, la création de brochures et affiches, la gestion d'écriture collaborative, et plus en général tous les outils numériques qui ont leur place à l'école. Pour plus d'information : https://www.educode.be

À cette occasion, l'April tiendra un stand pour promouvoir le logiciel libre et présenter ses actions. Si vous avez des disponibilités, vous pouvez vous inscrire sur le wiki ou envoyer un courriel à evenements AT april POINT org.

Logo de EduCode

La transparence a-t-elle un sens - Les Mardis des Bernardins


Drôle d'En-Droit

Titre : La transparence a-t-elle un sens ?
Intervenants : Danièle Bourcier - Bernard Vatier - Alexis Brézet - Didier Pourquery
Lieu : Collège des Bernardins - Les Mardis des Bernardins
Date : mai 2018
Durée : 54 min 30
Visionner le débat
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Transparence et NTIC, Drôle d'En-Droit, Gilles J. Guglielmi - Licence Creative Commons CC BY-SA
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

Exigence de transparence et protection de la vie privée sont-elles conciliables ? Jusqu’où peut-on aller dans notre quête de transparence sans heurter les principes démocratiques ?

Transcription

Didier Pourquery : Bienvenue à vous cher public du grand auditorium du Collège des Bernardins et bienvenue aussi à ceux qui nous suivent sur le site.
Je m’appelle Didier Pourquery, je suis directeur de la rédaction du site The Conversation partenaire du Collège.
Le débat de ce soir a été organisé en collaboration avec le groupe de réflexion des avocats au sein du Collège des Bernardins et nos invités vont apporter des éléments de réflexion autour de quelques questions et d’un sujet essentiel : « La transparence a-t-elle un sens ? » Ce thème articulé ainsi peut paraître abrupt, mais il recouvre quelques questions, on va en situer quelques-unes : l’exigence de transparence et la protection de la vie privée sont-elles conciliables ? Jusqu’où peut aller notre quête de la transparence, notamment dans les médias mais pas uniquement, sans heurter certains principes démocratiques ? La société démocratique peut-elle résister à l’intrusion dans les consciences et à la manipulation des comportements qui bouleversent la vie sociale et même la vie politique ? Tout cela sera évoqué ce soir.
Pour réfléchir à ces questions, nous recevons de votre droite à votre gauche, Danièle Bourcier, Bonsoir.

Danièle Bourcier : Bonsoir.

Didier Pourquery : Vous êtes juriste, directrice de recherche émérite au CNRS où vous êtes membre du Comité d’Éthique, vous êtes responsable du groupe « Droit gouvernance et technologies » au CERSA [Centre d'études et de recherches de sciences administratives et politiques] Université Paris II, responsable scientifique du projet Creative Commons France, dont le CERSA est partenaire. Votre spécialité est l’informatique juridique, le e-government et l’open data. Vous êtes l’auteur entre autres ouvrages et articles du livre La décision artificielle. Le droit, la machine et l’humain, aux Presses universitaires de France.
Bernard Vatier Bonsoir.

Bernard Vatier : Bonsoir.

Didier Pourquery : Vous êtes avocat, ancien bâtonnier du barreau de Paris, ancien président du Conseil des barreaux européens. Votre domaine d’expertise est à la fois la profession d’avocat, bien entendu, en France et en Europe, à ses défis actuels, mais aussi sur le nouveau cadre réglementaire dont tout le monde parle actuellement sur les données personnelles.
Et Alexis Brézet. Bonsoir.

Alexis Brézet : Bonsoir.

Didier Pourquery : Vous êtes, depuis 2012, directeur des rédactions du Figaro. Chacun vous connaît aussi comme éditorialiste et ancien rédacteur en chef à Valeurs actuelles puis au Figaro Magazine. Vous êtes journaliste depuis près de 30 ans, je ne vous vieillis pas trop, et vous nous parlerez de la transparence vue depuis la profession de journaliste.

Tout de suite on va essayer de cadrer le débat avec cette notion de transparence. Danièle Bourcier, comment notre rapport à la transparence a-t-il changé ? Qu’est-ce qui est rentré dans cette notion ?

Danièle Bourcier : Je vais un peu jouer avec le titre. Le titre de ce débat est « La transparence a-t-elle un sens ? » Je vais avoir quelques brèves réflexions sur le thème même de la transparence. Ça va être très rapide.
Un premier point ça sera le sens de la transparence, qu’est-ce que ça veut dire la transparence ? Et là, la seule chose qu’on puisse dire d’abord, d’emblée, c’est que la transparence n’est pas du tout transparente. C’est un mot dense, intense, polymorphe, et c’est très difficile de le cerner. D’abord parce qu’il a tout réseau sémantique autour de lui, à la fois des opposés. Les opposés à la transparence vous les connaissez tous : c’est le secret, le confidentiel, l’intime, etc. Il y a un deuxième aspect que je trouve très intéressant dans la notion de transparence c’est la valeur positive ou négative de la transparence. Suivant les domaines, la transparence peut être vue de façon positive et de façon négative. Positive, évidemment du point de vue, par exemple, de la transparence des autorités publiques, vous savez que maintenant il y a une Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, eh bien juste ce projet est plutôt considéré comme une avancée de la notion de transparence de la démocratie. Mais vous avez aussi la transparence négative, on va dire, c’est la transparence du citoyen, c’est la transparence de celui qui, justement, interroge Internet et ne se méfie pas du tout de toutes les questions qui lui sont posées ou même qui ne lui sont pas posées et, à son insu en fait, il devient transparent.
Donc vous voyez, le sens de la transparence fait venir à elle des notions qui peuvent être à la fois contradictoires, qui peuvent l’enrichir, et c’est assez difficile, justement, d’avoir une seule idée sur la transparence.
Je vais dire d'abord la valeur négative, on va commencer par là, vous connaissez cette idée « être visible-être suspect ». Si vous commencez à parler de la non-transparence, de votre désir d’intimité, de votre désir de vie privée, eh bien on va dire, bizarrement vous êtes suspect. C’est très étrange cette idée que si vous n’êtes pas transparent ce n’est pas parce que vous voulez simplement que votre vie privée, votre intimité, votre for intérieur presque, soient garantis, mais ce n’est pas normal que dans une société de l’information on puisse, comme ça, avoir quelques idées sur sa propre intimité. Voilà la première chose que je voulais dire sur le sens de la transparence.

Un deuxième aspect, en jouant sur les mots, je dirais mais la transparence du sens, maintenant. Eh bien en droit, on sait pertinemment qu’il y a plein de domaines où la transparence paraît difficile. Soit elle a été imposée par le numérique, la société de l’information a imposé l’accessibilité, etc. Maintenant non seulement la société de l’information mais la société de la décision algorithmique est en train, justement, par un certain nombre de lois qu’on connaît depuis quelques années, d’essayer de cadrer ce que pourrait être un droit à la transparence et un droit aussi de se garantir contre cette transparence.
La transparence du sens : on sait pertinemment qu’il y a beaucoup de domaines où le secret — je ne parlerai pas du secteur privé, je vous laisserai mes chers collègues —, mais au moins du côté de L’État il y a beaucoup d’aspects où il n’est pas possible que l’État soit transparent. D’abord le pouvoir n’aime pas beaucoup la transparence.
Je vais citer quelques exemples, il y a une question de cours, on va dire, que tous les gens qui ont fait du droit public connaissent, ce sont les actes de règlements. C’est tout ce qui règle les rapports entre l’exécutif et le législatif, qui règle les questions des relations internationales, la diplomatie, c’est précisément un domaine où il est évident qu’il n’y a pas de possibilité de transparence.
Il y a d’autres choses qui m’ont beaucoup intéressée, c’est tout simplement le langage : le langage est-il transparent à lui-même ? Ce n’est pas du tout sûr que le langage soit transparent. Pourquoi est-ce qu’on interprète ? Pourquoi on attache tant d’importance à l’interprétation ? C’est parce que justement le langage n’est pas transparent. Je vais juste prendre un exemple : le pouvoir discrétionnaire. Ce sont des exemples en droit public, je suis désolée, mais ce pouvoir discrétionnaire, qui n’est pas du tout un pouvoir arbitraire, c’est simplement le pouvoir de l’administration, à un moment donné, de ne pas donner les raisons de ses décisions. Non seulement elle a le droit de ne pas les donner, mais elle ne peut pas les donner. C’est-à-dire qu’éventuellement il y aurait un recours contre cette décision si l’administration donnait les raisons de ses décisions. C’est assez paradoxal ! D’ailleurs c’est très intéressant parce qu’il y a eu une discussion sur Parcoursup dont je pense qu’on va sûrement reparler et le gouvernement a dit : « Mais on ne va pas vous donner accès au secret des délibérations ». Ce fameux secret des délibérations, ça veut dire en fait quoi dans ce cas précis ? Ça veut dire que tous les critères, tous les paramètres, ne seront pas donnés aux étudiants qui resteront sur la touche. Ça veut tout simplement dire ça.
Donc pouvoir discrétionnaire, actes de règlements, mais vous avez aussi la marge d’interprétation. Vous le savez pertinemment, au niveau de la cour d’appel, les juges vont interpréter, interpréter des faits, etc., donc ça veut dire que ce n’est pas si transparent que ça.
Un dernier cas assez emblématique, c’est l’intime conviction. L’intime conviction qu’on voit justement dans les procès de cour d’assises, l’intime conviction du juge ou tout simplement des jurés, du jury. Donc là aussi pas de transparence, etc.
Donc vous voyez que cette notion de transparence peut à la fois être extrêmement positive, mais, dans certains cas, elle n’est pas susceptible d’être poursuivie.

Didier Pourquery : On va tout de suite rentrer dans le vif du sujet. Vous vouliez commenter ça.

Bernard Vatier : Je voudrais ajouter des éléments concrets pour l’avocat. En fait, aujourd’hui, on constate un besoin de transparence considérablement accru. Ça nous conduit à réfléchir sur l’évolution de la société. Parce que, quand on regarde l’histoire, on constate que les piliers d’une société reposent sur l’apparence, la vérité d’apparence. Pourquoi ? Parce qu’il existe une relation de confiance et lorsque la confiance est trahie vient alors le règne de la défiance et avec lui une exigence de transparence. Par conséquent on voit que dans une société perturbée au plan politique par exemple, une démocratie qui se cherche, qui redoute les dirigeants, qui conteste les dirigeants, eh bien il y a peut-être la marque d’une trahison de la confiance donnée et, par conséquent, une exigence de transparence. Ça c’est un premier point. À cela on ajoute plusieurs autres facteurs. Un premier facteur qui est la valeur marchande de la transparence. Je veux dire par là qu’à partir du moment où on transperce les apparences on détient des informations et ces informations peuvent être valorisées. Et ça c’est l’action des réseaux sociaux. Cette valeur marchande de l’information on la retrouve aussi dans un autre aspect, et là je me tourne vers monsieur Brézet, sur les médias car une information issue d’un transpercement de l’apparence, cette information peut être vendable et on constate aujourd’hui que les chaînes de télévision en continu favorisent justement cette information qui est issue de cette recherche de cette transparence.
Nous avons enfin un élément qui est très important, c’est dans le couple infernal sécurité-liberté. On a une tendance aujourd’hui, au nom de la sécurité, à privilégier donc cette sécurité au préjudice de l’intime, au préjudice de la liberté. Et là, on a phénomène redoutable d’exigence de transparence. Ce qui signifie qu’aujourd’hui on vit dans un monde où apparaît comme une vertu majeure la transparence, c’est-à-dire la vérité. Et je n’évoquerais pas un discours remarquable de Jean-Denis Bredin à l’Académie française qui évoquait l’émergence de cette vérité et cette vérité issue de la transparence finissait par rendre prisonniers les individus et à les priver de ce qui est de plus profond d’eux-mêmes, c’est-à-dire leur intimité.
Je voudrais ici citer un auteur qui est dans la salle, c’est que l’intimité, la confidence, la relation personnelle, deviennent aujourd’hui anachroniques, désuètes ; il y a un vertige de la transparence. Et pour nous avocats, cette évolution est particulièrement redoutable puisque la transparence apparaît un peu comme une lumière qui brûle l’essence de l’individu. Le rôle de l’avocat c’est de veiller précisément à préserver l’individu, à préserver non seulement l’innocence mais à préserver ce qui est fondamental, ce qui est l’intimité.
Je voudrais juste ajouter un autre élément qui est tiré des livres d’Olivier Babeau.

Alexis Brézet : Éloge de l’hypocrisie.

Bernard Vatier : En définitive, l’intimité qu’est-ce que c’est ? Le droit à l’intimité ? C’est le droit à l’hypocrisie ! Nous sommes tous des hypocrites et il faut que nous restions hypocrites parce que cette hypocrisie c’est elle qui nous fait vivre, c’est elle qui nous amène à séduire alors qu’en définitive on a un fond différent. C’est elle qui nous amène à jouer et la vie c’est cela, l’intimité c’est cela. Et lorsque vous avez une transparence qui vient détruire cette intimité, c’est l’individu qui se trouve atteint.

Didier Pourquery : Il y a quand même un point que vous n’avez pas évoqué là mais sur lequel on aimerait vous entendre, c’est autour du secret professionnel et de la transparence. Comment ça s’articule pour vous, pour un avocat ?

Bernard Vatier : Pour un avocat je vais vous dire, je vais vous donner un exemple. Quand j’étais bâtonnier en 1996, j’avais des perquisitions du juge d’instruction, quasiment une perquisition une tous les deux jours. C’était formidable pour le juge d’instruction parce que aller dans un cabinet d’avocats c’est mettre la main sur tous les péchés du monde et par conséquent c’est une formidable occasion de développer un sens de la morale et de faire respecter la justice. Les avocats se sont révoltés contre cette situation, aller à la pêche au filet dérivant dans les cabinets d’avocats, c’est totalement insupportable. On a donc pris des dispositions pour faire en sorte que les bâtonniers puissent mettre sous scellés les documents afin d’empêcher leur communication, puisqu’une information connue, elle vole, elle est connue, c’est fini. Donc nous avons mis en place un dispositif, ce qui n’a pas été sans mal. Les autorités politiques s’opposaient à ces mécanismes. Et vous avez cette évolution à propos du secret professionnel, sur lequel on pourra revenir, c’est qu’aujourd’hui, dans un principe de sécurité qui est recherché par les conventions internationales relativement à la lutte contre le blanchiment, la lutte contre le financement du terrorisme, l’avocat à Bruxelles était devenu comme une banque c’est-à-dire débiteur d’une obligation de révélation. Donc il a fallu, pour la profession, effectivement se battre et là j’indiquerais que nous avons eu beaucoup de chance, c’est qu’en fait, dans ce débat sur sécurité et liberté, les hommes politiques ou les femmes politiques sont pris au piège de la Vox populi, cette opinion publique que Moro-Giafferri appelait « cette prostituée qui tire le juge ou l’homme politique par la manche ». Cette évolution fait que même les juges ont du mal à respecter les principes et nous avons la chance d’avoir la Convention européenne des droits de l’homme ou encore la Charte des droits fondamentaux qui est inclue dans le Traité de Lisbonne et les principaux points d’appui actuels que la profession d’avocat a pu recueillir viennent de Strasbourg et viennent de la Cour du Luxembourg.

