Démocratie et élections européennes en France

Il ne suffit pas de clamer qu’on est une « démocratie » pour l’être réellement. A titre d’exemple simples,

  • La « République populaire démocratique de Corée » est le nom officiel de la Corée du Nord depuis le 9 septembre 1948.
  • La « République démocratique du Congo » a aussi quelques problèmes de partage du pouvoir.

Étudions le cas des élections européennes en France:

Le système républicain

Nous ne sommes pas dans un régime démocratique parfait où chaque individu agit directement sur les décisions prises en collectivité. Le modèle actuel est une république qui se repose sur des représentants qui votent les lois à la place des citoyens.

Ces représentants ont un mandat nominatif et non programmatique. Ils ont tout pouvoir une fois élus, n’ont aucune obligation de respecter les promesses qu’ils ont faites pendant leur campagne et vous ne pouvez pas vous opposer individuellement à leur décisions.

C’est déjà une première entorse à la démocratie. Tous les jours, nous constatons les dérives de représentants qui prennent des décisions dans leur intérêt plutôt que de respecter le choix des individus qu’ils représentent.

Quand vous achetez un produit, il est obligatoire que ses caractéristiques techniques ne changent pas entre la commande et la réception du produit. Ici, vous choisissez sur le menu une pizza à la tomate et une fois la commande passée, le serveur fait ce qu’il veut. Il vous livre une quiche au fromage ou une pizza miniature. De quel choix disposons nous alors réellement ?

La liste

En France, il y a 79 députés à élire pour les élections européennes de 2019. Étant donné que la seule garantie de l’exécution du programme du candidat est la confiance dans son intégrité morale (c’est déja pas un grosse garantie…) on doive choisir avec discernement à qui on donne carte blanche pour prendre des décisions pour nous.

Mais non, la France a décidé avec d’utiliser un système de liste figée. Vous ne pouvez pas voter pour un représentant mais uniquement pour une liste. Et les représentants sont automatiquement élus en fonction de leur ordre dans la liste. C’est ainsi que certains se paient une retraite en tant que députés européens en se glissant dans des listes faisant un bon score où ils sont quasi sûr d’être élus sans que personne n’aie envie de voter pour eux.

Ce système de liste fermée n’est utilisé que par 6 pays en Europe. En Belgique, par exemple, on vote pour une liste mais aussi pour quel candidat au sein de cette liste on voudrait au parlement.

La barrière des 5%

En France, seules les listes aillant récolté au moins de 5% des suffrages exprimés peuvent avoir droit à un siège. C’est une règle qui n’existe qu’en France et dans quelques pays de l’est de l’Europe. Le but avoué est d’éviter que des troublions accèdent au parlement.

En France, il y a 79 députés à élire en 2019. En théorie, il suffit donc qu’une liste récole ~1.3% des voix pour avoir une élu. Mais avec la règle des 5%, il faut qu’au moins qu’une personne sur 20 vote pour cette liste pour avoir un élu.

Cela favorise les grands partis. Ceux-ci se servent de cette règle pour décourager le vote vers les petits partis qui est de fait « inutile ». Ils encouragent alors au vote « utile », c’est à dire au vote pour un des gros parti du système.

Si les députés étaient pour la démocratie, ils voteraient un amendement qui supprime cette règle antidémocratique. Ce serait contre leur intérêt personnel mais pour l’intérêt de la démocratie…

Le grammage du papier du bulletin de vote

Pour décourager encore plus l’émergence d’une concurrence low-cost, un nouveau texte en vigueur depuis le 1er janvier 2019 impose le grammage du papier du bulletin de vote à 70g/m2. Soit une référence introuvable dans la papeterie près de chez vous. (avant 2019, on pouvait utiliser un papier en 60 et 80g/m2…)

Qu’on ne me dise pas que c’est pour des raisons écologiques quand, ne même temps, on reçoit de la publicité politique en couleur sur papier glacé par courrier.

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Vous pouvez aussi retrouver leur album sur Bitorrent

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Grise Bouille tome 3 : les saillies antibaises de Simon

La collection Framabook publie la troisième compilation des articles du blog de Gee, Grise Bouille.

Un Simon toujours très en forme, mais cette fois-ci encore un poil (un crin…) plus énervé que d’habitude.

Salut Gee.
Ce troisième tome reprend des articles de ton blog Grise Bouille parus en 2017 et début 2018.
Bon, je suppose que le délai de parution est en grande partie dû à tes feignasses d’éditeurs ?

