BD : SOS Bonheur de Van Hamme et Griffo (1988)

Des dystopies en BD, ça ne manque pas, surtout quand il s’agit d’imaginer un futur lointain. Mais quand c’est presqu’aujourd’hui, on pense plus à des séries tv récentes comme BlackMirror.  Et justement, les premiers épisodes de cette série belge, parue dès 1984 dans Spirou Magazine, étaient prévus par le scénariste Jean Van Hamme, pour devenir… Lire la suite BD : SOS Bonheur de Van Hamme et Griffo (1988)

Musique : Henrik Schwarz and Metropol Orkest – Scripted Orkestra (2018)

C’est au moment où je désespérais de trouver une nouveauté intéressante, que je suis tombé sur la prévente de cet album avec un titre en écoute. J’ai bien fait d’investir… Cet album est l’union d’un producteur de musique électronique (Henrik Schwarz) et d’un orchestre qui fait tout sauf…. de la musique classique. Du jazz à… Lire la suite Musique : Henrik Schwarz and Metropol Orkest – Scripted Orkestra (2018)

De la conception émotionnelle en ses limites

Camille Alloing (@caddereputation) et Julien Pierre (@artxtra) sont chercheurs en science de l’information et de la communication. Ils sont surtout les auteurs d’un très intéressant petit livre paru en 2017 chez Ina édition : Le Web affectif. Sur la scène de la conférence Ethics by Design à Saint-Denis, ils sont venus expliquer comment les émotions, les sentiments, les affects, sont désormais au coeur de la production de valeur des services numériques.

Les machines ont-elles déjà appris à lire nos émotions mieux que nous ?

Les deux chercheurs s’intéressent depuis longtemps aux stratégies des plateformes pour en comprendre leurs fonctionnements. Ces dernières années, celles-ci ont profondément évolué et on a notamment vu émerger la prise en compte des émotions dans ces plateformes, à l’image de l’emblématique Facebook Reaction, ces émoticônes qui caractérisent nos publications, dont les deux chercheurs ont expliqué en détail la genèse dans un article (.pdf). L’informatique affective a développé la question de la circulation des émotions dans les discours, dans les brevets, technologies et interfaces…

Mais de quoi parle-t-on quand on parle d’émotions ? Pour Julien Pierre, il est nécessaire de distinguer sentiments, affects et émotions. « Les psychologues et les neuroscientifiques se disputent pour savoir si l’émotion précède la réaction ou si la réaction précède l’émotion. Cette dispute montre qu’il est difficile de standardiser ce qui actionne l’émotion. De même, le fait de caractériser l’émotion n’est pas si simple, même pour nous qui y sommes habitués ». Une même expression peut-être caractérisée très différemment par chacun d’entre nous. Sans compter qu’une expression n’exprime pas qu’une émotion, mais aussi des sentiments, des pulsions qui se croisent avec des tempéraments et des caractères. Cela n’empêche pas des programmes de tenter d’interpréter les émotions des visages, comme le proposent plusieurs logiciels de reconnaissance émotionnelle d’images.

« Ces machines fonctionnent sur un présupposé : il y aurait des émotions universelles », comme l’a proposé le psychologue Paul Ekman, au nombre de 6 ou de 16, selon les versions de son travail. Le problème de cette approche « culturaliste » consiste à penser qu’on pourrait interpréter une expression de manière fixe, en dépit de tout contexte culturel ou de toute relation sociale… À l’opposé, l’avantage de cette approche est qu’elle fournit un levier facile pour labéliser les émotions, les caractériser… et donc les utiliser. Reste qu’on peut s’interroger sur l’universalité d’une poignée d’émotion, de la valence de ce qu’on en entend, de leur interprétation automatisée…

Les deux chercheurs se sont attachés à la question des affects, au sens de ce qui donne une puissance d’agir, de ce qui change notre état. Plus que l’émotion, l’enjeu est de regarder ce qui la provoque et ce qui provoque une réaction, ce qui affecte et nous affecte.

Reste qu’il n’est pas si simple de mesurer ce qui nous affecte, s’amuse Julien Pierre en prenant pour exemple ce mème célèbre d’un garçon avec son amie qui se retourne avec insistance sur une inconnue. Ce que l’on voit sur cette image, c’est que le garçon s’est retourné et a été affecté par quelque chose, tout comme son amie par son comportement. Reste qu’il nous est difficile de caractériser l’émotion de ce jeune homme… Son expression exprime-t-elle du désir ? Une surprise ? De l’émerveillement ? Du regret ?… Un programme informatique cherchant à caractériser les émotions de ces visages a lui-même du mal à être précis, explique-t-il en montrant les scores émotionnels de ce mème, pointant le fait que l’outil d’analyse des émotions de Microsoft par exemple, caractérise le visage du garçon comme étant principalement triste ! Une caractérisation qui nous renvoie à nos propres limites en la matière : les machines ont-elles déjà appris à lire les émotions mieux que nous ?

Le travail émotionnel exploite d’abord celui des concepteurs et de ceux qui sont en relation avec les publics

Reste que lorsqu’on regarde par le détail ce que ces machines produisent, c’est un peu la douche froide. « Les plateformes ne cherchent pas tant des émotions que des affects et ce qu’elles mettent en place consiste à affecter les audiences via des fonctionnalités qui leur permettent de signaler qu’ils ont été affectés par des contenus, à l’image des likes (et réactions) de Facebook, ce petit jeu d’icônes qui sont une fonctionnalité qui vise à produire des pratiques particulières. »

Camille Alloing détaille ainsi un travail réalisé sur des pages Facebook de marques et auprès de leurs community managers (dont une première synthèse est disponible sur le blog de Camille Alloing). Les chercheurs ont calculé que seulement 12 % des interactions entre les marques et les usagers passaient par Facebook Reaction. Les usages de ces fonctionnalités sont très faibles. Quant à l’universalité des émotions, là encore, les chercheurs constatent plutôt la difficulté de corréler les indications du fait de la polysémie des signes utilisés. Que signifie l’expression d’une colère via l’emoji associé sous un contenu ? Au final, ces modalités d’interactions semblent répondre bien moins aux besoins des usagers qu’à l’affinage du ciblage publicitaire. Pour eux, les community managers sont à la fois les usagers des dispositifs émotionnels et leurs producteurs. À croire qu’ils sont eux-mêmes la principale interface émotionnelle des interactions entre les marques et leurs publics.

Pour Julien Pierre, ces outils s’inscrivent dans un champ de recherche né à la fin des années 90, autour de la chercheuse Rosalind Picard (@rosalindpicard), fondatrice de l’informatique affective. Dans son article original puis son livre éponyme, elle détaillait le fonctionnement de ce nouveau champ, notamment en soulignant son potentiel en terme marketing. Pour elle, l’un des grands enjeux de l’informatique sensible consiste à pouvoir prendre des décisions depuis les émotions qu’expriment les individus. Ses recherches ont donné naissance à nombres d’entreprises, comme Affectiva, l’un des leaders du secteur, qui a construit une base de données d’analyse de visages et d’émotions. Un troisième personnage est emblématique de cette histoire de l’informatique des émotions : le spécialiste des sciences cognitives Don Norman. Don Norman (@jdn1er) est le fondateur de l’UX design, la conception centrée sur l’utilisateur, qui est au coeur des références des designers. Pour lui, le design émotionnel vise à mettre de l’émotion dans les artefacts pour les rendre plus fluides. Pour cela les interfaces doivent agir à trois niveaux sur l’individu : au niveau viscéral, comportemental et réflexif. Le niveau viscéral consiste à faire que l’objet réagisse directement sur l’utilisateur, à créer une affordance, c’est-à-dire une capacité à suggérer sa propre utilisation, à l’image du bruit qu’on a ajouté aux véhicules électriques pour qu’ils se signalent aux piétons. Ryan Calo par exemple, défendait (.pdf) le fait que les politiques d’information sur la vie privée devraient avoir des effets directs sur les individus pour qu’ils se rendent compte du traitement ou de la durée de conservation de leurs données personnelles.


Image : Camille Alloing et Julien Pierre sur la scène de la conférence Ethics by Design, présentant les niveaux d’action des objets sur les individus de Don Norman : viscéral, comportemental et réflexif, via @designethique.

L’empathie du design, en ses limites

Cette conception émotionnelle est désormais pleinement assumée par les plus grandes plateformes : psychologues, marketeurs, développeurs, designers, community managers… travaillent à fourbir ces fonctionnalités. Désormais, l’empathie est vue comme la compétence clef du travailleur du futur. Le designer (mais c’est également le cas des community managers qu’évoquaient les chercheurs dans leur étude) doit ressentir ce que ressentirait l’usager. Comprendre les émotions est devenue une compétence et le designer doit se mettre en résonance avec ses publics, d’où le fait, pointe Camille Alloing, qu’ils soient recrutés sur des sociotypes proches des profils visés et qu’ils perpétuent, de par leur recrutement même, des biais sociaux, de genres, de représentations… Les individus empathiques ressemblent à ceux qui devraient utiliser leurs applications, au détriment de tous les autres. « On valorise les créateurs et créatifs qui produisent des outils pour créateurs et créatifs ». Pour Camille Alloing et Julien Pierre, le risque de mettre l’empathie au coeur du design est de mettre de côté une grande partie des usagers, comme le fait finalement FB réaction avec son faible taux d’utilisation. Si l’OCDE elle-même place l’empathie au coeur des compétences du travailleur du XXIe siècle, reste que cette conception de l’empathie est très simplifiée, pointent-ils encore… Les outils, méthodes et cartes empathiques utilisés par le designer pour mettre en place ses idées et prototypes contribuent elles aussi à cette simplification et de l’empathie et de l’usager, à cette fiction de l’utilisateur dont nous parlait par exemple le designer Anthony Masure.