Didier Pourquery : Restons dans les pratiques professionnelles, Alexis Brézet, le journaliste face à la transparence : est-ce que c’est un professionnel de la transparence ? Est-ce qu’il doit justement aussi avoir du secret professionnel ? Évidemment on pense au secret des sources. Comment vous réagissez par rapport à cette injonction de la transparence ?

Alexis Brézet : Tout le paradoxe dont parlait Danièle Bourcier tout à l’heure c’est que les journalistes sont évidemment toujours pour la transparence, pour toujours plus de transparence, sauf quand il s’agit d’eux, le secret des sources. Ils ont, je pense, raison dans ce cas-là d’être beaucoup plus réticents vis-à-vis de la transparence. Moi je ne voudrais pas vous décevoir ou, peut-être, ne pas répondre à un rôle qui m’a été assigné dans un débat.

Didier Pourquery : Il n’y a pas de rôle assigné dans ce débat.

Alexis Brézet : Je le savais, c’était de la rhétorique ! Cette affaire de transparence, de mon côté, quoique journaliste ou peut-être parce que journaliste, moi j’ai la plus grande méfiance pour cette idéologie de la transparence, car je crois profondément que la transparence n’est pas quelque chose qui nous est donné, c’est une vision du monde, c’est une idéologie dont la ruse, comme toutes les idéologies, est de se faire se passer pour quelque chose qui n’est pas une idéologie.
Vous disiez tout à l’heure il y a un besoin de transparence, il y a vertige de transparence. Je crois que la vérité c’est une assignation, une obligation à la transparence ; il faut absolument, aujourd’hui, être transparent : il y a des lois pour la transparence, des commissions pour la transparence, des chartes pour la transparence ! On voulait même faire une charte pour la transparence du statut de la Première dame et puis finalement ça n’a pas été fait. Donc tout doit être transparent !
Au bureau, vous l’avez sûrement remarqué, maintenant on dit : « En toute transparence je vais te dire ». Généralement ça veut que soit on cache quelque chose, soit qu’on va dire une vacherie : « En toute transparence, je vais te dire que tu n’as pas été très bon ». Donc il y a quelque chose d’absolument obligatoire dans la transparence qui, à mon avis, reflète ce caractère idéologique d’une vision du monde qui remonte loin, dont on pourrait essayer de trouver les racines, les linéaments. Il y a évidemment, je crois, et je ne veux pas offenser dans ce lieu les consciences œcuméniques, mais je pense qu’il faudrait chercher du côté de Luther, du côté de la Réforme et je pense qu’il y aurait une analyse très intéressante à faire entre protestantisme et catholicisme, entre la transparence d’un côté et le clair-obscur de l’autre. La religion de la communauté où chacun vit sous le regard de l’autre dans un lien direct avec Dieu n’est pas la même chose que la religion catholique où il y a l’intermédiation du clergé et puis qui est la religion du confessionnal, qui est quelque chose qui ressemble plus au clair-obscur, à la nuance, à tout ce dont Babeau parle.
Le livre de Babeau dont vous avez parlé est absolument formidable, cet Éloge de l’hypocrisie. Je pense que Babeau a raison. La vie en société c’est la civilité, la courtoisie, la bienséance ; toutes ces choses-là ce n’est pas de la transparence. C’est un obstacle qu’on met entre soi et l’autre pour rendre les rapports humains supportables.

Didier Pourquery : Juste un point : donc ça veut dire que le journaliste doit s’assigner des limites à ne pas franchir dans les révélations, par exemple, ou dans l’accès aux sources ?

Alexis Brézet : Évidemment. Avant de raisonner en journaliste, je voudrais raisonner en citoyen, en être humain. Pousser la transparence à la limite, Danièle Bourcier vous le disiez tout à l’heure en disant « quelqu’un qui n’est pas transparent c’est quelqu’un qui cache quelque chose ». Reprenez ce que Robespierre disait à la Convention : « Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocent ne redoute la surveillance publique. » C’est ça la société de la transparence. On dit : « Ah ben oui, c’est Robespierre, c’est la Révolution, tout ça c’est loin ! »

Didier Pourquery : C’est un peu excessif !

Alexis Brézet : Benoît Hamon à propos des écoutes de Sarkozy : « Si l’on sait que l’on peut être écouté, qu’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté ». C’est ça la société de la transparence absolue. Cette société-là me paraît terrifiante. Ça ne veut pas dire que je suis pour tout cacher, l’obscurité, mais il y a quand même quelque chose, y compris dans le travail journalistique, qui fait qu’il y a des limites à la transparence. La vraie question, vous l’évoquiez, c'est celle de la vérité. Est-ce que la transparence est un moyen d’accéder à une certaine vérité ? Sûrement parfois. II s’agit de dégager la vérité d’un certain nombre d’obstacles qui l’obscurcissent. Mais est-ce que la transparence permet toujours d’aller vers plus de vérité ? Je n’en suis pas sûr. Je n’en suis pas sûr, la transparence, en vous focalisant sur un petit détail sans un grand intérêt mais pour lequel on va se passionner parce que ça fait vendre, parce que ça fait bien, va peut-être vous faire passer à côté de la vérité ou de la réalité intéressante des choses.
Prenons l’affaire Cahuzac. Je ne défends pas la fraude fiscale, c’est très mal, je pense qu’il y a un devoir d’exemplarité quand on est un homme politique dans une société démocratique qui repose sur le consentement populaire et l’exemplarité n’est pas un vain mot, mais n’empêche ! Est-ce que Jérôme Cahuzac aurait été ou a été un moins bon ministre du Budget parce qu’il a caché de l’argent en Suisse ? Est-ce que Christian Eckert qui a succédé à Jérôme Cahuzac est un meilleur ministre du Budget parce qu’il était d’une scrupuleuse honnêteté ? Ce sont quand même des questions qu’il faut se poser. Ça ne veut pas dire que c’est très bien ou normal de cacher de l’argent en Suisse. Mais ça veut dire que si on s’intéresse à la vie en société et notamment à la vie politique, la transparence n’est pas la raison de tout. Prenez Churchill, un gars qui buvait du whisky le matin ! Aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, il est mort ! Et un gars qui, étant alpagué dans une dame dans un cocktail, lui dit : « Monsieur, je ne vous parle pas, vous êtes ivre ! », il lui dit : « Mais Madame, demain je ne serai plus ivre et vous, vous serez toujours moche ! » Mais ce Churchill sa carrière est morte, elle est rompue ; ça ressemble un peu aux histoires de Wauquiez, etc. Finalement si cette transparence-là s’était appliquée à l’époque de Churchill je ne suis pas sûr que l’humanité, l’histoire en eut été meilleure.
Je crois qu’il y a un bon usage de la transparence mais que l’idéologie de la transparence absolue est, pour moi, quelque chose d’absolument dangereux dont il faut se prémunir.

Didier Pourquery : Comment vous réagissez à cette manière, Danièle Bourcier ?

Danièle Bourcier : Je vais être obligée de prendre le contre-pied.

Didier Pourquery : Eh bien oui ! Oui, normalement oui.

Danièle Bourcier : Je dirais quand même, dans votre métier, on a eu la fameuse affaire de Snowden et là c’est quand même très intéressant de voir ce qui s’est passé. Il a bien fallu, à un moment donné, révéler des choses qui étaient complètement cachées et là la transparence, une certaine transparence on va dire, une certaine diffusion des informations, était bien utile pour connaître une certaine vérité là aussi. D’ailleurs la presse a participé à cette transparence. Il y a d’abord eu des gens comme Snowden, mais la presse, après, s’est emparée de cela.
Je voudrais juste ajouter quelque chose. Dans mon domaine ne serait-ce que le droit et les technologies, c’est vrai que là aussi on est obligé de sauter un petit peu du coq à l’âne si on veut vraiment saisir toute cette idée de transparence. Pourquoi c’est né aussi en ce moment ? Parce que quand même, la société dite de l’information qui se concrétise sur le réseau, sur Internet, on ne peut pas dire que vraiment ce soit une société transparente. Là aussi vous critiquez la transparence mais moi je trouve que ce qu’on demande ce n’est pas de la transparence, justement. On demande des informations sur les gens, mais c’est plus que de la transparence, c’est de la vie privée.

Alexis Brézet : Oui, c’est ce que Régis Debray appelle L’obscénité démocratique.

Danièle Bourcier : Il faut quand même que les États soient extrêmement vigilants avec ces nouveaux outils. Par exemple je pense que tout ce qu’on dit sur les algorithmes, on ne va pas en faire la soirée, mais il est évident que les algorithmes, comme je vous le disais tout à l’heure, je pense que c’est une régression par rapport à l’intelligence artificielle que j’ai connue hélas il y a 20 ans, qui était une intelligence artificielle beaucoup plus liée à une réflexion sur la façon dont raisonnent les juristes par exemple, beaucoup plus sur comment la machine va pouvoir simuler le raisonnement humain. Maintenant l’algorithme, qu’est-ce que c’est que l’algorithme ?

Didier Pourquery : Il décide.

Danièle Bourcier : Il décide et on ne connaît absolument pas les motivations. On ne connaît pas la loi générale. Ne parlons pas des algorithmes non supervisés qui, eux, se nourrissent de l’ensemble des données qui arrivent de façon dynamique et on ne sait même plus sur quelles données la décision est prise, on ne sait plus quelle est la loi générale qui est derrière parce qu’elle a été construite, on va dire, à l’intérieur de l’algorithme comme émergente. Là je trouve qu’on est en train de casser un peu tout ce sur quoi la société était fondée, à savoir une loi générale, des décisions individuelles qui sont motivées, la possibilité de contrôler et d’aller devant le juge pour critiquer cette décision sur le fait que les motifs, en fait, ce n’étaient pas des bons motifs, il y a eu détournement de pouvoir, etc. Donc là il y a vraiment, quand même, des outils qui sont par définition non transparents et ça c’est encore un autre problème.

Didier Pourquery : Quand tout à l’heure, vous parliez des notions de transparence, par exemple en échangeant, en préparant cette soirée, vous disiez « aujourd’hui la transparence est issue de la complexité des sociétés ».

Danièle Bourcier : Oui c’est vrai.

Didier Pourquery : Donc c’est ça aussi ? C’est-à-dire ce que vous dites quand vous parlez d’époque de la transparence ça vient aussi de ça ? Ça vient de sociétés de plus en plus complexes dont le citoyen a envie de percer le sens ? C’est ça ?

Danièle Bourcier : Oui. Si on est strict sur la notion de complexité, la complexité qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que c’est un système où y a des éléments qui interagissent de façon permanente, de façon dynamique.

Didier Pourquery : C’est cybernétique.

Danièle Bourcier : Voilà, et qui n’est pas stabilisé. Donc là il y a effectivement un vrai problème. La complexité fait qu’il y a une fluidité, comme avait dit un autre sociologue. Si vous voulez on est dans une société où la notion de transparence est beaucoup plus difficile mais aussi comment fixer des faits. Maintenant on se demande, si on veut avoir des faits, on n’aura plus que des données. Vous voyez ce que je veux dire ? Là on est en train de basculer, quand même, vers d’autres éléments de réflexion.

Didier Pourquery : Alors la synthèse là-dessus ?

Bernard Vatier : Je voulais revenir sur L’affaire Cahuzac. Elle est intéressante car, comme vous le dites, c’était sans doute un bon ministre et un mauvais contribuable.
L’affaire est née d’une écoute téléphonique qui a été enregistrée ; donc technologie nouvelle, enregistrement. S’il n’y avait pas eu cette écoute téléphonique et cet enregistrement, monsieur Cahuzac serait resté ministre.
La question est : y a-t-il un dommage pour la société que de ne pas révéler cette écoute téléphonique ? En d’autres termes il a péché, mais le péché n’est pas un obstacle à sa fonction sociale, au mandat qu’il a reçu et là, du fait de cette exigence de transparence, on se retrouve avec une société qui s’empare d’un problème qui n’était pas le sien.

Didier Pourquery : Excusez-moi si je vous interromps là ; il n’était pas le sien, mais il était en charge du fait qu’il n’y ait pas de fraude fiscale. Je veux bien que ça ne soit pas son problème.

Bernard Vatier : Ne vous méprenez pas si je vais au bout.

Didier Pourquery : Je ne vais pas me méprendre. Il n’était pas ministre de la santé !

Alexis Brézet : Si on n’avait pas su, on n’en aurait pas souffert !

Danièle Bourcier : Pas vu pas pris !

Didier Pourquery : Exactement.

Alexis Brézet : Il n’y a pas de conséquences c’est ça que vous voulez dire.

Bernard Vatier : Il n’y a pas de conséquences. C’est-à-dire que la société vit d’apparence et là tout d’un coup, par ce phénomène de transparence, on découvre quelque chose qui déstabilise la société.
Je vais prendre un autre exemple qui est également concret et qui va très loin. Je vais prendre l’exemple d’une procédure qui est en cours, qui tient à un enregistrement réalisé dans le cadre d’une procédure pénale et qui concerne un fait précis. Il se trouve qu’à l’occasion de cet enregistrement on découvre qu’un des interlocuteurs imagine quelque chose en impliquant un magistrat. La question s’est posée de savoir si cet élément d’information, qui a été reçu en dehors de la spécialité de la mesure d’écoute qui avait été ordonnée, si cet élément d’information pouvait donner lieu à l’ouverture d’une procédure pénale, puisqu’à dire vrai cet élément-là ne serait pas apparu s’il n’y avait pas eu l’information ouverte dans la précédente plainte. Et la cour de cassation, depuis une quinzaine d’années, a dit qu’on peut effectivement ouvrir une information sur la base d’une indication qui est versée en dehors de la spécialité de la mesure qui avait été prise.
Donc on voit ici le danger auquel on aboutit. C’est-à-dire qu’en réalité on rentre un peu dans les consciences et en rentrant dans les consciences, on peut aller très loin. Dans le cas particulier on est allé d’autant plus loin que, d’après les éléments d’information que nous avons, le renvoi devant le tribunal correctionnel porte exclusivement sur des intentions qui ont été faites, émises dans le cadre des échanges téléphoniques. On se retrouve ici avec la sanction, le risque d’une sanction de droit pénal sur un péché qui n’a jamais donné lieu à un commencement d’exécution. Et là on change de registre. Là on rentre dans l’arbitraire du juge.

Danièle Bourcier : Excusez-moi. C’est aussi la moralisation de la vie publique. Parce que derrière tout ça, il y a la notion de morale. On peut critiquer, mais la notion de moralisation et de transparence ont très souvent été liées.

Bernard Vatier : Oui. Mais la morale et le droit sont des choses différentes.

Danièle Bourcier : La moralisation de la vie publique.

Didier Pourquery : Alexis Brézet.