Les torts sont partagés ! J’ai beaucoup pris de retard, notamment à cause du boulot autour de Working Class Heroic Fantasy, du coup ce tome n’a été achevé qu’à la fin de l’été 2018. Ensuite par contre, ça a un peu chiotté côté Framabook, pour une raison toute simple : on manque de relecteurs et relectrices. Alors je remercie de tout cœur Fred Urbain et Mireille qui s’y sont collé une fois de plus ! C’est une maison d’édition associative, ça veut aussi dire qu’on va à notre rythme, et même si c’est parfois frustrant, c’est aussi grâce à ça qu’on fait de la qualité, mine de rien.

Et puis peut-être que cette année 2017 te laissait un sale goût ?

 

Rions un peu en attendant l »inévitable…

 

Sans aucun doute. J’en parle un peu dans l’intro du livre, mais l’année 2017 a été, en ce qui me concerne, coupée en deux : avant et après l’élection présidentielle. C’était un peu comme voir une catastrophe arriver, lutter de toutes ses forces pour que ça n’arrive pas… et constater son impuissance ensuite (même si j’avais peu de doute à ce sujet). Voilà, on aura eu beau gueuler sur tous les tons que Macron, c’était Hollande en pire, ça n’était pas un rempart à Le Pen mais une rampe de lancement à son avènement… il s’est passé ce qui était annoncé depuis des mois, et c’est incroyablement déprimant. Surtout quand, 6 mois plus tard, la popularité du bonhomme s’écroule et on te fait des articles sur « les déçus de Macron », mais bon sang : À QUOI VOUS VOUS ATTENDIEZ ? !

Tu ajoutes à ça l’apathie totale dans lequel ça a plongé le pays juste après… il a pu faire passer ses réformes tranquille, les gens étaient trop hagards pour résister. Que ça pète en novembre avec les gilets jaunes, c’était quelque part inattendu (c’est parti d’un coup et d’un truc annexe, le prix des carburants), mais la vache, c’était salutaire. Je sais pas où ça mènera, mais personnellement, ça m’a remis la patate, c’est déjà ça :)

Il y a une grosse partie sur tes agacements politiques, on sent bien qu’ils t’ont énervé, hein ?

Oui… pour tout dire, je crois qu’il y a deux mouvements antagonistes qui jouent : il y a d’un côté l’hégémonie capitaliste/TINA qui s’assume de façon de plus en plus décomplexée, d’un autre côté il y a ma propre sensibilité politique qui, je le dis franchement, se radicalise de plus en plus dans l’autre sens (un truc où se mêlent joyeusement anarchisme, socialisme – au sens propre, hein, je parle pas du PS –, altermondialisme, décroissance, etc.). Il y a aussi, je pense, une prise de conscience qu’on ne parle pas juste de petites préférences comme ça, à la marge, « oh tiens moi j’préfère ce parti » « ah moi j’aime bien celui-là », et que ce n’est pas juste un petit jeu politicard sans importance auquel on est gentiment priés de jouer une fois tous les cinq ans : il y a l’idée qu’être anti-capitaliste, aujourd’hui, c’est quasiment une question de survie pour l’humanité (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, effondrement économique – voire effondrement de la civilisation industrielle dans son ensemble). Du coup, ouais, vu sous cet angle, ça provoque un peu des vapeurs quand on t’explique qu’il faut bosser plus pour produire plus, quand on essaie de t’enfumer avec de la croissance verte (l’oxymore du siècle) ou quand on te clame « MAKE THE PLANET GREAT AGAIN » tout en remplaçant des chemins de fer par des camions et en léchant les fesses de la Chine pour qu’elle nous commande 280 Airbus.

 

Le désopilant détournement de Nounours par Gee

 

Pourtant tu réussis encore à nous faire rigoler avec tes BD absurdes. La tartine du chat de Murphy, ça vient tout droit de Gotlib, ton héros, non ?

Ah tu trouves ? C’est vrai que j’aime beaucoup utiliser une sorte de fausse rigueur scientifique pour traiter des sujets complètement absurdes, ce qui est sans doute très inspiré par Gotlib et son professeur Burp. Souvent, ce sont des BD qui « viennent toutes seules » : ça commence en général par une blague, une idée de jeu de mots ou quelque chose d’idiot. Ensuite, il suffit que j’en trouve une seconde sur le même thème, et je sais que j’ai un sujet. La plupart du temps, quand je commence à poser ça sur un texte, le reste vient tout seul, il suffit de retourner le sujet dans tous les sens (au sens propre dans le cas du chat avec la tartine) pour trouver des choses joyeusement idiotes à dire.