« On demande au designer désormais de savoir gérer ses émotions pour mieux ressentir celles des autres et développer des fonctionnalités affectives. En même temps, les usagers doivent également recourir à leurs émotions pour mieux utiliser les plateformes ». Tout cela concourt à un travail émotionnel nouveau, un « digital affective labor » tel qu’ils l’évoquent dans leur livre. C’est-à-dire, un métadispositif qui favorise une économie de l’exploitation attentionnelle, qui permet de gérer les usagers et les fonctions des plateformes. Un dispositif qui nécessite d’apprendre à gérer des émotions dans des dispositifs qui en provoquent. « Le travail émotionnel et affectif s’impose peu à peu comme une norme incontournable des interfaces », pointe Camille Alloing.

Pour Yves Citton, spécialiste des questions attentionnelles, comme il le soulignait dans « Ontologie du filtre et du frayage » (.pdf), répondre au filtrage dont nous sommes l’objet nécessite de mettre en place des opérations de frayage, c’est-à-dire un infléchissement du cheminement de ce qui nous traverse « afin de rendre ces nouveaux cheminements familiers aux autres ». Pour Citton, les affects devraient être plutôt des opérateurs de frayage que des opérateurs de tri. Un constat que reprend Julien Pierre : « nous avons besoin d’opérateurs de frayage pour répondre au design émotionnel qui affecte les individus ». Le designer construit des affordances que les individus doivent interpréter pour conduire leur action. Il en minimise les lacunes pour en maximiser l’action. Reste qu’il y a dans cette ligne d’action que trace le designer une possibilité d’inscrire une critique pour prendre un autre chemin, comme y invitait le designer James Auger.

Une autre difficulté, pointe judicieusement Camille Alloing en conclusion, est que bien souvent l’affordance agit à un niveau individuel (même si elle fonctionne sur une masse d’individus), quand il faudrait parvenir à penser cette conception affective de manière plus collective pour comprendre comment elle agit sur les normes et structures sociales. Pour lui, nous avons besoin d’autres métriques, pour mesurer les effets de la conception attentionnelle au-delà des seuls individus… D’outils en communs pour répondre à l’individualisation de nos comportements viscéraux.

Hubert Guillaud

Un tiers médiaire

17 octobre 2018 - Pour avancer encore dans nos discussions sur le statut des hébergeurs et la régulation d'Internet, nous partageons aujourd'hui une tribune de Laurent Chemla, membre de La Quadrature du Net.

Avec les communiqués de La Quadrature du Net autour de la Directive Droit d'Auteur et les différentes réactions et tribunes qu'ils ont suscité, pas mal de choses ont été dites, critiquées, expliquées et décortiquées.

Quelques points pourtant sont restés à mon sens trop peu développés.

Mais, first thing first, je voudrais d'abord expliquer ma propre position sur le sujet du fameux « statut intermédiaire » entre éditeur et hébergeur, que La Quadrature a très finement choisi de nommer « afficheur ». Et pour ça je vais devoir vous raconter ma vie (comme d'habitude, oui).

Je te préviens c'est long et chiant. Tu peux retourner sur Twitter tout de suite.

C'était en 1997, je crois, que ce thème a été abordé pour la première fois. J'étais à l'époque vice-président d'un des ancêtres de LQDN : l'Association des Utilisateurs d'Internet (AUI). L'AUI avait, assez naïvement, déjà classé les intermédiaires techniques en trois catégories : FAI, FSI et FHI. Respectivement : fournisseur d'accès, de services, et d'hébergement. Le FAI a des obligations (couverture du territoire, neutralité), le FSI a des contrats (c'est un simple commerçant), et le FHI est transparent (il n'a aucun rôle éditorial et en contrepartie aucune responsabilité équivalente à ce que la loi de 1881 sur la Presse impose aux divers intermédiaires de la chaîne de responsabilité éditoriale).

La case « fournisseur de services » (puisque c'est surtout d'elle qu'il s'agit) était, à l'époque, pensée comme regroupant votre serveur de mail, votre vendeur de nom de domaine, ce genre de bidules techniques qui ne relève clairement ni de l'accès ni de l'hébergement proprement dit. Tout ce qui n'est ni fournisseur d'accès ni totalement transparent tombait dans ce statut.

Une autre façon de présenter les choses serait de définir l'accès comme la fourniture des droits fondamentaux à l'expression et à l'information, et l'hébergement comme le moyen de ces mêmes droits fondamentaux. Un peu comme un parallèle à l'enseignement de la lecture et à la Presse. Et ce qui ne relève ni de l'accès ni du moyen tombe dans le simple commerce.

Il peut sembler évident que, de ce point de vue, un intermédiaire qui - de facto - choisit ce qu'il diffuse ou non (parce qu'il hiérarchise les contenus de ses utilisateurs au point d'en faire disparaître certains, par exemple), n'étant pas « transparent », tombe dans cette case. En tous cas, à l'époque, ça semblait suffisamment évident à certains pour me démissionner de l'AUI au prétexte que je ne considérais pas que les choses étaient aussi simples.

Ma position (qui n'a que peu varié depuis) était que, d'une part, la totale déresponsabilisation des hébergeurs conduirait inévitablement à des services spécialisés dans la diffusion de la haine (« Mais oh la la c'est pas ma faute si tous les haineux m'ont choisi comme hébergeur M. le juge : je suis totalement transparent moi », toute ressemblance avec le 18-25 d'une certaine période étant fortuite), et que d'autre part en tant que petit hébergeur (j'étais petit hébergeur à cette époque) j'aurais bien du mal à dormir en sachant que mes machines servaient à diffuser de la haine sans que je n'y puisse rien (« transparence » oblige).

Forcément, ce type d'idée ne facilite pas les convictions tranchées, bien binaires comme il faut.

Pour me sortir de ce qui ressemblait à une contradiction (défendre la liberté d'expression mais rester quand même un citoyen « non transparent »), j'ai fini par développer une position, sinon intermédiaire, au moins un peu plus complexe que le « tout ou rien » : dans ma vision l'hébergeur était un « fournisseur de liberté d'expression », un statut spécial, une sorte de « reconnaissance d'utilité publique » si vous voulez.

En tant que tel il devenait irresponsable des contenus hébergés, MAIS il s'engageait à ne pas intervenir sur ces contenus SAUF à en répondre SYSTÉMATIQUEMENT devant la justice.

Si jamais je tombais sur un site négationniste parmi ceux que j'hébergeais, et que j'en coupais l'accès, je risquais d'être condamné pour ça, et ça m'allait très bien : de la même manière que j'engage ma responsabilité pénale si je cogne sur le type qui essaie de voler le sac d'une vieille dame dans la rue, je laissais à la justice - saisie automatiquement - la décision de dire si j'avais agi à raison ou non.

Pour résumer, j'avais développé un cadre contractuel en parallèle, que l'hébergeur se devait de respecter pour bénéficier de ce statut (mais je préfère rester hahaha bref).

C'est là que nos chers juristes m'ont expliqué que « c'est pas con mais c'est pas possible : y'a pas de qualification pénale pour censure abusive dans notre droit ».

What ?

Eh bah oui : si c'est l'État qui censure la Presse ou les Syndicats, il existe un article de loi pour porter plainte. Mais si c'est un commerçant qui censure un particulier, y'a pas. Et c'est logique, puisqu'à l'époque où ces textes ont été écrits, personne ne pensait qu'un jour le simple citoyen aurait accès à l'expression publique. Oui, ok, c'est un droit constitutionnel, carrément un « Droit de l'Homme » même, mais celui-là n'est pas protégé par la loi. Voilà.

Et il ne l'est toujours pas, 20 ans plus tard.

Bon j'avoue qu'à ce stade des débats les choses se sont un peu compliquées et que - je résume, je t'ai dit ! - je me suis fait démissionner de l'association pour cause d'hérésie. Et j'ai un peu lâché l'affaire.

Pendant 20 ans, ouais.

Retour au temps présent. Il ne t'aura pas échappé que ma vision du passé n'est pas exactement celle qui est aujourd'hui défendue par La Quadrature. Déjà parce que c'est pas moi qui décide de la position de La Quadrature. Mais surtout parce qu'Internet n'est pas TOUT À FAIT le même qu'il y a 20 ans : l'avènement du « Web 2.0 » a changé la nature de l'hébergement, en créant des services réunissant sur la même « page » les publications d'une foule de différents acteurs. Benjamin l'explique très bien dans sa tribune.

Mais ce qui compte, pour moi, et mon histoire passée l'explique sans doute, c'est qu'on débatte ENFIN de ça : oui, ok, bien sûr, il ne faut pas qu'un hébergeur soit responsable des contenus publiés par ses utilisateurs. Parce que s'il l'est, il sera obligé de sélectionner ces contenus. Et que donc - toutes choses étant égales par ailleurs - toute opinion un peu divergente de celle de ceux qui font la loi sera petit à petit supprimée de l'espace public. C'est comme ça.

MAIS - et c'est un PUTAIN DE GROS MAIS - il doit avoir, en contrepartie, un devoir de neutralité. Parce que s'il n'est pas responsable, alors en échange IL NE DOIT PAS CENSURER. Rien. Jamais. Sauf à en assumer la responsabilité. Et oui, je considère que trier les documents, si ça conduit à toujours rendre invisibles les mêmes, c'est encore de la censure.

Ça se discute ? Discutons-en.