Alexis Brézet : Je crois que là on touche du doigt le lien entre la transparence et les moyens technologiques qui vont décupler cette exigence ou les moyens de mettre en œuvre cette transparence. Ce n’est pas la technologie du monde moderne qui rend la volonté ou le désir de transparence. Il y a les Lumières, Rousseau disait déjà « il faut débarrasser les zones d’ombre, accéder aux consciences ». Kant c’était déjà cette idée-là. Mais aujourd’hui, les moyens technologiques incroyables, dont les écoutes, vont permettre aux tenants de la transparence d’arriver davantage à la mettre en œuvre. Et puisqu’on parle d’écoutes je voudrais, si vous le permettez, juste citer un formidable réquisitoire contre les écoutes téléphoniques : « Un dialogue au téléphone c’est comme une conversation avec soi-même. Si l’interlocuteur est un intime on s’y livre, on s’y met à nu, on y pense tout haut, on parle trop vite, on exprime ce qu’on ne pense pas vraiment, on ment, on profère des bêtises, on dit n’importe quoi, on affirme comme une vérité ce dont on doute profondément, on émet des hypothèses, on tâtonne, on trébuche, on est parfois désagréable avec son meilleur ami, bref on se croit chez soi à l’abri, dans une intimité protectrice ». C’est très bien décrit, c’est très juste et c’est d’Edwy Plenel, à l’époque où lui-même était victime d’écoutes téléphoniques. Il était victime d’écoutes téléphoniques à l’époque de François Mitterrand donc il va s’indigner contre les écoutes téléphoniques et il dit des choses absolument justes qui sont un extraordinaire plaidoyer en faveur de cette zone de l’intime, du chez soi, où les gens n’ont pas forcément des raisons d’aller farfouiller.

Didier Pourquery : Donc en fait, ce qui est en jeu là ce n’est pas tellement l’écoute, mais c’est de rendre publics les résultats d’une écoute ; on est bien d’accord ? Il y a deux choses, il y a ce que vous dites là par rapport à un juge, bien sûr, mais il y a aussi ce qui est le fait de rendre public.

Alexis Brézet : La question n’est pas tant qu’il y a des écoutes judiciaires, la question c’est qu’elles sont transmises en direct et jour après jour aux journaux qui les étalent. À ce moment-là la vérité n’est pas dite. L’instruction n’est même pas finie, le procès n’a pas encore eu lieu. Donc ça va introduire un pré-jugement avant même que le jugement ait eu lieu. Aujourd’hui tout le journalisme d’investigation, dit d’investigation, se fait au détriment des règles de droit, de la présomption d’innocence. Bon, eh bien c’est comme ça. Il n’y a sans doute pas grand moyen de faire autrement. On pourrait peut-être essayer de faire davantage respecter le secret de l’instruction et la présomption d’innocence, peut-être en réservant de temps en temps des zones de publicité qui seraient organisées. Est-ce que pour autant ça supprimerait ce lien direct entre un certain nombre d’acteurs et de magistrats et les journalistes ? Pas forcément.
Derrière cette revendication d’innocence qui se drape souvent de très grands principes et de très grandes vertus, il y a plein de choses, il y a aussi le plaisir de la part du journaliste et le plaisir professionnel de la chasse, mal payé. C’est quelque chose. Il y a l’envie de vendre ; ça va faire de l’audience. La transparence a des vertus mais ça n’est pas une pure vertu.

Bernard Vatier : Justement, sur ce point il y a bien deux niveaux. C’est-à-dire que vous voyez qu’une information peut donner lieu à une publication et, par conséquent, déjà punir pour l’opinion publique la personne qui est visée par cette information et ensuite vous avez l’information qui est le même processus, mais qui est le processus du juge. Et là on peut s’interroger sur la conjonction qui peut exister entre d’un côté la presse et d’un autre côté le juge. Il faut beaucoup de force pour les juges afin de résister au souffle de la presse, car quand vous avez une presse qui accable une personne poursuivie, que le juge vient à la relaxer, à ce moment-là vous allez voir une opinion publique qui ne va pas comprendre la justice.

Alexis Brézet : Généralement la presse accable la personne en question sur la base d’éléments qui lui ont été fournis par un autre juge qui aurait pu, peut-être, avoir eu la force de ne pas les communiquer. Je connais assez peu de journalistes d’investigation qui escaladent les bureaux des juges d’instruction la nuit pour aller prendre les dossiers. Ce n’est pas vrai ! Il y a bien quelqu’un qui leur donne.

Bernard Vatier : Ce n’est pas une raison pour se satisfaire de cette situation.

Alexis Brézet : Je ne m’en satisfais pas !

Bernard Vatier : Il est bien clair que cette situation est particulièrement grave. L’aspect médiatique est extrêmement fort. Quand vous avez une émission de télévision qui passe la veille d’un procès d’assises c’est une catastrophe pour la défense, parce que la présentation qui est faite dans l’émission de télévision a nécessairement un impact sur le juge. Il y a cette relation entre le juge et la presse et, par conséquent, il y a ici un champ que l’on ne peut malheureusement pas maîtriser, parce qu’il y a la liberté d’information et une société démocratique a quand même comme pilier le droit à l’information ; c’est même une exigence de l’information. Donc la balance est compliquée à faire et, comme les journalistes n’ont pas déontologie en charte, ils ont tous une déontologie, mais ils n’ont pas une déontologie standard, il n’est pas possible de parvenir à maîtriser ce dialogue entre la presse et le juge.

Didier Pourquery : On sera amenés à revenir là-dessus certainement, mais je voudrais qu’on passe à la troisième partie de ce débat. On a commencé à parler de l’intelligence artificielle, des algorithmes, etc., et là, actuellement, tous autant qu’on est avec la réglementation générale sur les données personnelles, on est confrontés à une question de transparence.
Là-dessus, Danièle Bourcier, comment vous évaluez ces évolutions ? Est-ce que pour vous c’est positif ?

Danièle Bourcier : Je suis contente, j’allais presque prendre la parole pour quand même parler de ce Règlement général de protection des données1, règlement européen, je crois que ça n’a échappé à personne. Je voulais d’abord dire un premier mot : bravo ! Bravo ! Je trouve que ce texte, enfin, tombe vraiment très bien parce qu’on a tous souffert, on est tous en train de souffrir quand même de notre propre transparence arrachée, volée, etc. Je ne pense qu’il y ait beaucoup de gens qui se réjouissent de cela, d’autant plus que ces fameux GAFA sont toujours à la limite de la prédation dans la mesure où au niveau fiscal, même au niveau légal, ils sont quand même complètement en dehors de qu’il faudrait faire.
Moi je crois que c’est d’abord souligner que, pour la première fois, l’Europe est en train de prendre la main et de vouloir faire passer des valeurs. À ce niveau-là on peut dire que la protection de la vie privée c’est quand même une valeur. Je vous signale, j’étais aux États-Unis il y a quelque temps, j’ai appris que la protection de la vie privée c’était au niveau du droit de la consommation. Imaginez la loi informatique et libertés au niveau du droit de la consommation ! Vous voyez déjà que culturellement on n’est plus du tout dans les mêmes champs. Je pense que pour nous la vie privée ça fait partie de la Déclaration de 1789, vous l'avez vous-même évoquée, la charte européenne, c’est une valeur pour laquelle je pense que franchement les Européens sont sans doute tous d’accord, ce qui est quand même assez rare pour le souligner.

En plus je pense que ce règlement a été assez anticipateur, comme d’ailleurs l’a été la loi de 1978, il faut dire que c’est une très belle loi, très bien rédigée et qui prévoyait déjà dans l’article 2 ce que moi j’ai appelé après la décision artificielle, ce sont quand même les profils, les scoring, toute cette armada d’outils qu’on a connus après, qui se sont développés considérablement. La loi de 1978 prévoyait déjà qu’une décision ne pouvait pas être uniquement fondée sur le profil d’un individu, c’est-à-dire n’importe quel outil qui aurait donné une solution qui aurait été directement opposable, parce que la question est là. Un certain nombre d’algorithmes c’est pour du marketing, des recommandations, etc., c’est quand même très embêtant. Mais là on est dans le domaine de l’espace public, on est quand même là avec un citoyen face à une décision qui lui porte grief, qui lui est opposable, et sur laquelle il n’a pas de connaissances. Je pense que ce règlement a fait le maximum. C’est intéressant comme droit : c’est un droit à refuser de ne pas être traité par un algorithme ; c’est intéressant le droit de refuser. Ce droit-là est inscrit dans le règlement donc il est applicable aux 28 pays européens, 27-28 je ne sais plus, bref ! Au moins 27 et je crois que c’est quand même un progrès. Il ne s’agit pas seulement des big data, mais il s’agit aussi de voir comment les algorithmes vont traiter ces données, ces big data, sans qu’on sache quoi que ce soit de leur évolution.

Didier Pourquery : Alexis.

Alexis Brézet : Je crois que vous avez absolument raison de dire que les GAFA font courir de grands dangers à nos libertés individuelles, notamment par le traitement des données, mais pas que. Je crois que vous avez absolument raison de dire que c’est une bonne chose que l’Europe, enfin, se saisisse de ce sujet et essaie de protéger les droits des individus. Je crains malheureusement qu’en l’espèce, dans cette affaire de RGPD, les GAFA n’en soient absolument pas affectés. Et ça n’aura aucune conséquence pour les GAFA. Pourquoi ?
Le principe c’est le traitement des données. Vous disiez que les GAFA nous les dérobent ; le pire c’est que nous leur donnons. La transparence est un narcissisme aussi, c’est-à-dire que c’est une tyrannie de soi-même ; nous allons donner aux GAFA tout de notre vie : nos vacances, nos idées politiques, nos idées religieuses, nos goûts culinaires, tout ! Nous leur donnons parce que nous nous mettons en scène avec un selfie sur notre lieu de vacances, parce que nous postons et nous faisons suivre sur Facebook le post de Besancenot ou de Marine Le Pen. Du coup monsieur Facebook sait ce qu’on pense à ce moment-là. Et il sait que si j’ai tapé « comment on fait pour aller au pèlerinage de La Mecque », que ma religion est probablement musulmane. Si je dis « comment on fait pour aller au pèlerinage de Chartres », il pensera que je suis plutôt catholique. Ça Google le sait par les recherches. Ils ont une masse de données incroyables. Et l’Europe dit : « Il faut désormais que les individus donnent leur consentement ». Et maintenant les GAFA donc devront demander leur consentement. Mais ils vont le faire et ils le font déjà et on leur donnera. On leur donnera parce qu’il n’y a pas de concurrence. Si vous voulez aujourd’hui un moteur de recherche, vous allez dire « non, je ne veux pas de Google ? » Vous accepterez, nous acceptons tous ce que nous demande Google.

Didier Pourquery : Il y a d’autres moteurs de recherche, il y a Qwant, etc.

Danièle Bourcier : Il y a Qwant. Qwant existe.

Alexis Brézet : Il existe. Oui mais…

Didier Pourquery : Moi je l’utilise tous les jours et ça marche.

Alexis Brézet : 0,001 % de gens qui, par militantisme, l’utilisent.

Didier Pourquery : C’est recommandable.

Alexis Brézet : La vérité c’est que les gens se diront : si le prix à payer pour me servir de Google… Je le regrette, attention ! Mais je dis juste que cet instrument-là ne permet pas de réduire les GAFA.

Danièle Bourcier : Excusez-moi. Il y quand même des éléments qui sont positifs : la notion de portabilité des données.

Alexis Brézet : Oui, ça c’est très bien.

Danièle Bourcier : C’est quelque chose de symboliquement très important, pas seulement symboliquement, techniquement. Moi je suis contre l’appropriation des données, je crois que c’est un modèle qui ne marche pas. On en a discuté la semaine dernière à L’Institut Diderot, visiblement ce n’est pas possible. Mais il est tout à fait possible de créer, de trouver des techniques, des dispositifs qui mettent toutes ces données, par exemple les données de santé, dans des communs de santé, une agence qui pourrait éventuellement gérer, être un intermédiaire entre nous et les GAFA et qu’on ne soit pas laissé seul, pauvre petit internaute, à faire un recours contre ces machines-là. On ne peut pas lutter contre ça.

Alexis Brézet : Aujourd’hui il n’est pas question de cela.

Danièle Bourcier : Aujourd’hui non, mais maintenant on est sur une autre logique.

Alexis Brézet : La prise de conscience est bonne, mais je dis juste que le moyen utilisé ne changera rien. Les données de votre montre connectée, vos données de santé, de cœur, etc., continueront d’aller chez Apple.

Danièle Bourcier : Vous pouvez les demander ! Vous pouvez demander à les retirer !

Alexis Brézet : Oui, mais eux les ont et eux vont les vendre. Ils vont pouvoir les vendre.

Danièle Bourcier : Ils doivent vous demander l’autorisation.

Alexis Brézet : Vous les signerez les autorisations parce que vous voulez votre montre connectée d’Apple !

Danièle Bourcier : Ah ben non, pas du tout !

Alexis Brézet : Vous ne pouvez pas faire le choix ; c’est à prendre et à laisser. Google, Apple, Facebook, Instagram, ou vous dites oui ou vous dites non. Vous ne pouvez pas dire : oui mais pas ça, oui mais pas ça, oui mais pas ça.

Danièle Bourcier : Eh bien écoutez, il y aura des sanctions et puis c’est tout ! Les sanctions sont énormes.

Alexis Brézet : Ils vous demanderont. Ils vous diront, monsieur Facebook vous dira : « Est-ce que vous m’autorisez à récolter toutes vos données, à les fourguer à des tiers, à les revendre ? » Et vous, vous ! tout ceux….

Danièle Bourcier : Et vous allez accepter ? Je ne crois pas !

Alexis Brézet : Je ne s’en sers pas, mais je suis sur Facebook. Mais les milliards de gens !

Danièle Bourcier : On ne va accepter ça.

Alexis Brézet : Mais ils le font déjà.

Danièle Bourcier : Justement ! Maintenant c’est beaucoup plus explicite, on doit le faire pour une finalité. Ils doivent obligatoirement, ça c’est nouveau dans la loi, il y a quand même des choses nouvelles dans la loi. Je suis bien d’accord avec vous que l’application sera difficile, mais je crois qu’on est en train de retourner une charge de la preuve et ça c’est important. Maintenant le consentement sera, soi-disant, plus éclairé.

Didier Pourquery : Bernard Vatier, ce règlement pour vous ?

Bernard Vatier : Je partage tout à fait l’analyse qui vient d’être faite. En fait on a, sur ce sujet, une prise de position européenne très forte, donc ça c’est tout à fait intéressant sur un plan politique. Le problème qu’il y a c’est le comportement de l’individu. Avoir libre accès à tous les réseaux contre une décharge ne fera pas obstacle à l’utilisation des données, bien évidemment. Par conséquent on est au début d’une reprise de notre souveraineté et là il y a tout un développement à faire.

Danièle Bourcier : Je suis d’accord ; ça sera difficile.

Bernard Vatier : C’est le premier pas, il faut que l’Europe puisse se doter d’instruments, mais ça va être très difficile parce que la position dominante des GAFA est considérable.

Alexis Brézet : En allant bien au-delà de ce qu’on fait actuellement. Vous parliez très justement, Madame, d’inégalité fiscale. Là aussi c’est plutôt un bon signe, on sent que l’Europe, que Bercy, commencent à dire « ce n’est quand même pas normal que ces gens qui gagnent des milliards ne paient quasiment rien, vont en Irlande, etc. » Sauf que chaque fois qu’au niveau de l’Europe on essaie, il y a toujours l’Irlande, Malte, je ne sais pas trop qui, qui dit : « Non, non, ce n’est pas le moment ! », et les choses avancent très peu. Il y a la question de la responsabilité civile et pénale des GAFA. Aujourd’hui, le directeur de publication d’un journal, d’un média numérique, d’une télévision, est responsable de tout ce qui passe à l’intérieur de son site par exemple.