 

J’aime bien ce genre d’humour qui « accumule » les blagues et empile les bêtises. C’est un peu le principe de films comme La Cité de la peur qui enchaînent une blague toutes les 5 secondes : finalement, même si elles ne sont pas toutes désopilantes individuellement, il y a en a tellement que ça crée un effet comique global très fort. C’est un peu ce que je recherche dans ce genre d’article, que chaque dessin soit une couche supplémentaire dans un délire contrôlé.

Parle-nous de ton hommage à Boby Lapointe. Lui aussi, on sent que tu le respectes. Un humoriste matheux, forcément…

J’ai découvert son aspect matheux seulement très récemment. Quand j’étais ado, on avait un double CD de l’intégrale de ses chansons qui tournait souvent dans la voiture de mes parents, forcément ça laisse un certain goût pour le jeu de mots (voir la torture de mots, dans certains cas). Il y a une sorte de modestie dans l’humour des chansons de Lapointe, enrobée dans une musique légère, comme si de rien n’était… alors que si tu étudies deux secondes ses textes, c’est d’une richesse incroyable. Il y a des chansons, même en les ayant entendu 10 fois, tu continues à comprendre de nouveaux jeux de mots, de nouvelles allusions à chaque écoute (surtout quand ça fuse, comme pour les deux Saucissons de cheval).

Boby Lapointe, c’est aussi le mec qui t’apprend à savoir prendre des libertés avec la réalité quand elle ne colle pas avec les bêtises que tu veux raconter : j’étais d’ailleurs assez surpris, lorsque j’ai emménagé sur la Côte d’Azur, de découvrir que les habitantes d’Antibes étaient des antiboises et non des antibaises (moi qui serais plutôt pour).

Quand est-ce que tu prends une chronique dans Fakir, on t’a pas encore appelé ?

Tu sais, y’a un proverbe qui dit qu’il faut pas péter plus haut que son cul pour éviter d’avoir du caca derrière les oreilles (enfin j’crois, un truc du genre) : avec mes quelques centaines de visiteurs par mois et mes quelques dizaines de bouquins vendus, j’suis un rigolo. Les types, ils ont leur rédac’ chef à l’Assemblée, tu peux pas lutter ;)

Bon, je sais que voter n’apporte pas de grands changements, mais tu crois vraiment que ne pas voter va faire changer les choses ?

Ben… non. Si un esclave à le choix dans la couleur de ses chaînes, il peut toujours choisir rouge ou bleu (voter). Est-ce que ça va changer quelque chose à sa situation ? Non. Est-ce que s’il ne choisit pas au contraire (abstention), ça va changer quelque chose ? Non plus. Mais il n’aura pas perdu de temps et d’énergie à participer à une farce dont le principal objet est de lui faire conserver ses chaînes coûte que coûte.

L’esclavage est officiellement aboli chez nous, pourtant d’une certaine manière on continue à nous faire choisir la couleur des chaînes. L’abstention est une forme de résistance passive (complètement passive même), mais évidemment qu’elle ne suffit pas. Toute la question est de savoir comment on les brise une fois pour toutes, les chaînes : les mouvements sociaux de masse (comme, d’une certaine manière, les gilets jaunes aujourd’hui) peuvent être en partie moteur d’une vraie transformation sociale. Je ne suis pas devin, mais si je devais parier, je dirais que la prochaine brèche dans l’histoire sera l’effondrement de la civilisation industrielle (qui, d’une certaine manière, a déjà commencé). De la même manière que ma sécurité sociale et tout le modèle de protection sociale français sont nés de la Résistance et des mouvements sociaux au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. On a mis en place un mécanisme de protection social que les libéraux fustigent comme trop coûteux au moment même où le pays était ruiné. Et ça a très bien tourné, preuve que ce n’est pas une question uniquement économique mais bien le résultat d’un rapport de force alors largement favorable aux travailleurs.

Si demain, la société industrielle entière vacille, il faudra être en mesure de proposer une alternative au chaos d’une part et au fascisme (= tout s’écroule, donc prenons un chef tout puissant et autoritaire pour régler ça) d’autre part. C’est ça qu’il faut préparer aujourd’hui et, franchement, y’a urgence.