Et oui, la Quadrature défend l'idée que - s'il fait le choix de censurer - alors il ne passe pas devant un tribunal pour ça (rappel : y'a pas de loi qui le permette) mais il perd sa qualité d'hébergeur et [re]devient un simple intermédiaire, qualifié d'afficheur pourquoi pas. Un FSI au sens antique de l'AUI. C'est son contrat qui prévaut dans ses rapports avec ses utilisateurs MAIS il perd - au moins en partie - son irresponsabilité totale.

Ça se discute ? Discutons-en.

Et oui, la Quadrature propose que ce statut intermédiaire « d'afficheur » ne s'applique qu'à certaines conditions (de taille, de position hégémonique, de pouvoir...) et DONC que certains puissent conserver le statut d'hébergeur tout en choisissant des règles de modération autres que strictement neutres.

Ça se discute ? Discutons-en.

Par exemple, je suis personnellement favorable à ce qu'une des conditions pour passer du statut d'hébergeur à celui d'afficheur soit le choix du modèle économique : le tien est basé sur l'exploitation commerciale des données personnelles de tes utilisateurs ? Ok, t'es afficheur, pas hébergeur.

Parce que oui, le modèle économique, ça compte aussi ! Parce que quand ton revenu dépend de la publicité, alors FORCÉMENT tu as intérêt à ne pas fâcher tes clients (les publicitaires, donc), et FORCÉMENT tu vas avoir envie de privilégier certains contenus à même de retenir l'attention de leurs cibles, et FORCÉMENT tu vas être poussé à ne pas mélanger leurs publicités à des contenus, disons, discutables.

Et donc, FORCÉMENT, tu n'es plus neutre (et si tu essaies quand même de l'être, ce qui est le cas de mes amis de Qwant par exemple, tu te retrouves à lutter contre la puissance économique de ceux qui - n'ayant pas plus d'obligations que toi tout en n'ayant pas la même éthique que toi - ont mille fois plus de clients potentiels que toi. Bon courage).

Accessoirement, je préfère aussi le rappeler, le modèle « publicité contre gratuité » nous conduit aussi irrémédiablement dans le mur de la minitelisation du Web que le modèle capitaliste nous conduit dans le mur de la disparition du vivant (je résume, je te l'ai déjà dit). Parce que pour vendre plus de pub - ou pour la vendre plus cher - tu vas devoir avoir plus d'utilisateurs, tout simplement. Ce qui conduit très logiquement à voir apparaître des géants hégémoniques et à la disparition, par asphyxie économique, des plus petits. Et donc à un pouvoir démesuré sur la liberté d'expression pour ceux qui restent. C'est le modèle qui veut ça.

Bref. Tout ça se discute. Alors discutons-en.

Sans anathème, de préférence : j'ai déjà vécu ça et ça ne m'a pas plu des masses.

On peut discuter. On doit discuter. J'ai mes limites, bien sûr : pour moi il n'existe pas de liberté sans responsabilité donc, pour moi, celui qui prend la liberté de censurer ce qui lui déplaît prend en partie la responsabilité de ce qu'il diffuse. C'est un principe, mais il se discute, il s'amende, il prend en compte la réalité. Sans insultes et sans parti-pris : si je n'entends pas d'arguments pour me faire changer d'avis, la discussion va vite s'arrêter là.

Bref.

J'ai pas fini.

Ne t'y trompes pas, ami lecteur masochiste qui a tenu jusque-là : même s'ils semblent aller dans mon sens, quand les pouvoirs en place votent l'article 13 de la directive Copyright, ou même le RGPD, ils ne sont pas mes amis. Du tout. Parce qu'ils favorisent ceux qu'ils disent combattre.

L'obligation de filtrage automatisé imposée par l'article 13 ne dérange EN RIEN les GAFAM : elle ne fait qu'avaliser une pratique déjà en place et VOULUE par ces mêmes GAFAM, puisque c'est à la base même de leur modèle économique (filtrer pour mieux attirer la cible des publicitaires et garantir un environnement « sain »). Son seul aspect positif (et encore : mon petit doigt m'a dit qu'on risquait gros pendant le trilogue en cours), c'est qu'il introduit une distinction entre hébergeur et intermédiaire pratiquant « l'optimisation des contenus », ce qui permet l'excellente chose (selon moi) que nous ayons ENFIN ce débat là.

C'est d'ailleurs ce que disent @Calimaq et La Quadrature quand ils rappellent qu'il est PLUTÔT BON que ces mastodontes ne bénéficient plus de l'exception totale de responsabilité des contenus. Et j'en suis bien d'accord. Mais ça s'arrête là !

Je me doute bien que ça ne fait pas très plaisir aux GAFAM de se retrouver avec une responsabilité potentielle, mais ne nous leurrons pas : tout ça n'est rien d'autre que la mise en place d'un rapport de forces entre l'UE et Google/Facebook et al. pour que la première puisse mieux négocier ensuite avec les seconds le type de filtrage qu'il faudra mettre en place.

L'UE a intériorisé le fait que presque rien n'existe qui ne passe par la poignée de « géants du Net » et que c'est donc là, et nulle part ailleurs, que le pouvoir peut s'exercer. L'Internet décentralisé, tel que « nous » le souhaitons, n'est pas contrôlable. L'Internet des GAFAM l'est, et c'est exactement ce que souhaitent les États, ne soyons pas naïfs. Google, selon cette étude est le plus grand bénéficiaire du RGPD. Probablement pas par hasard.

Pour prendre l'exemple français : imposer l'exception culturelle telle que voulue par nos très chers ayant-tous-les-droits nécessite que les contenus soient « optimisés » pour afficher un certain pourcentage « d’œuvres » françaises. Permettre à une nouvelle HADOPI d'empêcher efficacement le streaming illicite des évènements sportifs suppose que le nombre de services de streaming soit limité à quelques géants. Montrer ses muscles avant les prochaines élections européennes - pour tenter d'éviter qu'une certaine droite ne remporte trop de sièges - nécessite qu'on impose (très bientôt) la censure « en moins d'une heure » des contenus terroristes. Ce que seuls quelques géants ont la capacité de faire.

Les autres, non seulement « les petits » mais aussi tous ceux qui n'ont pas la censure pour modèle économique, risquent de se retrouver de facto hors la loi et de disparaître ? Oui, et c'est pas pire, pour un pouvoir qui souhaite le retour à un réseau hypercentralisé qu'il pourra mieux contrôler.

Notre pays a l'habitude des réseaux très centralisés dans lesquels l'État dispose du pouvoir d'imposer ses volontés et d'empêcher tout ou partie de l'expression publique citoyenne. C'est nous qui avons inventé le Minitel. Cocorico.

Allez, encore un mot sur le RGPD et la centralisation et je te laisse retourner faire la sieste.

Le RGPD (et la loi Lemaire avant lui) a inventé un « droit à la portabilité des données ». Haha.

Tu sais : le truc qui va te permettre d'exporter tes données personnelles depuis Facebook vers... euh. Ah. Merde.

Ah si : tu vas pouvoir exporter tes contacts et ta mailbox Gmail chez un autre fournisseur d'email. Oui, tu pouvais déjà, mais maintenant c'est un droit ! Donc c'est cool. Wait.

Il y a plus d'un milliard d'utilisateurs de Gmail, largement contraints souvent parce qu'il faut une adresse Gmail pour activer un téléphone Android. Google s'en fiche bien si quelques dizaines de millions vont voir ailleurs : ceux-là continueront forcément à échanger avec la très grande majorité qui sera restée. Et donc à fournir des données à Google. Or c'est de données que se nourrit Google, pas d'utilisateurs. Google s'en cogne, que tu « portes tes données » ailleurs, soyons sérieux.

Les GAFAM s'en cognent même tellement qu'ils sont en train de finaliser un joli logiciel libre qui va permettre à tout le monde de porter ses données personnelles chez un autre géant que le géant précédent.

TROP BIEN.

Pendant ce temps Facebook empêche les clients tiers d’accéder à tes messages persos et Twitter change son API pour limiter la possibilité d'afficher des flux sans publicité. Tu peux porter des données ailleurs, ça ils s'en foutent (et d'ailleurs, où ?), mais tu dois garder ton attention sur ce qui compte vraiment : la pub. Et la pub ne s'affiche que si tu restes dans l'écosystème hégémonique qu'elle impose au Web et qui arrange bien nos gouvernements.

C'est pour ça que la position de la Quadrature sur la décentralisation est FONDAMENTALE. C'est pour ça qu'en affirmant qu'on peut s'appuyer sur l'article 13 pour développer des services décentralisés, la Quadrature est bien dans son rôle de protection des libertés.

C'est pour ça qu'il faut DÉFONCER cette notion de « droit à la portabilité des données » et la remplacer dans tous nos combats par un « droit à l'accessibilité des données ». Imposer que NOS données puissent être lues par NOUS avec l'outil qu'on choisit, quel qu'il soit, où que ces données soient stockées. Même si c'est chez Facebook.

Ça ne changera rien, ou pas grand chose, au modèle économique dominant, mais ça permettra à tous ceux qui souhaitent en sortir de le faire sans laisser leurs amis derrière eux. C'est, peu ou prou, le modèle d'ActivityPub, par exemple, mais nous devons étendre ce modèle à TOUTES nos données personnelles, y compris passées, pour que puisse se développer une autre économie du Web qui prenne en compte l'existant.

Je ne crois pas aux ruptures. Les humains sont beaucoup trop flemmards pour ça.

Imposer l'accès aux données personnelles c'est la garantie qu'un Internet décentralisé continuera à exister, même si c'est en parallèle de l'autre. Et tant pis. Et tant mieux, même : c'est justement parce que cette idée ne détruit pas le modèle économique des GAFAM qu'il a une (toute petite) chance d'être soutenu par le politique. Restons pragmatiques. On démolira l'existant seulement quand on aura construit le remplaçant.