Didier Pourquery : Tout à fait.

Alexis Brézet : Le moindre commentaire d’un internaute du Figaro, du Monde, qui serait haineux, raciste, antisémite, sur le motif de ce commentaire sur des millions, le directeur de la publication est susceptible de passer devant les tribunaux, être attaqué parce qu’il est responsable de tout ce qu’il y a sur son site. À côté de cela vous avez monsieur Facebook, sur ce qui n’est pas un site, c’est un tuyau donc il ne sait pas ce qui passe, donc qui laisse passer des vidéos de décapitation, des trucs pédophiles, des machins d’une immense violence, des appels à la haine et il dit : « Je ne suis pas responsable » et aujourd’hui il n’est pas responsable. Donc là il y a une inégalité qui est un vrai scandale.

Bernard Vatier : Il commence à y avoir une jurisprudence qui commence à se mettre en place.

Alexis Brézet : Sauf que ce n’est jamais Facebook qu’on attaque ni Google. On essaie de trouver la source et on ne la trouve jamais parce qu’elle est tellement loin.

Danièle Bourcier : Je crois, je trouve qu’actuellement les règles de droit sont notre dernier rempart.

Alexis Brézet : Absolument !

Danièle Bourcier : Et je crois que le droit doit vraiment avoir un peu d’imagination, ce qu’il n’a pas toujours, je suis bien d’accord ; il est quelquefois timoré. Moi je crois beaucoup, parce qu’on peut opposer ça ; bien sûr ça ne sera pas appliqué, je dis toujours que ce n’est pas parce qu’il y a un code pénal qu’il n’y a plus de voleurs, vous êtes bien d’accord, mais quand même il faut bien un code pénal quelque part, sinon on ne donne pas de limites.

Alexis Brézet : Je suis bien d’accord.

Danièle Bourcier : Il faut au moins que ça serve ça.

Alexis Brézet : Oui. Mais sauf que pour l’instant on n’y est pas. Il faudrait y être.

Bernard Vatier : Et le problème qu'il y a c’est que les GAFA sont aux États-Unis, donc on a un problème de géographie.

Danièle Bourcier : Oui, mais justement maintenant, la question qui a été très bien posée aussi dans ce règlement c’est que ce n’est plus le lieu d’établissement, parce que bien sûr ils jouent à cache-cache avec ça, vous le savez pertinemment, c’est à partir du moment où ils traitent des données de quelqu’un de tel pays qu’ils sont responsables.

Didier Pourquery : Exactement.

Danièle Bourcier : Et ça c’est extraordinaire. Vous êtes juriste, vous savez très bien qu’à partir de là on peut vraiment coincer les gens.

Alexis Brézet : On parle des données, mais ils ne sont pas responsables des contenus qui passent dans leurs tuyaux.

Bernard Vatier : Et on ne connaît pas non plus l’algorithme qui va servir.

Danièle Bourcier : Je pense que tout ça va se mettre en place.

Alexis Brézet : Je plaide pour.

Didier Pourquery : Justement, puisqu’on arrive à la fin de votre débat, il y a une tradition aux Mardis des Bernardins c’est qu’on fait un dernier tour de table, ça s’appelle « Les mots de la fin » et on donne une raison d’espérer. Et j’insiste beaucoup là-dessus. Donc on va commencer vous, Danièle Bourcier, puisque là vous venez de nous donner le début d’une raison d’espérer.

Danièle Bourcier : Eh bien, oui, je vais insister, ce n’est pas exactement ma façon de me comporter, j’aime bien voir, critiquer, parce que je trouve que ce n’est pas obligatoirement négatif de critiquer, ça permet d’améliorer les choses, mais là j’estime que pour la première fois il y a eu un pas, pas seulement juridique mais sur des valeurs, sur une axiologie que l’Europe a permis de diffuser de par le monde. J’étais aux États-Unis il y a quelque temps, en Californie en plus, on m’a dit : « S’il y avait un juriste là qui venait, qui cherche du travail et qui connaisse bien le règlement on le prend tout de suite ». Ils sont un peu terrorisés parce que le montant maintenant des sanctions est énorme.

Alexis Brézet : Juste une parenthèse : ils sont tellement terrorisés qu’ils ont dit : « Puisque l’Europe impose des contraintes terribles en matière de privacy et tout ça » – il faut savoir que les GAFA sont aussi « adservers » de publicité – « si jamais nous vous envoyons de la publicité, nous pourrions être contraints de respecter ces règles-là, donc nous allons arrêter de vous adresser ces énormes campagnes publicitaires ». Donc pour toute une série de médias numériques, notamment français et européens, la source publicitaire en quinze jours s’est effondrée parce que les GAFA ont dit, ce qui est aussi un moyen de faire pression : « Votre truc on n’en veut pas, donc vous n’aurez pas la pub. »

Danièle Bourcier : Souvenez qu’il y a deux ans Zuckerberg était invité dans une conférence et qu'il a dit cette phrase incroyable : « La vie privée n’existe pas ». Donc vous vous rendez compte que deux ans après il y quand même un règlement. Enfin « la vie privée n’existe pas ! ». Moi je l’ai entendue cette phrase.

Didier Pourquery : Excusez-moi, mais là on est dans les raisons d’espérer. Je suis obligé.

[Rires]

Danièle Bourcier : Bon ! C’est tout ! Espérons dans l’application de ce règlement.

Didier Pourquery : Bernard Vatier.

Bernard Vatier : Moi je mets beaucoup d’espoir dans les jurisprudences européennes où les dispositions sont prises pour veiller justement à ce que les dispositifs juridiques qui sont mis en place puissent être valables en dépit des législations internes qui ont tendance à être beaucoup plus flexibles. Nous avons par conséquent la chance d’avoir des juridictions au Luxembourg et à Strasbourg qui permettent de veiller sur l’intimité. Derrière l’intimité c’est aussi la protection des données. Je pense qu’on a un parcours à faire à partir d’aujourd’hui sur l’évolution de ce nouveau dispositif et on va voir l’importance que les juges vont être en mesure de sanctionner. Je mets beaucoup d’espoir, car la philosophie qui se dégage des jurisprudences est une philosophie protectrice des droits à l’intimité, du droit à la propriété des données, qui est en même temps équilibrée par rapport aux exigences de sécurité puisqu’à dire vrai le problème de la sécurité est le problème dominant dans la question de la transparence.

Didier Pourquery : Bien sûr. Alexis Brézet.

Alexis Brézet : Je crois qu’il y a une vraie prise de conscience qui est en train de s’opérer. Je ne veux pas qu’on se trompe : ma critique ne portait pas sur la nécessité de faire, mais sur l’insuffisance de ce qui est fait. Que ce soit vraiment clair. Je considère que la vraie menace qui pèse aujourd’hui sur nos libertés privées et publiques et sur nos démocraties vient des GAFA. Et je pense qu’il y a quelque chose qu’on ne mesure pas et c’est pour ça que ce mouvement du droit, pour aller plus loin, doit être porté par l’opinion et on en est encore très loin. Il faut bien se rendre compte qu’aujourd’hui, ça a l’air un peu un intérêt de boutique, mais aujourd’hui les GAFA dominent 80 % du marché de la pub en ligne et 90 % du marché de la pub sur mobile. Les médias d’information tous, de gauche, de droite, du centre, vivent de la publicité, à part un ou deux qui ne vivent que de l’abonnement, mais les grands médias d’information ; pour financer une grande rédaction d’information il faut de la pub sinon on est mort. Toutes les rédactions ont essayé de transposer, sont en train de faire ce grand mouvement du papier vers le numérique et pour un certain nombre, Le Figaro, Le Monde, L’éco, tout ça marche très bien. Le problème c’est que la totalité ou quasi-totalité de la publicité est captée par les GAFA. Donc si le mouvement est prolongé, si on prolonge les courbes, pas besoin d’avoir fait Polytechnique, dans 10 ans, dans 15 ans, il n’y a plus un média indépendant européen. Il n’y en aura plus un seul. Il y a aura des trucs qui auront été rachetés l’un par Google, l’autre par Facebook, le troisième par Apple, qui seront des serviteurs de leur maître américain ; il y aura un média russe, il y aura un média chinois parce qu'eux survivront, mais il n’y aura plus un seul média européen.
Donc à côté des menaces sur la vie privée dont on vient de parler, il y aussi des menaces sur notre vie publique. Le vrai danger est là. Je pense que là on est au début – c’est pour ça que je suis un peu véhément mais c’est pour qu’on aille plus loin –, au début d’une prise de conscience, que cette prise de conscience passe par un certain nombre de règles de droit mais qu’elle passe aussi par la mobilisation de l’opinion. Et le fait qu’on voit, par exemple, tous ces scandales autour de Facebook, un certain nombre de gens qui disent : « J’arrête Facebook, je me déconnecte », tout ça, il y a quelque chose qui est en train de se passer. Le fait que le grand patron de Procter et Gamble, je ne sais pas si vous l’avez vu ce matin dans Le Figaro dit : « Je vais retirer le tiers de ma pub que je mets sur les GAFA parce que ce n’est pas clair, c’est au milieu de contenus qui ne sont pas contrôlés, ce qu’on appelle brand safety, etc., je pense qu’on est au début de quelque chose. Sauf que maintenant il faut aller beaucoup plus loin et que les GAFA, eux, vont très vite.

Didier Pourquery : Merci Danièle Bourcier, merci Bernard Vatier, merci Alexis Brézet pour ces échanges éclairants. Merci encore au groupe de réflexion des avocats du Collège des Bernardins qui a préparé cette soirée. Nous vous donnons rendez-vous pour un nouveau débat le 19 juin sur le thème « Quelle limite éthique à la fulgurante progression médicale ? ». Bonsoir.

Littérature : Les Faucons de Raverra 1 – La Sorcière Captive de Melissa Caruso (2018)

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu d’Heroic Fantasy et je suis tombé un peu par hasard sur cette nouvelle série (2ème tome à paraître en Septembre 2019 en français). Déjà, c’est écrit par une femme et quelque part, ça change tout dans ce type d’univers souvent très (trop) testostéroné. Entre la Saga… Lire la suite Littérature : Les Faucons de Raverra 1 – La Sorcière Captive de Melissa Caruso (2018)

A la recherche du Commun dans les Marais salants de Guérande

Les Marais salants de Guérande sont parfois cités comme un exemple de « Communs » encore en activité aujourd’hui. Le magazine Bastamag leur avait ainsi consacré en 2016 un article très complet, signé par Nolwenn Weiler et intitulé : «Un bien commun sauvé du béton et créateur d’emplois : les marais salants de Guérande».

On y apprend notamment que les Marais salants ont failli disparaître dans les années 60-70, à cause de projets d’aménagements visant à développer le tourisme balnéaire et qu’ils n’ont pu survivre que grâce à une forte mobilisation locale, qui n’est pas sans rappeler des luttes comme celle du plateau du Larzac ou, plus proche de nous, l’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Sur la question du lien avec les Communs, l’article de Bastamag contient un passage en particulier qui avait piqué mon attention. On comprend en effet que la journaliste a demandé à des paludiers (nom donné aux artisans qui travaillent dans les marais pour récolter le sel) s’ils se reconnaissaient dans cette appellation des Communs et leur réponse traduit visiblement une certaine perplexité :

Les marais salants de Guérande sont souvent cités comme une référence de « communs », ces biens gérés collectivement comme les « incroyables comestibles », les nappes phréatiques, ou encore … Wikipédia. Étonnés, certains paludiers soulignent que les marais appartiennent à des propriétaires privés, même si une partie des œillets ont été rachetés par un groupement foncier agricole (GFA) dans les années 1970.

En effet, les exploitants dans les Marais sont propriétaires de parcelles – appelées « oeillets » – servant de bassins de décantation où le sel vient se cristalliser (les paludiers peuvent également être métayers et travailler pour un propriétaire foncier leur louant les oeillets) ; le sel récolté dans les salines est aussi une propriété privée dès l’origine appartenant aux paludiers ; et au final, cette ressource est commercialisée, soit à travers une coopérative rassemblant les deux tiers des exploitants à Guérande, soit directement par les paludiers lorsqu’ils ont choisi de rester indépendants.

Du sel séchant sur les bords des fameux « oeillets » où les paludiers récoltent leur production (image par LucasD. Source : Wikimedia Commons)

D’un bout à l’autre de la chaîne, il semble donc n’y avoir que de la propriété privée et si les Communs sont d’abord des « ressources partagées », il paraît difficile de voir en quoi l’exploitation du sel dans les Marais de Guérande relève du paradigme des Communs. Le cadre conceptuel dégagé par Elinor Ostrom pour analyser les CPR (Common Pool Resources) – pêcheries, forêts, pâturages ou systèmes d’irrigation – semble inadapté, car il implique des formes plus ou moins développées de propriété collective (Common Property Systems).

Ayant eu l’occasion de visiter récemment les Marais de Guérande et de me documenter sur la question, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un cas particulièrement intéressant à considérer. Il s’inscrit bien à mon sens dans le champ des Communs, mais pour des raisons qui ne sont pas faciles à saisir au premier abord. Pour les appréhender, il faut dépasser certaines simplifications de la théorie des Communs qui les présentent sous la forme du tryptique classique : « ressource partagée + communauté d’utilisateurs + règles de gouvernance ». Par ailleurs, l’exemple des Marais salants de Guérande donne aussi l’occasion d’évoquer d’autres auteurs qu’Elinor Ostrom, qui essaient de penser les Communs sous la forme de « milieux » rassemblant un ensemble d’acteurs – humains et non-humains – unis par des liens d’interdépendance.

Une présentation classique des Communs sous la forme d’un tryptique, que j’ai tendance à appeler aujourd’hui « la Vulgate des Communs » à cause de son caractère réducteur (même si cette simplification garde un intérêt pédagogique).

L’importance d’identifier le « système de ressource »

Une première chose qui gène l’appréhension des Marais salants comme un Commun est la difficulté à identifier clairement ce qui constitue ici la « ressource ». S’agit-il par exemple du sel extrait des bassins ou des oeillets eux-mêmes ?

En réalité, il faut élargir la focale pour arriver à comprendre les salines comme formant ce qu’Elinor Ostrom appelle un « système de ressource ». Dans ses analyses sur les Communs (notamment son modèle IAD pour Institutionnal Analysis and Development), Ostrom explique en effet qu’il importe de décomposer la « ressource » en deux éléments distincts : les « unités de ressources » qui vont être prélevées par les utilisateurs et forment un flux, à distinguer du « système de ressource » qui produit ces unités et forme un stock renouvelable. Dans le cas d’une pêcherie par exemple, un lac va constituer le système de ressource dans lequel des pêcheurs vont prélever des poissons compris comme des unités de ressource.