 

 

Les dessins illustrant l’interview sont tous tirés du livre.

 

En savoir plus :

Quand les informaticiens se rebiffent - Décryptualité du 20 mai 2019


A racist version of the raised fist

Titre : Décryptualité du 20 mai 2019 - Quand les informaticiens se rebiffent
Intervenant : Nolwenn - Nico - Manu - Luc
Lieu : April - Studio d'enregistrement
Date : 20 mai 2019
Durée : 14 min
Écouter ou télécharger la conférence
Revue de presse pour la semaine 20 de l'année 2019
Licence de la transcription : Verbatim
Illustration : A racist version of the raised fist - Wikimedia Commons de Williamcasey - Licence Creative Commons Attribution Share Alike
NB : transcription réalisée par nos soins, fidèle aux propos des intervenant·e·s mais rendant le discours fluide.
Les positions exprimées sont celles des personnes qui interviennent et ne rejoignent pas nécessairement celles de l'April, qui ne sera en aucun cas tenue responsable de leurs propos.

Description

L'actualité des GAFAM montre que la main d’œuvre des GAFAM peut parfois faire entendre sa voix pour contester la politique de l'entreprise. Y-aurait-il une éthique spécifique dans le milieu ?

Transcription

Luc : Décryptualité.

Voix off de Nico : Le podcast qui décrypte l’actualité des libertés numériques.

Luc : Semaine 20. Salut Manu.

Manu : Salut Nico.

Nico : Salut Nolwenn.

Nolwenn : Salut Luc.

Luc : Sommaire.

Manu : C’est un sommaire un peu embêté avec beaucoup d’articles qui viennent du même site.

Nolwenn : Ce n’est pas grave, on fera de la pub !

Luc : Allons-y.

Nolwenn : La Tribune, « Open source : quand internet révolutionne le partage », par la rédaction.

Manu : Ça parle de partage au niveau philosophique. Un article qui n’est pas trop mal surtout sur un site qui parle surtout d’économie d’habitude. Là ils se sont un peu ouverts pour parler de sujets qui nous intéressent.

Nolwenn : Developpez.com, « Le gouvernement sud-coréen veut migrer vers Linux à la fin du support de Windows 7 », par Michael Guilloux.

Manu : C’est un gros sujet parce qu’il se trouve que le gouvernement sud-coréen était bloqué avec IE6, Internet explorer 6, depuis des années. Notamment si vous êtes Sud-Coréen, vous deviez utiliser Internet Explorer 6, il semblerait, pour remplir vos impôts.

Nolwenn : C’est légal avec la convention de Genève tout ça ?

Manu : La convention de Megève dit que non. On est embêtés. Là en tout cas, ils vont essayer de profiter de la fin du support de Windows 7 pour pousser à d’autres systèmes.

Luc : Il parait qu’il y a avait des Sud-Coréens qui partaient au Nord parce que c’était trop abominable.

Manu : C’était vraiment affreux. On espère que c’est pour de vrai qu’ils vont passer potentiellement à Linux. Il est aussi possible qu’ils nous fassent une sorte de munichoise, c’est-à-dire de dire : « On va passer à un autre système d’exploitation. Faites-nous des rabais pour qu’on reste avec vous ! » On va voir.

Nolwenn : Public Sénat, « Les propositions du Sénat pour adapter la France au changement climatique », par Ariel Guez.

Manu : Le changement climatique et le logiciel libre, oui, il y a un rapport, ça passe par les données libres, l’open data et là il est proposé par les sénateurs que les données qui viennent de Météo-France soient libérées et accessibles à tous les citoyens.

Luc : Eh bée !

Nolwenn : Mais les données n’étaient pas déjà plus ou moins ouvertes ?

Manu : Elles sont accessibles, mais je ne crois pas qu’elles soient accessibles gratuitement. Je pense que ça fait une grosse différence.

Luc : C’est un vieux truc. Depuis des années Météo-France dit : « Filez-nous de la tune parce que ces données ont de la valeur ! » Il y a des gens qui disent : « On vous paye déjà avec les impôts ». Ils disent : « Ce n’est pas suffisant, etc. », donc c’est un truc interminable. Donc si ça bouge, c’est bien.

Nolwenn : Developpez.com.

Manu : Encore !

Nolwenn : « France : quels sont les logiciels libres que l'État recommande en 2019 ? », Olivier Famien.