Et je ne dis pas ça parce que j'en ai besoin pour Caliopen.

En tous cas pas que.

Le jour où j’ai désinstallé mon app préférée !

Ça y’est, c’est fait ! J’ai désinstallé Pocket de mon smartphone. Pocket qui est pourtant l’application que j’ai toujours trouvée la plus importante, l’application qui a justifié que je repasse sur un Kobo afin de lire les articles sauvegardés. Pocket qui est, par définition, une manière de garder des articles glanés sur le web « pour plus tard », liste qui tend à se remplir au gré des messages sur les réseaux sociaux.

Or, ne glanant plus sur le web depuis ma déconnexion, force est de constater que je n’ajoute rien de nouveau à Pocket (sauf quand vous m’envoyez un mail avec un lien qui devrait selon vous m’intéresser. J’adore ces recommandations, merci, continuez !). Le fait d’avoir le temps pour lire la quantité d’articles amassés non encore lus (une petite centaine) m’a fait réaliser à quel point ces articles sont très très rarement intéressants (comme je le signalais dans le ProofOfCast 12, ceux sur la blockchain disent absolument tous la même chose). En fait, sur la centaine d’articles, j’en ai partagé 4 ou 5 sur le moment même, j’en retiens un seul qui m’a vraiment appris des choses (un article qui résume l’œuvre d’Harold Adams Innis) et 0 qui ont changé quoi que ce soit à ma perspective.

L’article sur Innis est assez paradoxal dans le sens que son livre le plus connu est dans ma liste de lecture depuis des mois, que je n’ai encore jamais pris le temps de le lire. Globalement, je peux dire que ma liste Pocket était inutile à 99% et, à 1%, un succédané d’un livre que j’ai envie de lire. Que lire ces 100 articles m’a sans doute pris le temps que j’aurais pris à lire rapidement le livre en question.

Le résultat est donc assez peu brillant…

Mais il y’a pire !

Pocket possède un flux d’articles « recommandés ». Ce flux est extrêmement mal conçu (beaucoup de répétitions, des mélanges à chaque rafraichissement, affiche même des articles qui sont déjà dans notre liste de lecture) mais est la seule application qui reste sur mon téléphone à fournir un flux d’actualités.

Vous me voyez venir…

Mon cerveau a très rapidement pris l’habitude de lancer Pocket pour « vider ma liste de lecture » avant d’aller consulter les « articles recommandés » (entre nous, la qualité est vraiment déplorable).

Aujourd’hui, alors qu’il ne me reste que 2 articles à lire, voici deux suggestions qui se suivaient dans mon flux :

La coïncidence est absolument troublante !

D’abord un article pour nous faire rêver et dont le titre peut se traduire par « Devenir milliardaire en 2 ans à 20 ans, c’est possible ! » suivi d’un article « Le réchauffement climatique, c’est la faute des milliardaires ».

Ces deux articles résument sans doute à eux seuls l’état actuel des médias que nous consommons. D’un côté, le rêve, l’envie et de l’autre le catastrophisme défaitiste.

Il est évident qu’on a envie de cliquer sur le premier lien ! Peut-être qu’on pourrait apprendre la technique pour faire pareil ? Même si ça parait stupide, le simple fait que je sois dans un flux prouve que mon cerveau ne cherche pas à réfléchir, mais à se faire du bien.

L’article en question, pour le préciser, ne contient qu’une seule information factuelle : la startup Brex, fondée par deux vingtenaires originaires du Brésil, vient de lever 100 millions lors d’un Round C, ce qui place sa valeur à 1 milliard. Dit comme ça, c’est beaucoup moins sexy et sans intérêt si vous n’êtes pas dans le milieu de la fintech. Soit dit en passant, cela ne fait pas des fondateurs des milliardaires vu qu’ils doivent à présent bosser pour faire un exit profitable (même si, financièrement, on se doute qu’ils ne doivent pas gagner le SMIC et que l’aspect financier n’est plus un problème pour eux).

Le second article, lui, nous rappelle que les plus grosses industries sont celles qui polluent le plus (quelle surprise !) et qu’elles ont toujours fait du lobby contre toute tentative de réduire leurs profits (sans blague !). Le rapport avec les milliardaires est extrêmement ténu (on sous-entend que ce sont des milliardaires qui sont dans le conseil d’administration de ces entreprises). L’article va jusqu’à déculpabiliser le lecteur en disant que, vu les chiffres, le consommateur moyen ne peut rien faire contre la pollution. Alors que la phrase porte en elle sa solution : dans « consommateur », il y’a « consommer » et donc les « consommateurs » peuvent décider de favoriser les entreprises qui polluent moins (ce qui, remarquons-le, est en train de se passer depuis plusieurs années, d’où le green-washing des entreprises suivi d’un actuel mouvement pour tenter de voir clair à travers le green-washing).

Bref, l’article est inutile, dangereusement stupide, sans rapport avec son titre, mais le titre et l’image donnent envie de cliquer. Pire en fait : le titre et l’image donnent envie de discuter, de réagir. J’ai été témoin de nombreux débats sur Facebook dans les commentaires d’un article, débat traitant… du titre de l’article !

Lorsqu’un commentateur un peu plus avisé que les autres signale que les commentaires sont à côté de la plaque, car la remarque est adressée dans l’article et/ou l’article va plus loin que son titre, il n’est pas rare de voir le commentateur pris en faute dire « qu’il n’a pas le temps de lire l’article ». Les réseaux sociaux sont donc peuplés de gens qui ne lisent pas plus loin que les titres, mais se lancent dans des diatribes (car on a toujours le temps de réagir). Ce qui est tout bénéf pour les réseaux sociaux, car ça fait de l’animation, des interactions, des visites, des publicités affichées. Mais également pour les auteurs d’articles car ça fait des likes et des vues sur leurs articles.

Le fait que personne ne lise le contenu ? Ce n’est pas l’objectif du business. Tout comme ce n’est pas l’objectif d’un fast-food de s’inquiéter que vous ayez une alimentation équilibrée riche en vitamines.

Si vous voulez une alimentation équilibrée, il faut trouver un fournisseur dont le business model n’est pas de vous « remplir » mais de vous rendre « meilleur ». Intellectuellement, cela signifique se fournir directement chez vos petits producteurs locaux, vos blogueurs et écrivains bio qui ne vivent que de vos contributions.

Mais passons cette intrusion publicitaire éhontée pour remarquer que j’ai désinstallé Pocket, mon app la plus indispensable, après seulement 12 jours de déconnexion.

Suis-je en train d’établir des changements durables ou bien suis-je encore dans l’enthousiasme du début, excité par la nouveauté que représente cette déconnexion ? Vais-je tenir le coup sans absolument aucun flux ? (et punaise, c’est bien plus difficile que prévu) Vais-je abandonner la jalousie envieuse de ceux devenus milliardaires (car si ça m’arrivait, je pourrais me consacrer à l’écriture) et me mettre à écrire en réduisant ma consommation (vu que moins exposé aux pubs) ?

L’avenir nous le dira…

Photo by Mantas Hesthaven on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Changer le monde, un octet à la fois

Cette année, comme les précédentes, Framasoft fait appel à votre générosité afin de poursuivre ses actions.

Depuis 14 ans : promouvoir le logiciel libre et la culture libre

L’association Framasoft a 14 ans. Durant nos 10 premières années d’existence, nous avons créé l’annuaire francophone de référence des logiciels libres, ouvert une maison d’édition ne publiant que des ouvrages sous licences libres, répondu à d’innombrables questions autour du libre, participé à plusieurs centaines d’événements en France ou à l’étranger, promu le logiciel libre sur DVD puis clé USB, accompagné la compréhension de la culture libre, ou plutôt des cultures libres, au travers de ce blog, traduit plus de 1 000 articles ainsi que plusieurs ouvrages, des conférences, et bien d’autres choses encore !

Depuis 4 ans, décentraliser Internet

En 2014, l’association prenait un virage en tentant de sensibiliser non seulement à la question du libre, mais aussi à celle de la problématique de la centralisation d’Internet. En déconstruisant les types de dominations exercées par les GAFAM (dominations technique, économique, mais aussi politique et culturelle), nous avons pendant plusieurs années donné à voir en quoi l’hyperpuissance de ces acteurs mettait en place une forme de féodalité.

Et comme montrer du doigt n’a jamais mené très loin, il a bien fallu initier un chemin en prouvant que le logiciel libre était une réponse crédible pour s’émanciper des chaînes de Google, Facebook & co. En 3 ans, nous avons donc agencé plus de 30 services alternatifs, libres, éthiques, décentralisables et solidaires. Aujourd’hui, ces services accueillent 400 000 personnes chaque mois. Sans vous espionner. Sans revendre vos données. Sans publicité. Sans business plan de croissance perpétuelle.

Parfois, Framasoft se met au vert. Parce qu’il y a un monde par-delà les ordinateurs…

 

 

Mais Framasoft, c’est une bande de potes, pas la #startupnation. Et nous ne souhaitions pas devenir le « Google du libre ». Nous avons donc en 2016 impulsé le collectif CHATONS, afin d’assurer la résilience de notre démarche, mais aussi afin de « laisser de l’espace » aux expérimentations, aux bricolages, à l’inventivité, à l’enthousiasme, aux avis divergents du nôtre. Aujourd’hui, une soixantaine de chatons vivent leurs vies, à leurs rythmes, en totale indépendance.