Pour les Marais salants de Guérande, le système de ressource dépasse les seuls bassins (les « oeillets ») possédés à titre privatif par les paludiers, car l’eau de mer est acheminée dans les salines via des canaux (appelés « étiers ») et suit un circuit complexe dans lequel l’eau subit un certain nombre d’opérations de purification et d’évaporation, afin d’en augmenter progressivement la salinité jusqu’à la cristallisation finale dans les oeillets. A chaque marais montante, les étiers apportent de l’eau depuis la mer pour remplir les vasières et les cobiers qui desservent ensuite une ou plusieurs salines (voir ci-dessous).

Schéma d’une saline, Par Alexandrin. Licence GFDL. Source : Wikidia.

A cette échelle, les questions de propriété deviennent déjà plus complexes. En effet, les vasières et cobiers font l’objet d’une propriété commune par les tenants de la ou des salines qu’ils desservent, avec une quote-part établie au proprata du nombre d’oeillets possédés. Par ailleurs, les étiers (canaux d’alimentation) – qui sont au nombre d’une dizaine sur la zone des Marais de Guérande – forment aussi une propriété collective appartenant à l’ensemble des paludiers. Ceux-ci se trouvent donc dans une situation proche de celle des co-propriétaires d’un immeuble qui – outre la propriété privée sur leurs lots respectifs – assument une propriété collective sur des parties communes, entrainant des obligations de participer à leur entretien.

D’autres infrastructures jouent un rôle important pour préserver l’intégrité du système salicole, comme des digues servant à protéger les Marais contre les agressions de la mer. Leur entretien est géré depuis le début du siècle par un syndicat formé par les paludiers eux-mêmes, mais les collectivités locales (région, département) apportent également leur soutien lorsque des dommages trop importants sont causés par les intempéries, comme ce fut le cas lors du passage de la tempête Xynthia en 2010.

Un des digues, ici au village de Sissable, protégeant les Marais salants de Guérande. (Photo Jibi44, CC-BY-SA. Source : Wikimedia Commons).

Le système de ressource est donc ici constitué par cet ensemble complexe d’infrastructures permettant l’acheminement de l’eau de mer jusque dans les salines et les unités de ressource sont les volumes d’eau salée que les paludiers vont prélever afin d’alimenter leurs oeillets. Le cadre « ostromien » est donc jusqu’ici applicable.

Des Communs caractérisés par une faible « soustractibilité »

Il y a cependant d’autres aspects qui éloignent les Marais salants des «Common Pool Resources». Elinor Ostrom identifie en effet les CPR à partir de deux variables différentes : l’excluabilité (est-il difficile ou non d’empêcher des utilisateurs d’accéder à une ressource ?) et la soustractibilité (la ressource est-elle caractérisée par un haut niveau de rivalité susceptible d’entraîner une compétition dans la consommation ?). Dans la classification économique des différents types de biens, les CPR constituent des ressources marquées par une excluabilité difficile et une forte soustractibilité (exemple des poissons dans la mer ou du bois dans une forêt).

Classification des biens selon Elinor Ostrom.

Les Marais salants ne correspondent pas exactement à cette description des CPR, car la ressource ici gérée – à savoir l’eau de mer salée suivant le circuit des canaux et bassins – n’est pas réellement affectée par un phénomène de rareté. On n’est pas dans la même situation qu’un système d’irrigation relié à une nappe phréatique (cas étudié par Elinor Ostrom), où les prélèvements des utilisateurs sont susceptibles d’assécher la réserve. Dans les marais salants, les vasières sont alimentées à chaque marée montante par les étiers et leur contenance est calculé de manière à pouvoir desservir les salines auxquelles elles sont reliées. L’eau que prend un paludier pour alimenter ses oeillets ne va donc pas « priver » ses voisins du bénéfice de la ressource. Il n’y a pas non plus de risque réel que les marées soient insuffisantes pour remplir les vasières et la ressource peut donc se renouveler d’elle-même à l’infini sans risque réel de « surexploitation ».

D’une certaine façon, les marais salants constituent donc davantage des « biens de club » (excluabilité facile et faible soustractibilité) que des biens communs (ce qui paraît un peu étrange et « déjoue », en un sens, la classification des biens). Ces caractéristiques de la ressource rejaillissent sur la question des choix collectifs auxquels sont confrontés les utilisateurs et sur la gouvernance à mettre en place pour y répondre. Dans un CPR « classique », les utilisateurs doivent faire face à un dilemne social particulier, à savoir que chacun doit accepter de limiter ses prélèvements de manière à ce que la ressource ne soit pas surexploitée et que le stock puisse se renouveler sans que l’on assiste à une «Tragédie des Communs». Pour ce faire, les utilisateurs fixent ensemble des règles établissant les quantités de ressource pouvant être prélevées et mettent en place un système de contrôles et de sanctions visant à garantir l’effectivité des règles débattues collectivement.

Dans le cas des Marais salants, il n’est visiblement pas nécessaire de fixer ce type de quotas de prélèvement. Tout l’art des paludiers consiste plutôt à actionner des systèmes de vannes (formées par des plaques d’ardoise appelées « kamladur » ; voir ci-dessous) pour réguler le débit de l’eau s’écoulant depuis la vasière dans les bassins suivants. L’opération est délicate, car elle nécessite de prendre en compte de nombreux paramètres comme le vent, la température, l’humidité ou les précipitations et seule une longue expérience permet de connaître la bonne quantité d’eau à faire entrer dans le circuit. Ce sont d’ailleurs généralement les doyens des salines à qui cette tâche est confiée (preuve que les Marais salants sont aussi un «Commun de la connaissance», l’expérience des plus aguerris étant mutualisée).

Le kamladur, point névralgique de la gestion des salines.

Les Marais salants donnent à première vue l’impression de poser moins de questions de gouvernance que d’autres exemples se rapprochant davantage des CPR d’Elinor Ostrom, mais des situations de crise peuvent imposer des décisions complexes à prendre. Ce fut le cas par exemple après le naufrage de l’Erika en 1999, qui faisait courir le risque de polluer les salines avec des eaux souillées par le pétrole. La communauté des paludiers connut alors un conflit, comme le rapporte l’article de Bastamag :

Un travail de titan est alors accompli par les paludiers pour empêcher le pétrole de rentrer dans les œillets. Mais après l’élan collectif de sauvetage, de vives tensions apparaissent entre paludiers. Certains veulent faire du sel à tout prix, d’autres préfèrent encaisser une année sans production, de peur de voir les marais se polluer. « C’était chaud bouillant, se souvient-on dans le pays. Des équipes gardaient les barrages la nuit pour être sûres que les autres n’ouvrent pas les vannes qui laissent passer l’eau de mer dans les étiers. »

On voit que la question des choix collectifs se pose de manière complètement différente pour les Marais salants que pour d’autres Communs côtiers, comme les Prud’homies de pêche que l’on trouve encore dans le Sud de la France. Dans ce cas, les règles fixées par la communauté concernent plus classiquement le prélèvement des poissons et portent sur les périodes et emplacements de capture, la taille minimales des prises, les espèces à ne pas attraper, les méthodes de pêche autorisées ou interdites, etc. On est face à des Communs plus « ostromiens » dans leurs principes de fonctionnement, parce que la question de la « soustractibilité » de la ressource est au coeur du « dilemme » que doit surmonter collectivement la communauté, ce qui n’est pas le cas avec les salines de Guérande.

Un travail commun d’entretien à assurer

Un autre aspect essentiel dans les salines, qui cadre pour le coup assez bien avec les analyses d’Ostrom, est celui du travail à effectuer en commun pour entretenir le système de ressource. Elinor Ostrom insiste sur le fait qu’un système de ressource peut être naturel ou artificiel (ou relever d’une combinaison entre les deux) et que si le stock de ressource dispose d’une certaine capacité à se régénérer, celle-ci peut aussi dépendre d’un travail humain à effectuer. C’est pourquoi elle intègre à ses huit Design Principles (principes de conception) favorisant le succès de la gestion des Communs l’idée d’une réciprocité entre les droits à l’appropriation dont bénéficient les utilisateurs et leurs devoirs à participer à l’entretien du système de ressource :

2A. La congruence avec les conditions locales : les règles d’appropriation et d’entretien sont congruentes avec les conditions sociales locales et environnementales ;

2B. Appropriation et entretien : les règles d’appropriation sont conformes aux règles d’entretien ; la répartition des coûts est proportionnelle à la répartition des bénéfices.

Pour les Marais salants, je suis tombé sur un article très intéressant de 1977, signé par Pierre Lemonnier, qui explique à quel point cette question de l’entretien du système de ressource est cruciale pour sa survie. Il montre en effet que l’écosystème complexe que constituent les Marais est entièrement tributaire d’un lourd travail humain pour être maintenu dans un état permettant la production du sel :

L’écosystème du marais doit être, à un moment déterminé, dans un état donné, tel que son utilisation comme moyen de production soit possible ; or sa dynamique naturelle, si l’homme n’intervient pas, conduit rapidement à une situation défavorable à cette utilisation. Le clapotement de l’eau, les courants violents et les fortes pressions parfois enregistrés (vents de forte intensité lors de marées hautes de vives eaux ou de a grandes marées ») sapent les talus et les digues, ce qui entraîne la création de brèches, peu fréquentes mais susceptibles de menacer l’existence d’une ou plusieurs salines. Étiers et bondres sont sujets à un envasement rapide (25 cm par an) et, par ailleurs, les végétaux qui croissent sur les talus […] tendent à freiner le flot à marée montante, particulièrement pour les canaux les plus étroits. Ces phénomènes affectent essentiellement l’alimentation des vasières : à l’intérieur des réservoirs et des salines, les particules en suspension dans l’eau de mer, ou arrachées aux talus et diguettes, constituent peu à peu des dépôts limoneux ; il en résulte un rehaussement du fond des différents bassins, qui entrave partiellement, voire totalement, la circulation de l’eau ou diminue la capacité de stockage des vasières. Le développement spontané de la flore aquatique […] enraye également la circulation de l’eau ou modifie son ensoleillement et par conséquent ses conditions d’évaporation. Enfin, lorsqu’un bassin est asséché, l’argile qui en forme le fond gonfle et se craquelle, le sol se trouvant ainsi rehaussé.

Ces quelques exemples illustrent la nécessité d’un maintien artificiel des caractéristiques de l’écosystème à l’intérieur d’un faible intervalle de variation.

Une partie de ces travaux d’entretien est effectuée annuellement par chaque paludier sur les parcelles qu’il détient (réfection des « ponts » d’argile qui délimitent les oeillets, arrachage des mauvaises herbes, élimination des algues, entretien des talus, etc.). Mais les « parties communes » des salines ont elles aussi besoin qu’on en prennent soin, notamment les vasières et les étiers, qui nécessitent des travaux réguliers de curetage pour les débarrasser des sédiments s’accumulant au fond. Tous les paludiers sont dépendants du bon entretien de ces infrastructures, car l’eau circule dans les marais par la seule force de la gravité, ce qui nécessite qu’une légère déclivité des sols soit méticuleusement entretenue.

C’est justement à cause des difficultés à organiser ce « travail commun » que les salines de Guérande ont failli disparaître au seuil des années 70. Avant cette date, beaucoup des paludiers étaient des métayers louant leur exploitation à des propriétaires fonciers. Comme l’explique P. Lemonnier, ceux-ci accordaient une rémunération aux paludiers pour qu’ils effectuent les travaux récurrents d’entretien. Mais à cause de la concurrence des salines industrielles du Sud-Est de la France, l’exploitation du sel à Guérande est devenue de moins en moins rentable, décourageant les propriétaires d’investir dans les travaux nécessaires au maintien des infrastructures et les incitant au contraire à vendre leurs oeillets. Petit à petit, les canaux, bassins, talus et autres aménagements indispensables se sont dégradés, entraînant un quasi-effondrement du système tout entier.

Effondrement du nombre des oeillets en activité et des paludiers dans les années 70. Tiré de Saliculture et développement durable : l’exemple de la presqu’île guérandaise, par Jean-Pierre Corlay

Après la mobilisation sociale des années 70, qui a permis le maintien de l’activité en faisant reculer les projets immobiliers visant à bétonner les marais, il a fallu encore 20 ans de patients travaux pour « reconquérir » le territoire et reconstituer progressivement le réseau d’infrastructures nécessaires au fonctionnement des salines. Le point intéressant dans cette évolution, c’est que les travaux collectifs nécessaires pour l’entretien des parties communes ne font plus l’objet de rémunérations versées par des propriétaires. Ils s’exercent aujurd’hui dans le cadre d’une solidarité entre les paludiers qui se rendent tour à tour ces services, comme le retrace l’article de Bastamag :

Formées par secteurs géographiques, et par affinités, les équipes dites « de chaussage » ont en charge l’entretien des salines, et leur remise en état si nécessaire. Elles sont un rouage essentiel du bon fonctionnement des marais, et assurent aux jeunes qui souhaitent s’installer la possibilité de le faire sur des lieux en friche. Personne n’est payé pour ces travaux de réfection et d’entretien. « C’est de l’entraide pure », dit Tony, paludier depuis 1998. « Quand l’un ou l’une de nous a un souci de santé, on se passe le mot, et on vient faire le boulot de préparation des salines pour la saison. Il est arrivé qu’on se retrouve à 30 sur une saline. Les désaccords que l’on peut avoir les uns avec les autres ne comptent pas dans ces moments là. Il faut faire le boulot ensemble, point. Ce sont des moments très impressionnants. Cette solidarité me plait beaucoup ; elle impressionne souvent les personnes qui nous rendent visite. »

C’est sans doute cette organisation collective du travail, sur une base réciprocitaire, qui ancre le plus clairement les Marais salants dans le paradigme des Communs. Ces formes d’entraide font penser à ce qui s’appelle la Minga dans les communautés autochtones des Andes ou le Shramdanle « don du travail » – dans les campagnes en Inde.

La question de l’interface au marché

Un point crucial du fonctionnement des salines de Guérande fait écho à ce qui peut être considéré – de manière assez surprenante – comme une des lacunes dans les analyses d’Ostrom : la question des modalités d’interface entre les Communs et le marché. Ostrom consacre en effet des développements aux relations entre les Communs et les autorités publiques (dont elle redoute en général l’intervention comme susceptible de nuire à l’auto-organisation des communautés en imposant des solutions standardisées). Mais bien qu’elle ait reçu le Prix Nobel d’économie, Ostrom évoque assez peu dans ses travaux l’articulation entre les Communs et le marché, même lorsque les unités de ressource prélevées sont revendues par les utilisateurs (ce qui est pourtant souvent le cas pour les communautés de pêcheurs, agriculteurs ou éleveurs qu’elle observe dans ses études de cas).

Le marché, souvent étonnamment absent des modélisations utilisées par Elinor Ostrom. Ici le coeur de son modèle IAD.

Pour les Marais salants de Guérande, cette question de l’organisation économique est pourtant fondamentale et la manière dont les paludiers y ont répondu explique en partie le maintien et la renaissance de leur activité dans la région. Avant les années 70, les exploitants de Guérande ont en effet perdu la maîtrise de leur circuit de distribution commerciale, car leur coopérative a été rachetée par leur concurrent direct, les Salines du Sud-Est de la France, qui avaient industrialisé leur activité. Les Salines du Sud-Est se servirent du contrôle de la distribution pour faire baisser les prix, ce qui entraîna les exploitants de Guérande dans une spirale descendante qui faillit avoir raison de l’activité salicole.