Manu : Ce n’est pas un nouveau sujet. C’est le SILL [Socle Interministériel de Logiciels Libres].

Luc : C’est la troisième fois qu’on en parle.

Manu : Exactement. Mais bon, ça veut dire que le sujet est important et qu’il continue à être discuté dans les médias. Donc on peut apprécier cela.

Nolwenn : Developpez.com

Manu : Encore !

Luc : Quelle surprise !

Nolwenn : « Pourquoi Linux n'a-t-il pas de succès sur desktop ? Entretien avec Mark Shuttleworth », par Michael Guilloux.

Manu : C’est un sujet à troll. Ce gars, Mark Shuttleworth, est un trolleur même s’il fait aussi Ubuntu, ce qui n’est pas mal. Il se trouve que là il se plaint qu’il y a de la fragmentation, c’est-à-dire qu’il a plein de gens qui font plein de trucs différents, mais que lui-même a largement contribué à cette fragmentation. Il se plaint que tout le monde ne le suive pas. Il veut que tout le monde s’unifie, tout le monde suive la même chose.

Nolwenn : C’est un Ouin-Ouin quoi !

Manu : C’est un classique, c’est un grand classique.

Luc : C’est un classique du : comme j’ai vu que tout le monde était divisé, j’ai créé un projet supplémentaire pour que tout le monde s’unisse derrière moi.

Nolwenn : Nouvelle République, « Poitiers : Loïc Soulas, coworker de Cobalt, spécialiste en open source », un article de la rédaction.

Manu : Ça parle de militantisme au niveau de Poitiers, c’est un peu de là-bas que je viens, donc ça me plaît bien.

Luc : Tout s’explique !

Manu : Effectivement, ils discutent notamment d’un tiers-lieu Cobalt où ils parlent un petit peu de se spécialiser dans le Libre et de monter des choses autour de ça.

Nolwenn : Developpez.com.

Manu : Toujours !

Nolwenn : « L'April se mobilise pour donner la priorité au logiciel libre dans l'éducation », un article de Michael Guilloux.

Manu : Ça reparle du Sénat, parce qu’il est en train d’être discuté des choses qui parlent de l’enseignement et de la priorité au logiciel libre dans le cadre de l’enseignement. L’April se mobilise1 et on essaye de mobiliser plein de gens pour contacter les sénateurs et qu’ils fassent avancer le sujet.

Luc : Donc allez sur le site de l’April pour voir ce que vous pouvez faire. N’importe qui peut intervenir. Si le sujet vous intéresse2, vous pouvez obtenir là-bas des contacts, aller démarcher des gens, faire du bruit, plus on est nombreux mieux c’est.

Le sujet du jour ça ne sera pas l’événement qui a marqué cette journée – on est lundi quand on enregistre : Huawei qui est un constructeur de téléphones chinois a perdu le droit d’utiliser les Google services. On se garde ça sous le coude pour la semaine prochaine, pour laisser décanter un petit peu. Aujourd’hui on va parler d’une révolte.

Manu : La révolte des développeurs.

Luc : Ça ne se voit pas, mais je vais faire toute l’émission avec le poing gauche au-dessus de la tête. Donc la révolte des développeurs.

Manu : Ça comprend plutôt des entreprises, notamment les GAFA, et c’est intéressant. Les GAFA c’est Google, Amazon, Facebook, Apple et on a tendance à rajouter le « M » de Microsoft pour dire GAFAM.

Luc : Oui.

Manu : Donc ce sont les grosses compagnies qui font fonctionner en grande partie Internet. Il se trouve que dans ces grosses compagnies il y a plein d’informaticiens et que, on le voit encore aujourd’hui, encore récemment, ces informaticiens ne se laissent pas juste mener par le bout de nez, ils n’acceptent pas de suivre tels quels tous les ordres qui leur sont transmis.

Nolwenn : Ils ont enfin compris que sans eux personne ne tourne.

Manu : Il y a de ça. Ce sont un petit peu des travailleurs de la mine, mais tellement mieux payés qu’à d’autres époques. Il y a eu des révoltes, on a constaté ça, notamment à Facebook où on se rend compte que les recrutements ont beaucoup baissé et que la désirabilité d’aller travailler à Facebook s’est complètement écroulée.

Nico : Ça a été surtout lié à Cambridge Analytica qui a pété il y a déjà pas loin d’un an je crois.

Manu : Deux ans.

Luc : Deux ans.