Il y a un an : penser au-delà du code libre

Il y a un an, nous poursuivions notre virage en faisant 3 constats :

  1. L’open source se porte fort bien. Mais le logiciel libre (c-à-d. opensource + valeurs éthiques) lui, souffre d’un manque de contributions exogènes.
  2. Dégoogliser ne suffit pas ! Le logiciel libre n’est pas une fin en soi, mais un moyen (nécessaire, mais pas suffisant) de transformation de la société.
  3. Il existe un ensemble de structures et de personnes partageant nos valeurs, susceptibles d’avoir besoin d’outils pour faire advenir le type de monde dont nous rêvons. C’est avec elles qu’il nous faut travailler en priorité.

Est-ce une victoire pour les valeurs du Libre que d’équiper un appareil tel que le drone militaire MQ-8C Fire Scout ?
Nous ne le pensons pas.
Cliché
Domaine public – Wikimedia

 

Face à ces constats, notre feuille de route Contributopia vise à proposer des solutions. Sur 3 ans (on aime bien les plans triennaux), Framasoft porte l’ambition de participer à infléchir la situation.

D’une part en mettant la lumière sur la faiblesse des contributions, et en tentant d’y apporter différentes réponses. Par exemple en abaissant la barrière à la contribution. Ou, autre exemple, en généralisant les pratiques d’ouvertures à des communautés non-dev.

D’autre part, en mettant en place des projets qui ne soient pas uniquement des alternatives à des services de GAFAM (aux moyens disproportionnés), mais bien des projets engagés, militants, qui seront des outils au service de celles et ceux qui veulent changer le monde. Nous sommes en effet convaincu·es qu’un monde où le logiciel libre serait omniprésent, mais où le réchauffement climatique, la casse sociale, l’effondrement, la précarité continueraient à nous entraîner dans leur spirale mortifère n’aurait aucun sens pour nous. Nous aimons le logiciel libre, mais nous aimons encore plus les êtres humains. Et nous voulons agir dans un monde où notre lutte pour le libre et les communs est en cohérence avec nos aspirations pour un monde plus juste et durable.

Aujourd’hui : publier Peertube et nouer des alliances

Aujourd’hui, l’association Framasoft n’est pas peu fière d’annoncer la publication de la version 1.0 de PeerTube, notre alternative libre et fédérée à YouTube. Si vous souhaitez en savoir plus sur PeerTube, ça tombe bien : nous venons de publier un article complet à ce sujet !

Ce n’est pas la première fois que Framasoft se retrouve en position d’éditeur de logiciel libre, mais c’est la première fois que nous publions un logiciel d’une telle ambition (et d’une telle complexité). Pour cela, nous avons fait le pari l’an passé d’embaucher à temps plein son développeur, afin d’accompagner PeerTube de sa version alpha (octobre 2017) à sa version bêta (mars 2018), puis à sa version 1.0 (octobre 2018).

Le crowdfunding effectué cet été comportait un palier qui nous engageait à poursuivre le contrat de Chocobozzz, le développeur de PeerTube, afin de vous assurer que le développement ne s’arrêterait pas à une version 1.0 forcément perfectible. Ce palier n’a malheureusement pas été atteint, ce qui projetait un flou sur l’avenir de PeerTube à la fin du contrat de Chocobozzz.

Garder sa singularité tout en étant relié aux autres, c’est ça la force de la fédération PeerTube.
Notre article complet sur PeerTube

 

Nous avons cependant une excellente nouvelle à vous annoncer ! Bien que le palier du crowdfunding n’ait pas été atteint, l’association Framasoft a fait le choix d’embaucher définitivement Chocobozzz (en CDI) afin de pérenniser PeerTube et de lui donner le temps et les moyens de construire une communauté solide et autonome. Cela représente un investissement non négligeable pour notre association, mais nous croyons fermement non seulement dans le logiciel PeerTube, mais aussi et surtout dans les valeurs qu’il porte (liberté, décentralisation, fédération, émancipation, indépendance). Sans parler des compétences de Chocobozzz lui-même qui apporte son savoir-faire à l’équipe technique dans d’autres domaines.

Nous espérons que vos dons viendront confirmer que vous approuvez notre choix.

D’ici la fin de l’année, annoncer de nouveaux projets… et une campagne de don

Comme vous l’aurez noté (ou pas encore !), nous avons complètement modifié notre page d’accueil « framasoft.org ». D’une page portail plutôt institutionnelle, décrivant assez exhaustivement « Qu’est-ce que Framasoft ? », nous l’avons recentrée sur « Que fait Framasoft ? » mettant en lumière quelques éléments clefs. En effet, l’association porte plus d’une cinquantaine de projets en parallèle et présenter d’emblée la Framagalaxie nous semblait moins pertinent que de « donner à voir » des actions choisies, tout en laissant la possibilité de tirer le fil pour découvrir l’intégralité de nos actions.

Nous y rappelons brièvement que Framasoft n’est pas une multinationale, mais une micro-association de 35 membres et 8 salarié⋅es (bientôt 9 : il reste quelques jours pour candidater !). Que nous sommes à l’origine de la campagne « Dégooglisons Internet » (plus de 30 services en ligne)… Mais pas seulement ! Certain⋅es découvriront peut-être l’existence de notre maison d’édition Framabook, ou de notre projet historique Framalibre. Nous y mettons en avant LE projet phare de cette année 2018 : PeerTube. D’autres projets à court terme sont annoncés sur cette page (en mode teasing), s’intégrant dans notre feuille de route Contributopia.

Framasoft n’est pas une multinationale, mais une micro-association

Enfin, nous vous invitons à faire un don pour soutenir ces actions. Car c’est aussi l’occasion de rappeler que l’association ne vit quasiment que de vos dons ! Ce choix fort, volontaire et assumé, nous insuffle notre plus grande force : notre indépendance. Que cela soit dans le choix des projets, dans le calendrier de nos actions, dans la sélection de nos partenaires, dans nos prises de paroles et avis publics, nous sommes indépendant⋅es, libres, et non-soumis⋅es à certaines conventions que nous imposerait le système de subventions ou de copinage avec les ministères ou toute autre institution.

Ce sont des milliers de donatrices et donateurs qui valident nos actions par leur soutien financier. Ce qu’on a fait vous a plu ? Vous pensez que nous allons dans le bon sens ? Alors, si vous en avez l’envie et les moyens, nous vous invitons à faire un don. C’est par ce geste que nous serons en mesure de verser les salaires des salarié⋅es de l’association, de payer les serveurs qui hébergent vos services préférés ou de continuer à intervenir dans des lieux ou devant des publics qui ont peu de moyens financiers (nous intervenons plus volontiers en MJC que devant l’Assemblée Nationale, et c’est un choix assumé). Rappelons que nos comptes sont publics et validés par un commissaire aux comptes indépendant.

En 2019, proposer des outils pour la société de contribution

Fin 2018, nous vous parlerons du projet phare que nous souhaitons développer pendant l’année 2019, dont le nom de code est Mobilizon. Au départ pensé comme une simple alternative à Meetup.com (ou aux événements Facebook, si vous préférez), nous avons aujourd’hui la volonté d’emmener ce logiciel bien plus loin afin d’en faire un véritable outil de mobilisation destiné à celles et ceux qui voudraient se bouger pour changer le monde, et s’organiser à 2 ou à 100 000, sans passer par des systèmes certes efficaces, mais aussi lourds, centralisés, et peu respectueux de la vie privée (oui, on parle de Facebook, là).

Évidemment, ce logiciel sera libre, mais aussi fédéré (comme Mastodon ou PeerTube), afin d’éviter de faire d’une structure (Framasoft ou autre), un point d’accès central, et donc de faiblesse potentielle du système. Nous vous donnerons plus de nouvelles dans quelques semaines, restez à l’écoute !

Éviter de faire d’une structure (Framasoft ou autre), un point d’accès central

D’autres projets sont prévus pour 2019 :

  • la sortie du (apparemment très attendu) Framapétitions ;
  • la publication progressive du MOOC CHATONS (cours en ligne gratuit et ouvert à toutes et tous), en partenariat avec la Ligue de l’Enseignement et bien d’autres. Ce MOOC, nous l’espérons, permettra à celles et ceux qui le souhaitent, de comprendre les problématiques de la concentration des acteurs sur Internet, et donc les enjeux de la décentralisation. Mais il donnera aussi de précieuses informations en termes d’organisation (création d’une association, modèle économique, gestion des usager⋅es, gestion communautaire, …) ainsi qu’en termes techniques (quelle infrastructure technique ? Comment la sécuriser ? Comment gérer les sauvegardes, etc.) ;
  • évidemment, bien d’autres projets en ligne (on ne va pas tout vous révéler maintenant, mais notre feuille de route donne déjà de bons indices)

Bref, on ne va pas chômer !

Dans les années à venir : se dédier à toujours plus d’éducation populaire, et des alliances

Nous avions coutume de présenter Framasoft comme « un réseau à géométrie variable ». Il est certain en tout cas que l’association est en perpétuelle mutation. Nous aimons le statut associatif (la loi de 1901 nous paraît l’une des plus belles au monde, rien que ça !), et nous avons fait le choix de rester en mode « association de potes » et de refuser — en tout cas jusqu’à nouvel ordre — une transformation en entreprise/SCOP/SCIC ou autre. Mais même si nous avons choisi de ne pas être des super-héro⋅ïnes et de garder l’association à une taille raisonnable (moins de 10 salarié⋅es), cela ne signifie pas pour autant que nous ne pouvons pas faire plus !