Après la relance des salines à Guérande, une des questions stratégiques a consisté en la reconquête de ces circuits de distribution, qui s’est opérée en plusieurs temps, jusqu’à la mise en place en 1989 d’une coopérative agricole. Cette structure a permis aux exploitants de modifier le rapport de force en leur faveur dans la fixation des prix, mais aussi de développer une démarche de valorisation, misant sur la qualité exceptionnelle du sel de Guérande, consacrée par l’obtention dans les années 90 du Label Rouge et du label Nature et Progrès.

Le Label Rouge, qui distingue le sel de Guérande du sel de mer industriel.

La coopérative aide les paludiers qui en sont membres en leur assurant des revenus plus réguliers et elle contribue également à diminuer la quantité de travail qu’ils doivent fournir en les déchargeant de la distribution commerciale. C’est ce qui permet à certains paludiers témoignant dans l’article de Bastamag de dire qu’ils arrivent à «faire des semaines de 35 heures, voire un peu moins», ce qui est très rare dans le domaine agricole. Par ailleurs, cette formule permet aussi de dégager du temps pour les travaux collectifs d’entretien, ce qui favorise sans doute les comportements d’entraide décrits ci-dessus.

Néanmoins – et c’est un point que je trouve particulièrement intéressant -, le rôle de la coopérative agricole ne fait pas l’unanimité parmi les paludiers, à tel point que près d’un tiers des exploitants officiants à Guérande ont choisi de rester indépendants. Il s’agit en général des plus petits exploitants, défavorisés par les prix de rachats du sel pratiqué par la coopérative et qui préfèrent continuer à vendre leur production dans leur réseau, même si cela occasionne un surcroît de travail.

Mais au-delà de ces aspects, on sent dans l’article de Bastamag que le rôle de la coopérative en tant que structure économique fait plus profondément débat :

Si elle reste dirigée par un conseil d’administration de paludiers, la coop, en grossissant, échappe un peu à ses fondateurs. C’est en tout cas le sentiment de certains professionnels des marais, qui regrettent le côté très « technico-commercial » de la coopérative. Ils craignent que les membres du conseil d’administration se fassent happer par les sirènes du management, du commerce et du marketing. « Quand la direction aligne des chiffres, et manie des concepts économiques et commerciaux que l’on ne maîtrise pas, que dire ? » , soupirent les paludiers, soumis aux mêmes dilemmes que certains de leurs collègues paysans, qui ont vu leurs coopératives leur échapper peu à peu.

Cette tension à l’endroit de l’interface avec le marché fait fortement penser aux concepts d’«encastrement» et de « désencastrement » de l’économie développés par l’économiste et historien Karl Polanyi. Cet auteur, connu pour son ouvrage La Grande Transformation, explique en effet que les institutions sociales peuvent contribuer à « encastrer » le marché de manière à l’empêcher de se constituer en un système auto-régulé. Mais cette dynamique est constamment réversible et le marché peut toujours se « désencastrer » pour soumettre au contraire le reste des institutions sociales à sa propre logique. Ce qui se passe pour la coopérative du sel à Guérande me paraît correspondre à ce schéma : cette institution a permis dans un premier temps de protéger les salines de la presqu’île des outrances du marché, de la même manière que les digues sur la côte protègent le territoire des assauts de la mer. Mais on voit que ce qui fait interface avec le marché est toujours susceptible de se faire « retourner » et la dialectique de l’encastrement/désencastrement n’est jamais définitivement acquise.

Elinor Ostrom n’a pas beaucoup développé ces aspects dans ses analyses, mais c’est tout l’intérêt aujourd’hui des approches qui croisent la question des Communs avec l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) de mieux prendre en compte cet enjeu de l’interface avec le marché.

Les Marais salants comme « milieu commun »

Arrivé au terme de ce billet, quelque chose me taraude encore, car même si les concepts du cadre ostromien permettent de décrire en partie ce qui se passe dans les Marais salants de Guérande, il me semble qu’ils laissent aussi échapper quelque chose d’essentiel, que l’on ressent pourtant fortement en visitant les lieux. Comme dirait l’anthropologue Philippe Descola, les Marais salants se situent vraiment «par-delà Nature et Culture». Il n’y a pas de sens à les présenter comme un milieu « naturel », mais il n’y en aurait pas plus à dire qu’ils constituent un milieu « artificiel ». Il s’agit davantage d’un écosystème enchâssé dans un système social et d’un système social enchâssé dans un écosystème, jusqu’à former un assemblage indissociable. L’article de Pierre Lemonnier décrivant le déclin des salines jusqu’aux années 70 insiste bien sur le fait que c’est la disparition progressive du mode de vie traditionnel des paludiers qui a peu à peu causé la dégradation du paysage, celle-ci aggravant en retour la disparition des pratiques sociales qui en constituaient le support, et ainsi de suite sous la forme d’une boucle de rétro-actions inextricablement liées.

Dans son ouvrage « Où atterrir ? », Bruno Latour distingue ce qu’il appelle les « systèmes de production », dans lesquels des ressources sont extraites d’un environnement à des fins économiques, des « systèmes d’engendrement » où humains et non-humains partagent un milieu commun à travers des relations de réciprocité : les humains produisent un milieu et ce milieu produit en retour un mode de vie particulier des humains. Il en résulte une relation d’inséparabilité entre humains et non-humains, chacun ayant un rôle d’agents et il est de ce point de vue malheureux de réduire les éléments non-humains à de simples « ressources », tout comme il serait abusif de considérer les humains comme seuls à disposer d’une puissance d’agir.

Les Marais salants de Guérande constituent pourtant sans conteste un système de production du sel (dégageant plus de 20 millions de chiffre d’affaire par an), mais ils sont en même temps davantage que cela, car leur mode de fonctionnement en fait simultanément un système d’engendrement. Cet équilibre tient à la perpétuation du mode de collecte purement artisanal du sel, sans recours à la mécanisation, à l’absence d’emploi de produits chimiques et à l’entretien minutieux des infrastructures des salines, qui forment le milieu de vie d’une faune et d’une flore extrêmement riche. L’activité des hommes se fait ainsi en symbiose avec les cycles biophysiques du milieu et il est assez intéressant de voir que c’est ce que voulaient au contraire dissocier les projets d’aménagement des années 70 : d’un côté, des promoteurs immobiliers entendaient bétonner une partie des marais pour développer les activités balnéaires, mais de l’autre, des projets existaient aussi pour faire d’une partie de la zone une réserve naturelle, qui aurait exclu l’activité salicole des paludiers. On était là dans l’idéologie du Grand Partage entre Nature et Culture, qui aurait conduit à rompre l’agencement entre une activité humaine et son milieu, exactement comme on peut le voir dans certains pays qui chassent les populations autochtones pour constituer des parcs naturels.

***

Au final, sous le « Commun (quasi) ostromien » que j’ai essayé de décrire dans ce billet, il existe donc dans les Marais salants un Commun plus fondamental et plus profond : ce que l’anthropologue Anna Tsing appelle un « Commun latent » ou ce que Patrick Bresnihan nomme un « Commun plus qu’humain », fait d’un enchevêtrement de relations entre humains et non-humains : paludiers avec leurs connaissances et leurs outils, leurs solidarités et leurs conflits, leurs traditions et leur art de vivre, eau de mer, vents, soleil, pluies, oiseaux, poissons, insectes, algues, herbes, vase et limon, argile, ardoise, etc. Appréhendé à travers ce prisme « relationnel », le Commun finit par ressembler au sel lui-même : une fine cristallisation résultant des interactions d’un réseau immense d’acteurs que l’on aurait bien tort d’enfermer sans autre forme de procès dans la « boîte noire » que constitue la notion de ressource…

BD : Love story à l’iranienne de Deloupy et Deuxard (2016)

La BD s’adapte à tous les styles et notamment le documentaire. Jane Deuxard (scénario) et Serge Deloupy (dessin) nous emmènent en Iran à la découverte de la jeunesse du pays et de sa sexualité. Comme dit le 4ème de couverture, « Les jeunes Iraniens rêvent-ils encore d’en finir avec le régime ? Comment se rencontrer dans… Lire la suite BD : Love story à l’iranienne de Deloupy et Deuxard (2016)

Revue de presse de l'April pour la semaine 32 de l'année 2019

Cette revue de presse sur Internet fait partie du travail de veille mené par l’April dans le cadre de son action de défense et de promotion du logiciel libre. Les positions exposées dans les articles sont celles de leurs auteurs et ne rejoignent pas forcément celles de l’April.

[La Libre.be] Bienvenue dans les "labos" de l'ère numérique

✍ Pierre-François Lovens et François Mathieu, le .

[Programmez!] Open Source: les géants technologiques trop présents?

✍ ftonic, le .

[Nticweb.com] Aux origines de l'Open Source (Partie II)

✍ Samir Roubahi, le .

Blockchain - Primavera De Filippi - Les temps électriques -


Primavera De Filippi

Titre : Blockchain
Intervenants : Primavera De Filippi - Sophie Sontag Koenig - Yannick Meneceur
Lieu : Amicus Radio - Émission Les Temps électriques
Date : mai 2018
Durée : 39 min
Écouter ou enregistrer le podcast
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : Primavera De Filippi - Licence Creative Commons BY
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des orateurs·trices mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Transcription

Yannick Meneceur : Les temps électriques, l’occasion de s’interroger sur l’avenir de la justice que nous nous préparons,
Nous recevons aujourd’hui Primavera De Filippi chercheuse au CERSA [Centre d'études et de recherches de sciences administratives et politiques], unité mixte du CNRS et de l’Université de Paris II, et chercheuse associée au Berkman Center for Internet & Society à l’université de Harvard pour parler des blockchains. En quoi ces chaînes de blocs informatiques peuvent révolutionner la justice ? Primavera De Filippi a écrit un livre, Blockchain and the Law, où elle évoque les questions de régulation, les Smart Contracts et un peu tout ce bazar.
Primavera de Filippi merci d’être avec nous. L’émission sera également animée par Sophie Sontag Koenig. Bonjour Sophie.

Sophie Sontag Koenig : Bonjour Yannick.

Yannick Meneceur : Nous tenterons ensemble d’éclairer les débats, des débats assez complexes.

Sophie Sontag Koenig : Oui. Bonjour Yannick. Bonjour Primavera De Filippi.
C’est effectivement à mon avis plus qu’une simple traduction sémantique dont on va avoir besoin pour, comme vous dites, remettre de l’ordre dans ce bazar. À mon avis l’idée de blocs évoque peut-être déjà à l’esprit de certains auditeurs de célèbres jeux informatiques, peut-être une nouvelle extension de Minecraft, même si l’idée est tout autre. On est très heureux de vous recevoir pour en parler.

Yannick Meneceur : Parce qu’en effet dans la vie il y a parfois des concepts qui claquent, qui sonnent bien, qui sont même fondamentaux pour notre monde mais qui sont impossibles à expliquer autour de nous. Les blockchains, pour moi, entrent assurément dans cette catégorie, car le concept pour l’instant apparaît incompréhensible pour le grand commun des mortels que nous pouvons rencontrer même si, pour ma part, j’essaye à toute occasion de le vulgariser.

Je commence habituellement en parlant de bitcoin ; là les gens connaissent un peu, ils ont entendu plein de choses, notamment à la fin de l’année dernière, sur toute cette spéculation autour de cette cryptomonnaie, mais ils s’enferment rapidement dans l’idée que ce n’est qu’une monnaie d’échange, dématérialisée, et ont du mal à voir d’autres applications concrètes.
Après j’ai une autre astuce pour expliquer que l’on peut faire beaucoup plus de choses avec ce bazar, terme que vous avez d’ailleurs employé dans votre bio sur Twitter. Je reprends l’exemple de quelques personnes qui seraient assises autour d’une table, disons six, et qui verraient ensemble qu’il y a une feuille rouge au milieu. Ces personnes seraient ensuite en capacité de témoigner de cela auprès d’autres et, interrogées sur la couleur de la feuille, elles pourraient en témoigner auprès de six autres qui pourraient en parler ensuite chacune à six nouvelles personnes. Au final une communauté entière certifierait de la couleur de la feuille. Et si un petit malin s’amusait à la repeindre en bleu ou à corrompre un maillon de la chaîne tout le monde pourrait relever la supercherie.

On commence à s’approcher du cœur du sujet même si j’ai conscience que tout cela reste encore un peu stratosphérique.

Il faut commencer en réalité par concevoir les blockchains comme une sorte de registre géant, totalement décentralisé et transparent, dans lequel pourraient être consignés tous types de transactions. De la cryptomonnaie, comme l’on dit, mais aussi tout échange nécessitant la certification d’un tiers de confiance, voire des contrats et l’exécution de ces contrats.
J’espère que cela commence à devenir un peu plus concret. Rajoutons donc une couche de complexité en se posant une question évidente : mais pourquoi parle-t-on de chaîne de blocs ? Je vous arrête tout de suite, cela n’a rien à voir avec un jeu vidéo, Sophie, ni des briques en plastique assemblables à volonté et je ne cite aucune marque.

En fait, cela renvoie au fonctionnement même de cette technologie, qui assemble des groupes de transactions en blocs et qui sont certifiés par ces fameuses personnes réunies autour d’une table, décrites tout à l’heure. On appelle même ces gentils opérateurs des mineurs. Là aussi c’est assez imagé, il n’y a pas grand-chose de commun avec le temps des corons, quoique, et il faut, je pense, concevoir ces mineurs qui se trouveraient à différentes intersections d’un réseau constitué par tous les participants de la blockchain. Ces nœuds sont en fait des ordinateurs, suffisamment puissants, dédiés à la certification. Et l’originalité vient du fait qu’il n’y a pas qu’une seule autorité de centralisation mais tout un réseau d’autorités interconnectées, sans hiérarchie.

Pour reprendre le principe, on va dire que A veut effectuer une transaction vers B ; que cette transaction est ajoutée à plusieurs autres transactions en cours et assemblées dans un bloc. Le bloc est validé par les mineurs ; ensuite, avec des moyens cryptographiques, le bloc est ajouté à la chaîne de blocs diffusée aux autres nœuds et B reçoit la transaction de A. Ouf ! À partir de là les potentialités sont énormes et du fait de l’inviolabilité, supposée en tout cas, du système, on peut distinguer trois grandes catégories d’applications aujourd’hui, on pourrait peut-être en trouver d’autres, mais résumons cela à trois idées principales :

  • le transfert de monnaie, titres, actions, etc. ;
  • les fonctions de registre, immobilier, industrie, le vote même peut-être ;
  • les Smart Contracts, qui sont des programmes autonomes qui effectuent automatiquement les termes d’un contrat sans autre intervention humaine.

Mais naturellement, comme pour toute technologie, il y a tout de même une certaine réflexion à conduire pour en mesurer les enjeux.

Chère Primavera De Filippi, à ma connaissance vous n’êtes pas encore allée forger de la cryptomonnaie au fond une mine de charbon mais vous avez approfondi la question de l’impact de ces nouveaux modes de transaction, de leurs limites, notamment dans le domaine de la justice.