Nico : Deux ans. Ça a été un vrai scandale, personne ne s’attendait à ça. Du coup tous les développeurs ont pris conscience de ce à quoi servait leur boulot quotidien : à espionner les gens et que leurs données n’étaient pas contrôlées.

Manu : À influencer.

Nico : Ou à influencer parce que ça a vraiment eu des impacts même au niveau politique. Du coup les développeurs se sont dit c’est quoi ça ? Pourquoi est-ce qu’on bosse dans ces boîtes-là ? Pourquoi est-ce qu’on a fait ces monstres-là ? Autant la direction fait ce qu’elle veut et elle fait tourner son produit comme elle l’entend, mais les développeurs, du coup, disent : « On n’est plus d’accord avec ça et on arrête de bosser pour ces boîtes-là. »

Luc : La direction est aussi très critique puisque je rappelle qu’il y a quand même deux très hauts cadres de Facebook…

Manu : Un des anciens fondateurs aussi.

Luc : Oui, ça c’est venu après. Mais il y a déjà plus d’un an il y a deux cadres, dont un qui était était directeur général, qui ont claqué la porte et qui ont dit : « Facebook est une horreur absolue ; on ne sait pas ce que ça fait au cerveau des gens, on a tout optimisé pour les rendre complètement dépendants au fait de recevoir des like et des choses comme ça. Tout est fait pour qu’ils reviennent le plus souvent possible. »

Manu : Avec des conséquences parfois même sur l’humeur qu’on a dans la journée. Ça peut nous rendre dépressifs.

Luc : Tout à fait. Oui. Très récemment, il y a une semaine ou deux, un des fondateurs de Facebook a dit que Mark Zuckerberg avait trop de pouvoir, qu’il y a fallait éclater Facebook, puisqu’il y a Facebook, mais il y a également d’autres services. Il y a quoi ? Il y a Instagram.

Nico : Il y a Instagram, WhatsApp, et il y a plein d’autres services autour, de publicités ou autres, qu’ils ont rachetés. Allez voir la page Wikipédia, il y a une litanie de boîtes rachetées par Facebook.

Luc : Il dit : « Il est trop gros. Zuckerberg contrôle tout ça et il a trop de pouvoir ».

Manu : Dans les grosses universités américaines, l’Ivy League, la ligue, je ne sais plus que ce c’est, la plante en français, ce sont les gens les plus supposément intelligents. D’habitude à 85 % ils étaient pour aller travailler dans une entreprise comme Facebook et chez Facebook et là c’est descendu jusqu’à 35 % dans certains lieux, donc le recrutement est plus difficile et quand ils vont recruter, ils ne vont pas avoir forcément les gens les plus brillants tout de suite.

Luc : Plus brillants et aussi les plus riches, puisqu'il y a maintenant des affaires de corruption pour rentrer dans les grandes universités américaines.

Manu : Va savoir ! Il y a peut-être un lien !

Luc : Facebook ça a été un festival parce que ces dernières semaines, je crois qu’ils avaient réussi la performance d’avoir deux scandales dans la même journée.

Nico : C’est en permanence. Tous les jours il y a une qui sort, ça a été Cambridge Analytica.

Luc : Mais dans les trucs récents, dans les dernières semaines, ça a été les données de 500 millions de personnes à poil sur Internet.

Nico : Les mots de passe dans la nature, le mot de passe qui était demandé pour accéder à ses comptes mails. C’était une véritable horreur.

Luc : Il y a des trucs où on s’aperçoit qu’ils ont donné les données à n’importe qui et qu’il y a des tas de boîtes qui ont récupéré des tonnes et des tonnes de données de millions, de centaines de millions de personnes, qu’elles les stockent n’importe comment sur Internet et c’est juste n’importe quoi.

Manu : Mais enfin ! Vous êtes méchants. N’oubliez pas : à chaque fois Mark Zuckerberg vient s’excuser. Et ça, franchement, on ne peut pas lui retirer, il s’excuse à chaque fois !

Luc : Tu penses que c’est ça qu’il a dit à Macron quand il est passé ?

Nolwenn : Il s’excuse à chaque fois qu’il n’ait pas les moyens de mettre des billets dans la sécurité. C’est tout !

Luc : Ça coûte moins cher !