La seconde année de Contributopia
Illustration de David Revoy – Licence : CC-By 4.0

 

 

Pour cela, de la même façon que nous proposons de mettre nos outils « au service de celles et ceux qui veulent changer le monde », nous sommes en train de créer des ponts avec de nombreuses structures qui n’ont pas de rapport direct avec le libre, mais avec lesquelles nous partageons un certain nombre de valeurs et d’objectifs.

Ainsi, même si leurs objets de militantisme ou leurs moyens d’actions ne sont pas les mêmes, nous aspirons à mettre les projets, ressources et compétences de Framasoft au service d’associations œuvrant dans des milieux aussi divers que ceux de : l’éducation à l’environnement, l’économie sociale et solidaire et écologique, la transition citoyenne, les discriminations et oppressions, la précarité, le journalisme citoyen, la défense des libertés fondamentales, etc. Bref, mettre nos compétences au service de celles et ceux qui luttent pour un monde plus juste et plus durable, afin qu’ils et elles puissent le faire avec des outils cohérents avec leurs valeurs et modulables selon leurs besoins.

Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Nous pensons que le temps est venu de faire ensemble.

Framasoft est une association d’éducation populaire (qui a soufflé « d’éducation politique » ?), et nous n’envisageons plus de promouvoir ou de faire du libre « dans le vide ». Il y a quelques années, nous évoquions l’impossibilité chronique et structurelle d’échanger de façon équilibrée avec les institutions publiques nationales. Cependant, en nous rapprochant de réseaux d’éducation populaire existants (certains ont plus de cent ans), nos positions libristes et commonistes ont été fort bien accueillies. À tel point qu’aujourd’hui nous avons de nombreux projets en cours avec ces réseaux, qui démultiplieront l’impact de nos actions, et qui permettront — nous l’espérons — que le milieu du logiciel libre ne reste pas réservé à une élite de personnes maîtrisant le code et sachant s’y retrouver dans la jungle des licences.

Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Nous pensons que le temps est venu de faire ensemble.

Nous avons besoin de vous !

Un des paris que nous faisons pour cette campagne est « d’informer sans sur-solliciter ». Et l’équilibre n’est pas forcément simple à trouver. Nous sommes en effet bien conscient⋅es qu’en ce moment, toutes les associations tendent la main et sollicitent votre générosité.

Nous ne souhaitons pas mettre en place de « dark patterns » que nous dénonçons par ailleurs. Nous pouvions jouer la carte de l’humour (si vous êtes détendu⋅es, vous êtes plus en capacité de faire des dons), celle de la gamification (si on met une jauge avec un objectif de dons, vous êtes plus enclin⋅es à participer), celle du chantage affectif (« Donnez, sinon… »), etc.

Le pari que nous prenons, que vous connaissiez Framasoft ou non, c’est qu’en prenant le temps de vous expliquer qui nous sommes, ce que nous avons fait, ce que nous sommes en train de faire, et là où nous voulons vous emmener, nous parlerons à votre entendement et non à vos pulsions. Vous pourrez ainsi choisir de façon éclairée si nos actions méritent d’être soutenues.

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. » — Antoine de Saint-Exupéry

Nous espérons, à la lecture de cet article, vous avoir donné le désir de co-construire avec nous le Framasoft de demain, et que vous embarquerez avec nous.

 

Faire un don pour soutenir les actions de Framasoft

 

 

Souvenir de Gamer : Donkey Kong Country (1994)

Parmi les quelques jeux SuperNintendo auxquels je me suis essayé, il y en a un qui m’a marqué et accompagné ensuite avec l’émulation : Donkey Kong Country. Il représentait alors le meilleur du jeu de plateforme. Je n’ai jamais été très Mario, préférant d’autres personnages de chez Taito, par exemple. Mais ce gros singe accompagné… Lire la suite Souvenir de Gamer : Donkey Kong Country (1994)

Réforme de la Sécurité sociale  : version Start-up Nation ou tous contributeurs ?

Combien de fois avons-nous entendu parler de l’importance de réformer notre système de protection sociale ? Les propositions ne manquent pas : repousser l’âge du départ en retraite, augmenter la CSG de 2 %, ne plus verser d’allocations familiales aux ménages dépassant un certain revenu, diminuer le remboursement des médicaments considérés comme inefficaces, supprimer les régimes spéciaux et les aligner sur le régime commun, mettre en place une TVA sociale… Derrière chacune de ces propositions, il y a un choix politique (remise en cause de l’universalité des allocations familiales, rétablissement de l’équité entre les régimes de retraite, élargissement de l’assiette des revenus …) et donc un modèle de société.

Les missions de la Sécurité sociale sont nombreuses : il y a la branche maladie (prise en charge des dépenses de santé, accès aux soins, mise en place de programmes de prévention), la branche famille (allocations familiales, allocation logement, allocation de rentrée scolaire… permettant d’atténuer les inégalités de niveau de vie entre les ménages), la branche accidents de travail/maladies professionnelles et la branche retraite. Tous les aspects de la vie, de la naissance à la mort, sont liés à la Sécurité sociale.

Dès sa mise en place en France en 1945, il a été décidé d’asseoir le modèle, non pas sur l’impôt (ce qui impliquerait une gestion directe par l’État), mais sur des cotisations sociales appliquées aux revenus du travail, avec une gestion par des corps intermédiaires. Les différents caisses et organismes qui constituent la sécurité sociale (Caisse primaire d’assurance maladie, Caisse d’allocations familiales, URSSAF…) et qui gèrent les différents régimes (37, début 2018) ont des statuts de droit privé avec une délégation de service public. Elles sont elles-mêmes gérées de façon paritaire par les représentations syndicales et patronales. Benoit Bost, auteur de La Sécu à tout prix ! rappelle que le plan français de sécurité sociale « a été construit autour de la question centrale de l’émancipation des travailleurs ». L’objectif principal de la Sécurité sociale en 1945 est de garantir « à chacun qu’en toute circonstance il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de cette incertitude du lendemain, constante, qui crée chez eux un sentiment d’infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants, sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir, et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère ».

Si au début des années 90, les cotisations sociales calculées sur les revenus du travail représentaient 87 % des recettes de la Sécu, l’assiette de son financement s’est peu à peu élargie à l’ensemble des revenus du ménage : aux produits de placement, revenus de remplacement (chômage, retraite, etc.), revenus du patrimoine… En 2012, les cotisations sociales ne représentent plus que 58,4 % des recettes du régime général de la Sécu.


Image : Structure des recettes de la Sécurité sociale.

La CSG (Contribution sociale généralisée) a connu une grande évolution de son taux depuis sa création en 1991 par Michel Rocard. À l’origine, elle a été mise en place pour diversifier le financement de la protection sociale et plus particulièrement la branche famille, en remplacement des cotisations patronales d’allocations familiales. Son taux n’était que de 1,1 % et elle était appliquée aux revenus d’activités, aux revenus de remplacement et aux revenus du capital. En 1993, son taux est passé à 2,4 % pour permettre le financement du Fonds de solidarité vieillesse, dont la mission est de financer les avantages vieillesse des personnes ayant une faible pension de retraite. Ensuite, au fur et à mesure des années, la CSG a augmenté pour financer la branche maladie, l’autonomie, l’assurance chômage, et a maintenant 5 taux différents selon le type de revenus.

Et je vous passe le débat sur la nature de la CSG (cotisation sociale ou impôt) puisqu’il n’existe pas de consensus entre les services du gouvernement, le Conseil constitutionnel, la Cour de cassation, le Conseil d’État et la Cour de justice de l’Union européenne. Mais, ce que montrent l’évolution de la CSG, la multiplication des ITAF (impôts et taxes affectés, à savoir taxes comportementales sur le tabac, l’alcool et les jeux, taxe sur les salaires, multiples taxes et contributions concernant l’industrie pharmaceutique, taxe sur les véhicules de société…), et l’affectation d’une partie de la TVA à son financement, c’est que le régime de la Sécurité sociale n’est plus financé exclusivement par les entreprises et les salariés, avec des contributions sur les revenus du travail, comme imaginé en 1945. Il reste majoritairement financé par les cotisations sociales, mais comme l’écrit Benoît Bost, « il est toutefois réinterrogé par plusieurs facteurs externes. L’absence de plein emploi, la mondialisation et la concurrence internationale impactent l’économie nationale. De nombreuses recettes ont été recherchées pour que ce financement ne pèse pas exclusivement sur les revenus du travail. » La question actuelle sur une plus large contribution des retraités au financement de la Sécurité sociale est une conséquence de cette diversification des financements. En augmentant le taux de la CSG, ce ne sont pas seulement les travailleurs et les entreprises qui sont mis à contribution, mais une grande partie des citoyens-contribuables.

,Mais que vient faire le numérique dans tout ça ?

Le numérique intervient à différents niveaux dans cette question de la pérennisation de notre régime de protection sociale. Il y a d’abord l’évolution des statuts des travailleurs : bien que le salarié en CDI reste la norme en France (plus de 88 % des actifs sont des salariés et 85 % de ces salariés sont en CDI), les statuts précaires se multiplient : temps partiel, embauche plus courante en CDD au détriment du CDI, apparition du statut d’auto-entrepreneur, … Sans compter que le statut d’indépendant précaire (tous les indépendants ne sont pas précaires, comme par exemple, les médecins, les patrons de PME, les avocats…), sans protection sociale, s’est développé avec l’apparition de nouveaux acteurs économiques (notamment les plateformes du type Uber ou Deliveroo), de nouvelles activités permises par un accès plus facile aux outils de production et l’acquisition de nouvelles compétence (Youtubeur, bloggeur, digital labor, travail de la multitude), de nouveaux modes de financement (financement participatif régulier, type Tipeee, ou au projet via des plateformes comme Ulule ou KissKissBangBang). Ces exemples pourraient paraître anecdotiques, mais il est fait de plus en plus référence à la recherche de la quête de sens et d’épanouissement dans le travail et au-delà des Youtubeurs les plus connus, des passionnés de philosophie, zététique, économie, politique, etc. essaient de gagner leur vie en faisant des vidéos. De par la pluralité des statuts, des activités et des sources de financements, mais aussi du fait de la fragmentation des parcours professionnels et de l’absence de protection sociale et de respect des conditions de travail acceptables, assurés par les nouveaux acteurs économiques, la situation de ces indépendants (même s’ils sont encore peu nombreux), doit être mieux prise en compte pour en faire aussi des travailleurs émancipés et protégés.