Commençons par revenir sur le fonctionnement même de cette technologie. J’ai conscience moi-même d’avoir été relativement théorique et vous le ferez certainement mieux que moi, est-ce juste de définir la blockchain comme un gros registre décentralisé ?

Primavera De Filippi : Oui, c’est correct d’une certaine façon. Après je pense qu’on peut être un petit peu plus spécifique, c’est-à-dire que, d’une certaine façon, une analogie assez simple c’est de dire qu’en fait la blockchain c’est une base de données, mais c’est une base de données qui a des caractéristiques spécifiques, notamment elle est décentralisée, elle est certifiée et elle est incorruptible. Donc la particularité de cette base de données c’est que, une fois que des informations ou que des données sont enregistrées sur cette base, ces informations ne peuvent plus être modifiées ni effacées par personne. Et en plus de ça, dans les bases de données traditionnelles il y a le mode lecture et le mode écriture, alors que la blockchain c’est une base de données particulière qui intègre aussi le mode exécution ; c’est-à-dire qu’on va pouvoir intégrer au sein de la base de données même des scripts ou des applications, des logiciels, qui vont s’exécuter automatiquement lorsque certaines conditions sont remplies.

Yannick Meneceur : Oui, c’est ça. On reviendra sur la notion de Smart Contracts, des déclencheurs qui permettent en tout cas de gérer automatiquement, en effet, des actions.

Primavera De Filippi : Exactement.

Yannick Meneceur : Ce qui m’interpelle naturellement c’est la question de sécurité du système tout d’abord. Là aussi, les profanes ont pu voir que sur le Bitcoin1 il y avait eu peut-être des difficultés de sécurité, je ne suis pas du tout spécialiste du domaine. Sur ces questions de cryptographie — on sait que tout peut-être cracké, ou quasi, en tout cas il y a des mesures à toute contre-mesure — quelles sont les faiblesses, en termes de sécurité, de ce type de système ?

Primavera De Filippi : Ça fait désormais neuf ans que Bitcoin n’a pas encore été cracké, ce qui est assez impressionnant, on va dire, considérant la quantité d’argent qui est derrière, donc les grandes motivations que les gens ont pour essayer justement de hacker.

Yannick Meneceur : On a une idée du volume financier ?

Primavera De Filippi : La capitalisation actuelle de Bitcoin c’est plusieurs milliards. En fait plus le temps passe et plus la valeur de Bitcoin augmente, plus il y a évidemment une incitation à essayer de cracker ce système et en neuf ans personne n’y a réussi en fin de compte ; c’est quand même la cryptographie de base. Après il y a bien sûr tous les 12 cours autour de la mécanique quantique, etc., qui pourraient effectivement poser des problèmes, mais pour l’instant le mécanisme, le protocole de Bitcoin n’a jamais été cracké.

Après par contre, évidemment, les problèmes de sécurité existent quand même ; mais en fait ils n’existent pas au niveau de l’infrastructure même, donc au niveau de la blockchain, ils existent autour. C’est-à-dire qu’il y a des applications qui vont utiliser la blockchain ou qui vont intermédier en fait. Il y a aussi les individus qui vont utiliser le réseau et ce qui se passe, puisque justement il y a ce processus de désintermédiation d’un certain côté, mais de ré-intermédiation d’un autre, ça veut dire qu’en fait tous les hacks et tous les vols, les fraudes qui ont été réalisés c’est soit parce que ces nouveaux intermédiaires, que ce soit les échanges, que ce soit les porte-monnaies en ligne, etc., en fait eux ne vont pas implémenter les mesures de sécurité nécessaires, donc on va hacker ce service.

Yannick Meneceur : Par rebond, en fait quelque part.

Primavera De Filippi : Voilà. Mais l’infrastructure, en fait, n’a jamais été cracker. Après, il y a aussi tout le problème c’est-à-dire que puisqu’on désintermédie, ça veut dire que tous les individus, les utilisateurs de Bitcoin, doivent apprendre à sécuriser leur propre compte en banque.

Yannick Meneceur : Bien sûr.

Primavera De Filippi : Donc aujourd’hui personne n’a besoin d’avoir aucune connaissance en sécurité pour s’assurer que son argent est bien protégé dans une banque. Avec Bitcoin, si on ne veut pas utiliser ces intermédiaires, ça veut dire qu’il faut sécuriser son réseau, il ne faut pas perdre la clef privée, etc., donc évidemment…

Yannick Meneceur : Ce sont un peu les fondamentaux de tout technicien en sécurité informatique c’est que le problème souvent se trouve entre la chaise et le clavier.

Primavera De Filippi : Absolument. Exactement.

Yannick Meneceur : C’est ce qu’on dit, donc ce serait l’humain.
Pour résumer, on va essayer de rester sur des termes naturellement assez peu techniques : une infrastructure très sécurisée, peut-être la plus sécurisée aujourd’hui que l’informatique ait été capable de concevoir, et on entend assez facilement, pour revenir dans le domaine juridique, qu’un système aussi sécurisé pourrait naturellement, aujourd’hui, avoir d’autres applications que la simple cryptomonnaie. Et c’est vrai que la généralisation des systèmes aujourd’hui dans des professions qui exercent ces fonctions de tiers de confiance — je pense aux huissiers, aux notaires — semble une opportunité extraordinaire.
Est-ce que vous avez à votre connaissance des applications très concrètes dans ces types de métiers et quelles pourraient être les applications ?

Primavera De Filippi : Comme vous avez dit au début, il y a ces trois typologies d’applications.
La première c’est notamment tout ce qui touche au transfert de valeurs, donc les applications financières d’une certaine façon, et une autre application extrêmement intéressante de la blockchain2 c’est vraiment de l’utiliser comme cette forme de registre décentralisé, certifié, incorruptible, etc. Donc effectivement, tout ce qui touche à la notarisation, donc le fait d’enregistrer des données, de pouvoir en garantir l’intégrité, l’authenticité, etc., ce sont évidemment des applications extrêmement intéressantes. Après, il faut faire attention parce qu’il y a beaucoup de gens qui commencent à discuter : est-ce que ça va indiquer la fin des notaires, la fin des huissiers, etc. ? Pas vraiment ! C’est-à-dire que d’une certaine façon – et je pense que c’est vrai pour toutes les technologies donc ce n’est pas que la blockchain, – la blockchain, dans ce cas d’application particulière, en fait elle va permettre pas de remplacer, mais elle va permettre à ces professions d’identifier quelle est leur vraie valeur ajoutée. La vraie valeur ajoutée d’un notaire ce n’est pas celle d’enregistrer le fait qu’un contrat a été fait, c’est celle d’interagir avec les parties d’un contrat, de comprendre si elles ont effectivement compris de quoi il s’agit et ensuite d’enregistrer. Si la blockchain peut être utilisée tout simplement pour enregistrer évidemment ça veut dire que les notaires, en fait, se libèrent de cette fonction qui n’est pas vraiment la vraie valeur ajoutée du notaire, pour pouvoir se concentrer sur ce qu’ils sont vraiment censés faire.

Sophie Sontag Koenig : Pour aller dans le prolongement de ce que vous dites, puisque vous abordez la question du notaire et finalement de la nouvelle ré-intermédiation de ce nouveau rôle, et dans le prolongement de ce que Yannick vous demandait tout à l’heure en termes de responsabilité, j’ai bien compris que la sécurité, à l’heure actuelle, est quand même assez garantie, malgré tout quel acteur serait susceptible d’engager sa responsabilité pour l’ouverture d’un réseau qui serait illicite, à ce niveau, au niveau des blockchains ?

Primavera De Filippi : C’est-à-dire un réseau illicite ?

Sophie Sontag Koenig : Si on cracke cette fameuse sécurité qui semble infaillible, dont vous parliez, en termes de responsabilité juridique qui pourrait endosser la responsabilité juridique de l’utilisation frauduleuse qui pourrait en être faite ?

Yannick Meneceur : Est-ce que c’est le notaire qui s’engagerait ? Est-ce que c’est le concepteur de la blockchain ?

Sophie Sontag Koenig : Est-ce que c’est le notaire ? On parle des tiers de confiance et de la redéfinition de leur rôle. Est-ce que, à l’heure actuelle, on aurait une responsabilité de tiers de confiance qui auraient pu agir, mal agir ou en tout cas manquer à leurs devoirs au niveau professionnel. Si on redéfinit le rôle de ces tiers de confiance et qu’on est donc sur une approche complètement différente des relations, qui pourrait à ce moment-là être responsable ?

Yannick Meneceur : Lorsqu'un notaire faillit, c’est sa responsabilité qui est engagée. Si demain on a un système décentralisé dont personne en réalité n’est propriétaire…

Sophie Sontag Koenig : N’est propriétaire ! Tout fonctionne sur l’anonymat, Yannick a introduit le sujet à cet égard, tout fonctionne sur l’anonymat des relations au sein de ces blocs, au sein de cette chaîne, donc finalement en termes de responsabilité, qui devient responsable de ce qui s’opère ?

Primavera De Filippi : J’essaie de m’assurer que j’ai compris la question. Vous dites « s’il y a une information incorrecte qui est enregistrée sur la blockchain », c’est ça ?

Sophie Sontag Koenig : Une information incorrecte ou une utilisation détournée des relations au sein de la blockchain.

Yannick Meneceur : Je pense que pour le Bitcoin la chose pourrait aussi se poser dans les mêmes termes, c’est-à-dire que si une transaction, jusqu’à présent ça ne semble pas s’être produit, est par exemple contestée , quels sont les modes de régulation ? Pour reformuler.

Primavera De Filippi : J’ai du mal à répondre parce qu’en fait théoriquement ce n’est pas possible ; c’est pour ça que je n’arrive pas…

Yannick Meneceur : D’accord ! C’est une réponse déjà.

[Rires]

Sophie Sontag Koenig : On s'est éloigné de la théorie en fait.

Primavera De Filippi : C’est-à-dire que le concept même de la blockchain, à moins qu’un jour ce soit effectivement hacké ou cracké mais ça ne s’est pas encore réalisé, c’est que justement il ne peut pas y avoir une transaction qui soit erronée. À différence d’un notaire qui pourrait peut-être se tromper, toute transaction qui est exécutée et qui est validée sur une blockchain ne peut pas comporter une erreur, sinon elle n’aurait jamais validée sur cette blockchain.

Yannick Meneceur : Pour reformuler, vous faites une distinction entre la couche technique et la couche humaine, si je puis dire, c’est-à-dire que sur la couche technique, pour l’instant, vu son fonctionnement, on ne pourrait pas contester une transaction puisqu’elles sont incontestables du fait de la fiabilité totale, technique, du système et un humain resterait sur sa propre responsabilité. C’est-à-dire que si nous avons demain un notaire qui opère, plutôt que de mettre un coup de tampon sur un document, un enregistrement sur la blockchain, s’il y a une erreur, la responsabilité lui reviendrait ? Pour le reformuler.

Primavera De Filippi : Disons que la blockchain permet une certification de ce qui a été enregistré ; évidemment elle ne va pas résoudre le problème : si on veut notariser un document, si le document lui-même est incorrect et on le notarise, ça ne va pas résoudre ce problème. La blockchain c’est vraiment on va juste déléguer à la technologie cette confiance qui normalement est de la responsabilité d’un notaire ou d’un individu, mais évidemment le problème à la source reste. C’est-à-dire que si on va créer un contrat qui n’est pas un contrat valide et on va le notariser, la blockchain va juste prouver que ce contrat a été notarisé, mais elle ne peut pas prouver la validité de ce qui a été notarisé.
À différence d’une transaction qui est une transaction financière, dans ce cas effectivement, puisque ce sont des maths en fait, la blockchain peut vérifier que c’est exactement une transaction valide ou pas.

J’ai quand même du mal à répondre à cette question parce que, en gros, ça ne change pas grand-chose. Si un notaire va enregistrer un contrat et si une personne enregistre le contrat sur la blockchain, tous les deux sont exactement au même niveau de responsabilisation. Si moi j’ai enregistré quelque chose qui est une information fausse sur la blockchain, on peut prouver que moi qui ai enregistré ça avec ma clef privée, eh bien je suis responsable d’avoir introduit une information qui est fausse. Donc ça ne change pas complètement la donne, en fait, à ce niveau-là.

Sophie Sontag Koenig : D’accord.

Yannick Meneceur : On peut peut-être passer justement à cette notion de contrat.

Sophie Sontag Koenig : Sur un autre aspect, sur l’aspect des contrats parce qu’on entend parler de ces contrats intelligents, ces Smart Contracts dont parlait Yannick. Pouvez-vous nous définir ce que sont les Smart Contracts3 ?

Primavera De Filippi : Oui. La première chose très importante pour les juristes ce n’est pas un contrat et ce n’est pas intelligent.

Yannick Meneceur : C’est bien merci ; en effet ça nous aide !

[Rires]

Sophie Sontag Koenig : Il y a la théorie et il y a…

Primavera De Filippi : Voilà ! C’est un concept qui fait vraiment passer beaucoup de temps aux juristes, toujours essayer d’analyser est-ce qu’un Smart Contracts c’est un contrat valide, est-ce que… ? Ce n’est pas du tout un contrat, c’est tout simplement un logiciel, un script qui est déployé sur la blockchain et qui va donc être exécuté de façon décentralisée par tous les nœuds qui participent à cette blockchain. Et la particularité d’un Smart Contract par rapport à des logiciels traditionnels qui sont sur le Web, sur des serveurs centralisés, c’est qu’en fait justement puisqu’il n’y a pas d’opérateur centralisé qui va gérer et exécuter ce contrat, ça veut dire que, une fois qu’ils ont été déployés, lancés, personne ne va pouvoir modifier ou influencer l’exécution de ces Smart Contracts, donc il y a cette garantie d’exécution qui n’existe pas aujourd’hui dans les systèmes centralisés.

Yannick Meneceur : C’est, comment dire, une exécution séquentielle de certaines transactions.

Primavera De Filippi : C’est prédéfini. On sait que personne ne peut affecter cette…

Yannick Meneceur : Sur les Smart Contracts il y aurait plein de questions à vous poser et puis le temps avance donc on va avancer, notamment les Smart Contracts en matière médicale, etc., mais on reparlera peut-être en conclusion.
Dans les autres applications, peut-on aussi imaginer utiliser les blockchains pour les élections par exemple ? C’est un sujet que j’avais un temps vu à la CNIL, traité avec toutes les problématiques liées naturellement à des élections électroniques. Est-ce que cela pourrait, vu la fiabilité technique que vous énoncez, est-ce qu’il n’y aurait pas des applications possibles dans ce registre ?