Manu : Oui. En fait il s’est excusé. Récemment il y a eu des pages de toutes les excuses qu’il a dû sortir au fur et à mesure des semaines et il semblerait que c’est assez conséquent. Il y a des gens qui ont codé un excusotron pour Mark Zuckerberg parce qu’il est tout le temps en train de dire : « Désolé, on ne le refera plus ! »

Nico : On l’a même vu pour acheter des pleines pages dans les journaux en Angleterre et aux États-Unis pour faire des mea culpa de Facebook : « On ne le refera plus, c’est vrai, on n’était pas bien, on était désolés. »

Manu : « On est désolés. Notre priorité ça va être votre vie privée » et ça il l’avait dit il y a encore un an et patatras ! Régulièrement.

Nolwenn : Mais ça a toujours été leur priorité !

Luc : C’est privé, c’est à eux !

Nolwenn : Voilà !

Manu : Nos vies privatisées, c’est moche ! Donc là, maintenant, les techniciens qui sont au service de cette entreprise, eh bien ils se rebellent, c’est-à-dire par leurs pieds, ils n’utilisent pas leurs pieds pour aller chez Facebook.

Luc : Voilà ! Il y a ceux qui sont éventuellement partis de Facebook, mais il y en a beaucoup dont on ne sait pas où ils vont. C’est-à-dire que s’ils vont bosser pour faire des missiles ou aller bosser, je ne sais pas, pour Monsanto, enfin ils ont été rachetés, ils ne s’appellent plus Monsanto maintenant.

Manu : Non. Ils s’appellent encore Monsanto, mais ils sont sous l’étendard de Bayer.

Luc : Tu peux imaginer qu’ils soient allés faire plein d’autres trucs dégueulasses mais dans une boîte qui a moins de casseroles aux fesses, enfin de marmites maintenant à ce niveau-là.

Nico : Moins visibles en tout cas, moins à la pointe de l’actualité.

Luc : Voilà ! Ouais.

Manu : C’est tout à fait possible.

Luc : Ça ne va pas dire qu’ils se rebellent, ça veut peut-être juste dire que la réputation de Facebook est en berne.

Manu : Tout à fait possible. Mais il y a d’autres contextes qui nous montrent que ça ne fonctionne pas que comme ça, la morale, l’éthique, joue quand même, on le voit chez Google

Nico : C’est un peu un moins visible, ça ne finit pas dans la presse comme en ce moment.

Manu : Pas autant !

Nico : Ou pas autant, mais il y en a beaucoup qui commencent à se poser des questions sur l’usage des technologies faites par Google puisque on les a vu, par exemple, entraîner leurs drones de combat avec des CAPTCHA. Du coup vous appreniez, en fait, aux drones à cibler les personnes sur les territoires de guerre. Ils ont commencé à se poser des questions. Il y a eu aussi Boston Dynamics qui est le gros leur fer de lance de Google.

Luc : Ils ont revendu, ils ne sont plus chez Google.

Manu : En tout cas des robots qui aideraient au combat.

Nico : Des robots de guerre. Il y en a beaucoup qui ont commencé à se poser des questions en disant à Google : « Arrêtez vos conneries, là vous êtes en train de mettre le doigt dans quelque chose qui n’est vraiment pas top. Si vous continuez dans cette direction-là, nous on arrête de bosser pour ça. »

Manu : Sachant qu’il y avait notamment un gros contrat qui était en train d’être ouvert par le département de la Défense américaine, ce sont des milliards, et Google s’était proposé de faire des data centers pour ce département. Les développeurs ont gueulé, ils ont marché et ils ont fait une petite manifestation pour dire : « Non ! Nous on ne veut pas travailler pour le département de la Défense, pour tuer des gens. » Ils ont forcé l’entreprise à reculer sur ce sujet-là. Il y a eu d’autres sujets, tout aussi intéressants, notamment sur le harcèlement au travail, le harcèlement sexuel. Des développeurs se sont plaints du traitement qui avait été fait à certains des cadres, qui avaient été poussé dehors à coups de millions, eh bien ça a fait un scandale interne assez conséquent, ça a fait bouger un petit peu les lignes et aujourd’hui ils ont promis de faire…

Luc : Des gens poussés dehors, c’est-à-dire des hauts cadres qui avaient là encore des marmites aux fesses suite à des comportements de harcèlement et plutôt que de les virer pour harcèlement, pour faute, on leur a dit : « Prends cette liasse de billets et va voir ailleurs si on y est. »

Manu : Voilà. Ce n’est pas très propre, mais ça a fait scandale, ça a fait gueuler. Il y a eu aussi tout un circuit pour essayer de contrôler l’intelligence artificielle qui avait été mise en place chez Google et qui a fait beaucoup jaser en interne. Les développeurs se sont plaints aussi des manques et des blocages qui n’étaient plus en place sur l’intelligence artificielle. Ça va assez loin chaque fois. Chez Google on peut voir qu’il y a une culture d’entreprise qui à l’origine était très libertaire, était très anti-autorité et qui est en train de changer. C’est-à-dire que la direction elle-même est peut-être plus fan, pour faire croître l’entreprise, d’aller suivre des contrats militaires, d’aller suivre des optiques un peu plus dirigistes, mais pas les développeurs.