Par ailleurs, comme le rappelle la Coop des Communs dans sa synthèse « Réformer la protection sociale pour l’améliorer, dans le sens d’un droit commun », issue de son groupe de recherche collaborative « protection sociale, ESS et communs », « les évolutions de l’économie capitaliste attaquent de diverses manières (financiarisation, marchandisation, ubérisation, etc.) les piliers de la protection sociale (État, famille, entreprise comme agent économique central, communs, communautés). La marchandisation, promue par des décisions politiques, s’est solidement installée dans les principes d’attribution des droits et des prestations, dans la participation multiforme des groupes d’intérêts privés aux décisions publiques (retraites privées, sociétés pharmaceutiques…) et plus généralement dans l’idéologie managériale diffuse. »

L’éditorialiste et essayiste Nicolas Colin (@nicolas_colin), cofondateur du fonds d’investissement The Family, co-auteur du rapport Colin & Collin sur la fiscalité de l’économie numérique en 2013, de L’âge de la multitude en 2012 et auteur d’un nouvel essai Hedge – a Greater Safety Net for the Entrepreneurial Âge, fait le même constat, mais dans un prisme plus étasuno-centré : « La crise de la classe moyenne occidentale est longue dans son processus. Il y a eu la mondialisation, puis la financiarisation et tout s’est encore accéléré avec la technologie. Les Âges Sombres de la financiarisation ont conduit à transférer davantage de risques sur les individus, à démanteler efficacement le Grand Filet de Sécurité 1.0 et à imposer un fardeau excessif au système financier. Maintenant que nous passons à un nouveau paradigme techno-économique, il est temps d’imaginer de nouvelles institutions pour la prospérité et la sécurité économiques. La question est de savoir qui va relever ce défi ».

Pas d’acceptabilité sans confiance

Avant même de parler de la réforme du financement de notre Sécurité sociale, un des défis actuels est sa compréhension par le plus grand nombre. Il y a tellement de sources de financement différentes et de changements de taux au gré des budgets qu’il est quasi impossible de dresser la cartographie des sources de financement, selon Benoît Bost, pourtant cadre dirigeant d’un organisme de sécurité sociale. Des taxes pourraient être supprimés, des exonérations de cotisations également (il en existe des dizaines selon le secteur d’activité, la situation géographique ou le statut de la personne sans que leurs résultats sur la baisse du chômage ne soient probants), et leur suppression pourrait être compensée par une hausse des taux de la CSG. Comme l’écrit Benoît Bost : « l’objectif de clarification est désormais au cœur du devenir de notre système. L’acceptabilité du prélèvement social passe par la certitude donnée au cotisant que ces sommes seront affectées aux assurances sociales. Chacun doit pouvoir en vérifier la juste répartition. Mais cette transparence, aujourd’hui impérieuse, est très éloignée de la réalité ». Pour cela il propose d’intégrer un compteur mesurant notre taux d’effort au financement de la sécurité sociale au compte personnel d’activité. Ce compteur pourrait par exemple calculer le montant de taxe acquitté sur les paquets de cigarettes ou les jeux à gratter. À un moment où le débat sur le SelfData, la restitution des données personnelles aux individus, sous leur contrôle et à leurs propres fins, commence à se faire entendre, dans le but d’améliorer la confiance dans les organisations, les entreprises et les institutions, ce compteur pourrait être une application intéressante pour renforcer « le sentiment d’appartenance et d’adhésion » à notre système de protection sociale.

Le revenu universel n’est pas la solution

Le revenu de base, ou allocation universelle, revient souvent dans les discussions quand il s’agit d’aborder la réforme de la sécurité sociale en lien avec la nouvelle économie (économie des plateformes, économie contributive, économie collaborative…). Bastien Engelbach (@bengelbach) de la Fonda a dressé par exemple une intéressante cartographie des arguments en jeu dans le débat sur le revenu universel.

Or, le revenu de base n’est plébiscité ni par Nicolas Colin, ni par le groupe de recherche collaborative de la Coop des Communs. C’est une chimère séduisante, ambiguë et donc potentiellement dangereuse pour ces derniers. Séduisante, car « disposer d’un revenu, déconnecté des obligations du travail, est perçu (…) comme une voie nouvelle permettant de contribuer aux communs ou à des activités socialement utiles ». Ambiguë, car il n’est jamais dit s’il s’agit d’une allocation complétive (qui s’ajouterait à la protection sociale des différentes branches de la sécurité sociale) ou d’une allocation substitutive (qui viendrait en remplacement d’une partie ou de la totalité des prestations sociales existantes). Et donc dangereuse, car dans le cas d’une allocation substitutive (le cas le plus souvent cité par les hommes politiques de nos jours, car il faut bien trouver un moyen de le financer), les services collectifs gratuits ou dont l’usager ne paye pas la totalité du coût (éducation, petite enfance…) pourraient devenir payants et que les organismes privés assurantielles se développeraient encore plus, dans tous les secteurs de la vie, selon ce à quoi cette allocation se substituerait. Au final, le risque d’un affaiblissement de la solidarité collective et donc d’une régression sociale pourrait être forte.

Nicolas Colin, de son côté, remet en cause l’aspect simplificateur du revenu universel : à chaque personne le même montant quelque soit sa situation. Or, même si « l’entrepreneuriat est l’art de rendre les choses simples » selon lui, « il ne faut pas oublier que le filet de sécurité est complexe pour une raison, à savoir, fournir une sécurité économique à l’échelle des nations entières aux ménages et aux entreprises ». Mais il poursuite en disant ne pas comprendre comment distribuer un montant fixe à tout le monde peut prévenir l’ensemble de l’économie contre les conséquences néfastes de l’ère de l’entrepreneuriat. Par ailleurs, l’allocation universelle ne résisterait certainement pas aux alternances politiques : si un gouvernement la mettait en place dans une optique d’allocation complémentaire, elle pourrait se transformer en allocation supplétive par un autre gouvernement considérant que « cela rend les pauvres paresseux et que les riches n’ont de toute façon pas besoin de cet argent ». Mais comme le montrait son précédent article intitulé « Enough with this basic income bullshit », Nicolas Colin considère que la France a déjà son revenu de base avec le RSA (Revenu de Solidarité active) et avant lui le RMI (Revenu minimum d’insertion). Donc pour lui, les défenseurs du revenu minimum aux États-Unis devraient se concentrer sur la défense du filet de sécurité actuel.

Un grand filet de sécurité 2.0 ?

Pour faire face aux défis actuels de notre économie, Nicolas Colin ne compte pas sur une intervention puissante de l’État. Selon lui, il faut plutôt « imaginer une combinaison radicalement nouvelle de programmes d’assurance sociale, d’innovation financière et de mécanismes d’autonomisation des travailleurs afin de mieux gérer les risques et d’accroître la prospérité et la sécurité économiques pour tous ». Il explique plus loin : « le passage à l’ère entrepreneuriale appelle une nouvelle génération de crédit à la consommation, axée sur la facilitation des changements de carrière plutôt que sur l’achat de biens matériels tels que des maisons et des voitures à crédit. Nous devons exploiter la technologie pour fournir une meilleure assurance contre les risques critiques. Avec une réglementation adéquate, le marché peut produire des résultats similaires à ceux de l’assurance sociale. Le système fiscal doit également être mis à niveau pour prendre en compte les hauts et les bas de l’âge entrepreneurial. Nous devons aligner l’impôt sur le revenu des particuliers sur les principes qui régissent l’impôt sur les sociétés ». Et enfin : « les enjeux institutionnels sont clairs : nous devons créer plus d’emplois dans les services de proximité et les rendre plus attrayants et plus enrichissants. C’est l’objectif majeur du filet de sécurité. »

Avec ces quelques phrases, nous avons un résumé du Grand Filet de Sécurité 2.0 imaginé par Nicolas Colin : ce ne sont pas les États qui doivent garantir une protection sociale à chacun, mais le marché, avec notamment de nouveaux types de crédit à la consommation (et surement de nouveaux types d’assurances en tout genre) et de la technologie. On voit bien que le sujet de l’émancipation des travailleurs est toujours présent, mais la réduction de la pauvreté et des inégalités un peu moins flagrantes (d’ailleurs, il ne dit pas un mot de la réduction des inégalités que génère la concentration du capital des entreprises). Quand on connaît le risque qui pèse aux États-Unis avec les prêts étudiants par exemple, dont l’encours a dépassé la barre symbolique de 1500 milliards de dollars cet été, avec un taux de défaillance de 11,5 %, qui pourrait augmenter de 40 % d’ici 2023, on peut se demander si financer son changement de carrière par un prêt est une bonne idée. Mais selon Nicolas Colin, l’abondance de données crée de la valeur qui permettrait aux banques de prendre plus facilement de meilleures décisions de prêt (mais cela n’assure pas que ce soit avant tout à leur plus grand bénéfice, plutôt qu’à celui de leurs clients). Les banques doivent apprendre à exploiter toutes les données, afin de transformer tout, y compris les échecs, en informations créatrices de valeur. Au-delà, une prévision et un suivi plus complets des revenus individuels, grâce à la technologie, devraient permettre aux banques de demander plus facilement le remboursement du prêt sur des périodes de temps plus longues. Le gouvernement a bien sûr un petit rôle dans l’histoire : être une « main aidante » en acceptant cette nouvelle approche du système financier et en redistribuant les cartes entre les différents acteurs… Est-ce vraiment suffisant ? Peut-on vraiment faire confiance au marché, aux banques, aux nouveaux entrepreneurs… ?