Primavera De Filippi : Le problème avec le vote c’est qu’en fait le vote c’est quelque chose qui demande certains critères, certaines nécessités, notamment la question de la vérifiabilité, c’est-à-dire la possibilité pour une personne qui a voté de vérifier qu’effectivement le vote a été compté et, deuxièmement, c’est l’incorruptibilité dans la mesure où non seulement on ne peut pas modifier le vote, mais aussi on ne peut pas, en tant qu’individu, prouver pour qui on a voté parce que sinon ça voudrait dire qu’on pourrait me corrompre. En fait, ces deux critères doivent être remplis pour avoir effectivement un système de vote qui fonctionne.
La blockchain est très bonne pour résoudre le premier, c’est-à-dire la vérifiabilité, pouvoir suivre effectivement que mon vote a été pris en compte et qu’il n’a pas été modifié en cours de route ; par contre il y a un gros problème au niveau de l’incorruptibilité c’est-à-dire que puisque c’est tout transparent, puisque mon vote est marqué, il est difficile d’empêcher une personne de prouver pour qui cette personne a voté.

Yannick Meneceur : C’est grosso modo un inconvénient des qualités du système, si je comprends bien !

Primavera De Filippi : C’est ça. Ça ne veut pas dire que c’est impossible. Il y a beaucoup de personnes qui sont en train vraiment de se plonger dans cette question et d’essayer d’identifier avec des systèmes de cryptographie beaucoup plus sophistiqués, avec le chiffrement homomorphique4 et tout ça si, effectivement, on pourrait utiliser la blockchain pour obtenir aussi bien la vérifiabilité que l’incorruptibilité. Pour l’instant je dirais que la blockchain a des applications potentielles pour le vote, mais c’est surtout pour tous les votes qui, en fait, n’impliquent pas un système de secret. Donc c’est plus pour les pétitions et pour ces choses-là où, en fait, on veut juste un système incorruptible pour catégoriser et pour collecter les votes.

Yannick Meneceur : On n’est pas encore prêts à passer à des élections nationales sur ces systèmes-là.

Primavera De Filippi : On est probablement encore un peu loin de ça.

Sophie Sontag Koenig : Justement cette expression de la volonté, on parle des élections, on a parlé des contrats, ça renvoie aussi à une idée d’identification des parties qui est indispensable. Ça me conduit naturellement à un autre sujet qui est la question de la signature électronique. Les récentes conclusions des chantiers de la justice en matière numérique font une part belle à la dématérialisation des procédures civiles, pénales, et on sait qu’à l’heure actuelle l’un des obstacles à une complète dématérialisation de ces procédures réside dans les difficultés posées par la signature électronique.
Finalement pensez-vous que les blockchains pourraient permettre de mettre en œuvre une dématérialisation et de passer comme ça outre les difficultés liées à la signature électronique ?

Primavera De Filippi : Je pense que oui définitivement. En fait si une transaction ou une signature sur la blockchain est reconnue comme une signature qualifiée, je pense notamment que dans ce cas, au niveau technique la blockchain est vraiment une solution très robuste pour effectivement créer cette preuve qu’il y a eu une transaction qui provient, en fait, de cet individu, enfin de cette clef on va dire. Donc potentiellement oui. Après, le problème est un problème juridique, c’est-à-dire qu’il faut que le droit reconnaisse cette transaction comme faisant, effectivement effet de signature qualifiée et, dans ce cas, eh bien il faut que les gens arrivent à appréhender vraiment le potentiel de cette technologie.
Je pense qu’actuellement la blockchain au niveau technologique c’est clairement une solution pour la signature électronique. Non seulement pour ça mais aussi pour tout ce qui touche à la preuve, la notarisation, etc., donc le fait de pouvoir avoir des documents et de certifier qu’il s’agit effectivement de la copie intègre de ce fichier, que le fichier n’a pas été modifié ou même maintenir toutes les versions.
En fait ça crée une infrastructure qui permet et qui supporte la dématérialisation des documents.

Sophie Sontag Koenig : D’accord.

Yannick Meneceur : Bien. Nous avançons lentement vers la conclusion et c’est dommage, je pense qu’on aurait eu tellement d’autres questions à vous poser, Primavera, sur ce sujet. Je vais essayer de conclure sur une et notamment un entretien que j’ai entendu il y a assez peu de temps d’Henri Verdier, qui est l’équivalent du directeur des systèmes d’information de l’État en France, sur les blockchains et qui admettait un certain scepticisme sur la durabilité de ce qui était présenté comme une révolution. Il avançait notamment des limites techniques – pour ma part en tout cas je ne rentrerai pas dans ces détails-là, vous allez nous éclairer – pour lesquelles au-delà de la taille de chaîne de certains blocs cela devenait compliqué de réaliser les transactions. Et un autre constat qui ne venait pas de lui mais qui est également avancé, la question de la consommation électrique de tous ces ordinateurs qui doivent miner. Ces limites, est-ce que vous les identifiez aussi ? Est-ce que vous les recevez ?

Primavera De Filippi : Je pense que ce sont des limites techniques actuelles tout à fait pertinentes. Après, ce sont des problèmes techniques et, par conséquent, ce sont des problèmes temporaires. C’est-à-dire qu’évidemment aujourd’hui la blockchain, que ce soit Bitcoin ou les autres blockchains, en fait c’est difficile qu’elles rentrent à l’échelle parce que, justement, il y a ce problème de la scalability.

Yannick Meneceur : De l’échelle. La scalability c’est la capacité à déployer en plus grand.

Primavera De Filippi : La capacité de grandir et de gérer un nombre suffisant de transactions. Il y a énormément de recherche qui se fait dans ce sens-là pour, justement, identifier quelles sont les solutions techniques qui résoudraient ces problèmes. Je ne vais pas rentrer dans les détails.

Yannick Meneceur : Il y a énormément de pistes, en tout cas, qui sont identifiées.

Primavera De Filippi : Il y a énormément de pistes. Après la question, justement, c’est quelle est la bonne piste ? C’est-à-dire qu’il y a plusieurs personnes qui se disputent qui disent « on pense qu’on doit faire plutôt le Sharding, plutôt le Lightning Network. Il y a vraiment énormément de solutions existantes ; le problème c’est un, qu’elles n’ont pas encore été complètement testées et deux, c’est qu’il n’y a personne qui soit complètement d’accord que l’une est meilleure que l’autre. Donc il faut expérimenter avec toutes ces solutions pour éventuellement réussir à identifier quelle est la bonne solution.

Pareil, au niveau de la consommation énergétique, c’est un problème évident ; c’est devenu assez ridicule on va dire, mais, d’une certaine façon, en fait c’était une décision. Le design de la blockchain de Bitcoin était conçu pour consommer de l’énergie parce que c’est ça qui permet d’acquérir la sécurité dans ce réseau. Après, évidemment maintenant il y a beaucoup de personnes qui se rendent compte qu’on est peut-être allé un peu trop loin dans cette consommation énergétique.

Yannick Meneceur : J’ai vu des gens qui avaient des chauffages avec des ordinateurs intégrés.

Primavera De Filippi : Absolument. Il y a plusieurs solutions. Il y a soit la solution qui dit « de toutes façons on est en train de consommer de l’énergie, essayons d’utiliser cette énergie pour quelque chose d’autre », ou alors il y a des gens qui disent « peut-être qu’on va essayer d’identifier d’autres solutions qui permettraient quand même de maintenir une sécurité du réseau, mais qui ne vont pas impliquer toute cette consommation énergétique. »
Pareil, c’est un problème actuel et aujourd’hui il n’y a pas de solution qui est définie et qui est testée pour dire qu’effectivement ça fonctionne, mais il y a énormément de pistes.

Yannick Meneceur : D’accord. On avance, voilà !

Primavera De Filippi : Je pense d’ici quelques mois-années, il y aura des solutions.

Yannick Meneceur : Donc restons attentifs aux évolutions à venir. On n’est peut-être pas, en effet, que sur un simple phénomène de mode.

Merci beaucoup pour cet entretien et je vous propose maintenant d’illustrer musicalement la thématique, puisque nous tenterons lors de chaque émission d’aller chercher de l’inspiration auprès de la communauté des Temps électriques dont vous faites tous partie et je vous invite à nous envoyer vos suggestions pour nos prochains thèmes.

Pour cette fois-ci, je vous propose d’embarquer avec les Islandais de Sigur Rós, le titre Hang, qui est sorti fin 2017, qui a été composé spécifiquement pour la série Black Mirror et son épisode HangThe Dj qui n’avait rien à voir avec les blockchains, mais, je pense, illustre cette thématique des technologies.

Pause musicale : Hang de Sigur Rós.

Yannick Meneceur : Je vous invite maintenant à nous plonger quelques instants dans la twittosphère, car il se passe toujours quelque chose sur les réseaux sociaux. Asseyons-nous discrètement auprès de cette timeline.

Voix off féminine : Je ne pensais pas qu’une fois à l’EFB [École de formation du barreau], j’entendrais encore des propos comme : « Ce n’est pas grave si votre activité n’est pas rentable Mesdemoiselles, épousez un homme riche ! »

Voix off masculine : Ouais, ben n’empêche, si j’avais épousé une femme riche, je ne serais pas en train d’espérer l’EuroMillions pour régler mon arriéré d’URSSAF. À l’EFB, les bons conseils, ce n’est que pour les femmes apparemment ; #Misandrie, #Sexisme.

Voix off féminine : Indépendance de la justice. Roumanie : le gouvernement demande la tête de la chef du parquet anti-corruption.

Voix off masculine : L'ultra-féminisation de la profession d'avocat, oui, mais pas encore dans le classement de @GQ_France

Voix off féminine : J'ai loupé le 22 22.

Voix off masculine : Petite remarque aux apprentis juristes : se prévaloir de cette qualité pour faire pression sur sa victime et prétendre pouvoir anticiper la réaction du procureur peut vite agacer le dit procureur et ça, ce n'est pas la meilleure des choses à faire.

Voix off féminine : Je suis @Maitre_Eolas et j'approuve ce message.

Voix off masculine : Je confirme !… Déjà que j'ai, paraît-il, tendance à m'agacer rapidement, il ne faut pas me provoquer avec ce genre de remarque.

Voix off féminine : Bonjour Maitre Aupalais. Connaissez vous un avocat spécialisé en mensonges et malveillances ? — Aucun. Cette spécialisation n'existe pas. Nous sommes tous des généralistes en la matière.

Voix off masculine : Alors vous savez quoi ? Je n'ai pas à être jugé sur la longueur de ma robe, ni moi, ni aucune femme. Je n'ai pas à subir d'insultes, de harcèlement ou pire en raison d'une robe. Ni moi, ni aucune femme. Rien ne justifie, n'excuse cela ; #sexismeordinaire.

Yannick Meneceur : Eh bien il va maintenant être temps de conclure cette rencontre avec Primavera De Filippi que je remercie encore pour sa disponibilité et pour avoir partagé sa vision et son expertise sur les blockchains. Je propose maintenant à Sophie de conclure pour une lecture au fil du temps de nos Temps électriques.

Sophie Sontag Koenig : Merci Yannick. Aujourd’hui c’est une lecture et, en réalité, une idée, une application dont je vais vous parler, un peu particulière, qui est donc expliquée sur plusieurs sites internet à l'heure actuelle.

Yannick Meneceur : Oui, parce que ça mène à priori à tout les blockchains.

Sophie Sontag Koenig : C’est une application qui a été créée par trois jeunes néerlandais dont l’idée s’appuie sur un projet de loi du gouvernement suédois, c’est ce qui est expliqué en premier lieu sur le site de BFM Business, donc un projet de loi du gouvernement suédois sur l’obtention d’un consentement explicite avant les relations sexuelles. Ce texte introduit la notion d’outrage sexuel par négligence et doit être présenté dans les semaines qui viennent pour entrer en application en juillet 2018.
L’extrait que j’ai choisi vient du site Numerama5, je vous le lis :

LegalFling : la magie de la blockchain peut-elle sauver le consentement sexuel ?

Une entreprise néerlandaise lance LegalFling, une application qui utilise la blockchain pour s’assurer que des personnes sur le point d’avoir une relation sexuelle sont consentantes. Mais la question du consentement peut-elle vraiment se régler d’un simple balayage d’écran ?
« LegalFling est la première application qui se fonde sur la blockchain pour vérifier le consentement explicite avant toute relation sexuelle. » Voici, résumé en quelques mots, le principe fondateur de ce service, proposé par l’entreprise LegalThings, que l’on pourrait situer quelque part entre l’univers des crypto-monnaies et celui des applications de rencontre. D’un simple balayage de votre écran — le fameux « swipe » popularisé par Tinder — LegalFling ne vous propose ainsi pas autre chose que d’établir un contrat attestant de votre consentement sexuel enregistré dans une chaîne de blocs.

Envoyer des demandes de consentement par WhatsApp

Dans le fonctionnement des crypto-monnaies, à l’instar du Bitcoin, la blockchain est le nom donné à l’immense registre de toutes les transactions jamais effectuées en son sein. Issue de la cryptographie, cette technologie fonctionne comme un livre ouvert, auquel serait régulièrement ajouté de nouvelles pages (les fameux blocs).

LegalFling adapte ce principe à son application, qui permet par ailleurs d’envoyer une demande de consentement à une relation sexuelle via des messageries, comme WhatsApp. L’app prévoie que vous puissiez fixer des limites ou l’utiliser avec un ou une partenaire de longue durée. Et, comme tout contrat, vous pouvez signifier votre désistement à n’importe quel moment.

« LegalFling crée un accord juridiquement contraignant »

Estimant que l’incertitude est une donnée à prendre en compte lors d’un rapport sexuel, l’entreprise néerlandaise souligne également la difficulté que peut représenter une action en justice dans le cas d’une relation non consentie. Selon elle, la blockchain apporterait une solution au problème, en permettant de matérialiser le consentement sous la forme d’un contrat.

Yannick Meneceur : Merci Sophie pour cette lecture quelque peu effrayante et où on questionne moins la technologie que les usages. En fait, est-ce qu’il n’y aurait pas besoin un peu d’éthique, Primavera, autour de tout cela ?

Primavera De Filippi : Je pense que c’est un exemple parfait de l’utilisation de la blockchain là on n’a absolument pas besoin de la blockchain ! Juste parce que c’est bien d’utiliser la blockchain !
Personnellement je pense que la blockchain est une technologie qui a un impact et qui a vraiment un potentiel révolutionnaire ; le problème c’est qu’aujourd’hui, de plus en plus, on ne va même plus chercher ce qu’est le vrai potentiel de cette technologie, on va juste l’appliquer à tout alors que pour la plupart, la majorité des applications de la blockchain aujourd’hui, le même service serait probablement mille fois mieux sans la blockchain.

Yannick Meneceur : Merci beaucoup Primavera. Merci également Sophie pour cet échange.

Sophie Sontag Koenig : Merci.

Yannick Meneceur : Les temps électriques, l’occasion de s’interroger sur l’avenir de la justice que nous nous préparons.
Nous avons reçu aujourd’hui Primavera De Filippi chercheuse au CERSA et également au Berkman Center for Internet & Society. Je la remercie encore de nous avoir aidés à nous forger non pas des blocs, mais une solide opinion, j’espère en tout cas, une opinion un peu plus éclairée sur le sujet éminemment technique des blockchains.
Vous retrouverez toutes les références citées dans l’émission sur notre site internet amicusradio.net rubrique « Les Temps électriques ». Une émission préparée avec l’aide de Léa Delion et à la technique Alban Lejeune.

Les Temps électriques saison 1 épisode 4, c’est terminé.
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