Pour le moment, ce que l’on observe aux États-Unis ne ressemble-t-il pas plutôt à l’exact contraire ? Des Américains utilisent les services de financement participatif pour financer leurs soins médicaux, en utilisant des plateformes spécifiques, comme YouCaring ou même Facebook qui a mis en place une nouvelle fonctionnalité pour lever des fonds pour n’importe quelle cause. Et comme le dit le professeur en science de l’information Olivier Ertzscheid dans son article “La caisse de grève crowdfundée. C’est (l’uberisation de) la lutte finale”, « le problème de fond est que le crowdfunding est en train de devenir, pour les Etats et les gouvernements, l’alibi parfait permettant d’assécher les financements publics. (…) Cet essor des logiques de crowdfunding qui dépassent désormais le seul secteur des industries culturelles pour contaminer des champs entiers de l’action publique doit nous amener à nous interroger sur le financement des politiques publiques. Et notamment dans le domaine de la santé où le pire est déjà en train de se mettre en place. Si nous ne sommes pas suffisamment vigilants et réactifs, nous sombrerons lentement mais sûrement dans un « marché de la pitié », un « mercy market » où « être malade ne sera plus suffisant, il faudra être aussi intéressant.” »

Aujourd’hui, aux États-Unis ou en France, les plateformes d’intermédiation refusent de reconnaître le statut de salarié aux indépendants qu’elles font travailler, le lien de subordination n’étant pas toujours explicite.

Quand il a été question de mettre en place de nouvelles mesures de responsabilités sociales (contribution à la formation professionnelle ou d’assurance contre les risques d’accidents du travail et de maladie professionnelle), dans le cadre de la loi El Khomri en mai 2017, on imagine bien que les plateformes n’ont pas sauté de joie. Heureusement pour elle, ces dispositions ont été pour le moment ”invalidées par le Conseil constitutionnel, par une décision du 4 septembre 2018, non pas sur le fond, mais sur la forme (adopté selon une procédure contraire à la Constitution).

Par ailleurs, les entreprises ont toujours cherché à diminuer leurs obligations vis-à-vis de leurs salariés. La demande d’abaissement des seuils d’effectifs déterminant le montant de certaines cotisations, comme le FNAL (Fonds National d’Aide au Logement), mais aussi l’octroi d’avantages pour les salariés (chèque-vacances, versement transport) ou l’apparition de nouvelles obligations (emploi de travailleur handicapé, élection de représentants du personnel…) en sont des exemples parmi tant d’autres. Comme le fait que des entreprises préfèrent ne pas embaucher pour ne pas dépasser les seuils de 11, 20 ou 50 salariés. Bref, on a un peu l’impression que l’entreprise paternaliste, promoteur du social, dont parle Nicolas Colin, est un peu un rêve qui n’existe plus depuis longtemps.

Faire de la protection sociale un (droit) commun

Pour rappel, comme l’explique Wikipédia, ce que l’on appelle « commun », est une ressource partagée, gérée et maintenue collectivement par une communauté. Celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en fournissant la possibilité de l’utiliser par tous. Ces ressources peuvent être naturelles (une forêt, une rivière), matérielles (une machine-outil, une maison, une centrale électrique) ou immatérielles (une connaissance, un logiciel). Les communs impliquent que la propriété n’est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation, mais comme un usage. En cela, le terme établit une troisième voie entre privé et public.

Pour la Coop des communs, les communs doivent servir à produire de la solidarité : « face à la prétention du néo-libéralisme à être le seul projet crédible et légitime pour dessiner les contours d’un monde juste, « les communs » constituent l’un des piliers d’une solution alternative, pratique et théorique, en émergence, où chacun est sujet de la production de la solidarité avec sa ou ses communautés d’appartenance. « L’approche des communs » recouvre à la fois un vaste forum de réflexion orienté vers l’action politique, et une variété d’activités humaines, pratiques et théoriques qui se réclament d’un « agir en commun » et d’une transition vers des formes d’organisation polycentriques. »

Au-delà de l’assurance d’une protection sociale permettant de pallier les inégalités sociales, de garantir des soins médicaux et d’assurer une retraite convenable, une sécurité sociale basée sur les communs tels que l’envisage la Coop des communs entraîne un renouveau démocratique, du fait de l’implication de la communauté dans sa gestion. Penser les communs ne se fait pas sans « l’agir en commun », et un agir politique, collectif et solidaire. Dans le secteur du travail et de l’emploi, il existe déjà des exemples d’espace de mutualisation (des risques, des fonctions), d’autonomie (en développant son activité de façon indépendante), de démocratie (représentation, gestion) et de sécurisation (en bénéficiant des droits du régime général des salariés) : les coopératives d’activité et d’emploi qui existent depuis plus de 20 ans. « Ici ce n’est pas le produit du travail qui est un commun, mais plutôt l’ensemble des infrastructures et des institutions du travail qui peuvent être considérées comme des communs ».

La synthèse évoque d’autres formes d’organisations plus démocratiques, prenant soin collectivement des ressources, s’appuyant sur une approche par les communs : le projet Co-City de la ville de Turin promouvant de nouvelles formes d’administration partagée avec les citoyens, la plateforme citoyenne Barcelona en Comù qui a remporté les élections municipales de 2015, les AMAP ou les coopératives énergétiques qui sont des structures économiques veillant à la satisfaction des besoins de chacun, la coopérative d’habitants Hôtel du Nord à Marseille qui travaille avec l’Hôpital des Quartiers Nord pour accueillir dans de meilleures conditions les familles de patients hospitalisés, intégrant ainsi la notion d’hospitalité dans la protection sociale, considérée comme un de ses piliers. L’hospitalité permet « de construire le sens du travail de production de solidarité à ses différentes échelles ».

Le défi du mouvement des communs est donc « d’élaborer une politique de protection sociale, correspondant à son propre vocabulaire : implication multi-acteurs tout au long de la chaîne, déploiement à diverses échelles et polycentrique, respect actif des différences de genre et de la diversité culturelle, coresponsabilité vis-à-vis des générations futures ». Vaste programme dont il faut dessiner les conditions pratiques, mais alléchant programme, qui ne pourra se faire sans concevoir les différentes échelles, micro et macro, ni en clonant des initiatives locales à un système national.

Des exemples de structures ayant un modèle coopératif montrent que l’on peut allier besoins économiques, aspirations individuelles et pouvoir démocratique. Et cela peut se faire à grande échelle. La Corporation Mondragon située dans le Pays basque espagnol est l’une des plus grandes coopératives avec 289 entreprises et entités. Elle se donne les objectifs d’une entreprise compétitive sur les marchés internationaux, par l’utilisation de méthodes démocratiques d’organisation de la société, la création d’emploi, la promotion humaine et professionnelle de ses travailleurs et l’engagement de développement de son environnement social. Bien sûr, ça marche plutôt bien pour les coopérateurs, et un peu moins bien pour les filiales étrangères ou les travailleurs non associés.

Dans le domaine numérique, sont apparus depuis quelques années des plateformes coopératives dans l’objectif de rendre le secteur technologique plus équitable. Par exemple, Daemo est une version coopérative du Amazon Mechanical Turk, qui s’appuie sur son interface d’ailleurs, et qui a été mise en place par une équipe de recherches de l’université de Stanford, pour garantir un salaire minimum de 10$ de l’heure. Mais suite à un article très élogieux de Wired, d’anciens participants à cette plateforme ont écrit un article sur Medium pour expliquer qu’ils n’avaient en fait que très peu de pouvoir de décision, seule l’équipe de recherche en avait, malgré l’élaboration d’une constitution ouverte aux amendements et révisions. La démocratie est toujours une construction difficile, même dans les plateformes coopératives, mais au moins, elles y aspirent. Ce qui n’est pas le cas dans un modèle porté entièrement par des entreprises qui ont toujours l’habitude de prendre des décisions pour d’autres.

L’un des grands enjeux autour de ces questions repose bien sûr sur la réforme du rôle social de l’entreprise comme le prévoit le projet de loi Pacte du gouvernement qui vise notamment à élargir l’objet social de l’entreprise afin qu’elle ne ne se limite pas à la recherche du profit, mais à un rôle social et environnemental dont elle doit tenir compte. Reste à connaître encore l’impact de cette réforme, et notamment, comme s’interroge Alain Supiot, de savoir si elle va permettre de renforcer la démocratie économique ou de la liquider.

Ce que montrent ces enjeux, c’est que les initiatives citoyennes ou privées ne suffiront pas pour répondre aux enjeux de protection sociale. Le programme du Conseil national de la Résistance en 1944 annonçait : “Nous, combattants de l’ombre, exigeons la mise en place d’un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec la gestion par les intéressés et l’État”. Devons-nous nous satisfaire d’un “nouveau pacte social” version start-up nation ou bien conserver l’esprit de 1944 en devenant de véritables contribuables contributeurs ?

Aurialie Jublin

Décryptualité du 15 octobre 2018 - Code de conduite à la fondation Linux, à quoi ce genre de texte peut servir ?

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