Luc : Et puis il y a les trucs dont on parlait il y a quelques semaines avec les soupçons d’avoir flingué les concurrents en jouant de leur position dominante pour ça, ce qui n’est pas très éthique non plus. En tout cas, là-dessus, les employés de Google n’ont pas grand-chose à dire, manifestement ça n’a pas l’air de les chagriner plus que ça.

Manu : On est encore au niveau des soupçons.

Nico : Mais Google a quand même aussi changé sa politique de recrutement là-dessus. Avant, effectivement, ils essayaient de recruter les cadors au niveau technique avec des vrais fers de lance et maintenant ils sont plus dans la stratégie commerciale, donc ils cherchent plus des moutons, des gens un peu plus modulables et malléables. Forcément les tests d’entrée ont aussi beaucoup chuté, ce n’est pus du tout les mêmes objectifs visés lors du recrutement. Ça change aussi énormément la donne.

Luc : Tu peux être super fort techniquement, très intelligent et rester une raclure, je veux dire. Il n’y a aucun lien de cause à effet entre être intelligent et…

Nico : Oui. Là ils visent vraiment des personnes capables d’être modelées à la volonté commerciale de l’entreprise et plus des personnes qui allaient porter des projets et de l’éthique.

Manu : Ça se voit peut-être un peu, notamment avec leur moteur de recherche qui, en Chine, est supposé faire de la censure, on ne peut pas chercher ce qu’on veut.

Luc : C’était aussi un des sujets de rébellion.

Manu : Et Google était parti de la Chine à un moment donné, il y a quelques années, notamment sous la pression des développeurs ; ils avaient dit : « Non, on ne veut pas accepter cette censure, donc on sort du pays », mais finalement ils y sont retournés, il n’y a pas très longtemps il me semble. Je ne sais pas à quelque point ils ont accepté de se compromettre avec le gouvernement, mais c’est un marché qui est gigantesque et refuser de rentrer sur des gros marchés, ce n’est pas facile pour les dirigeants.

Luc : Est-ce qu’on pourrait oser prétendre qu’il y aurait une sorte d’esprit éthique chez les informaticiens ? On rappelle ce bouquin écrit il y a quelques qui s’appelait L'Éthique hacker [L'Éthique hacker et l'esprit de l'ère de l'information], qui faisait une sorte de parallèle avec l’éthique protestante de Max Weber. Est-ce que c’est du pur mythe ou quoi ?

Nico : On a surtout l’avantage d’être dans un métier qui est plutôt bien payé. On a des opportunités, donc on peut effectivement plus facilement mettre en avant notre éthique : on sait que si on dit non à un projet, si on se fait virer, on n’aura pas trop de problèmes pour retrouver un boulot derrière. Ça permet d’être plus à l’aise, on n’a pas non plus de problèmes financiers, donc ouvrir notre gueule c’est quand même plus facile que quand on est sur une chaîne, à devoir être payé un SMIC pour vivre et nourrir sa famille.

Manu : Il y a peut-être un autre point à mettre en avant c’est qu’on est très informés. On travaille dans la mer de l’information Internet, on est en contact avec tout ce qui circule aujourd’hui, donc dire qu’on ne fait pas quelque chose parce qu’on n’était pas au courant, c’est plus difficile.

Luc : Oui, mais il y a plein d’informaticiens qui font des avions de chasse, des missiles, des bombes, des trucs comme ça et ça ne les chagrine pas plus que ça.

Manu : Et il en aura probablement encore toujours.

Nolwenn : Les psychopathes ça existe.

Luc : Il y en a plein !

Manu : Ce sera toujours une couche de gris entre le blanc et le noir. À part faire vraiment don de soi-même à 100 %, se sacrifier, sacrifier tout ce qu’on a, on est tous en train de faire des formes de compromis et d’accepter qu’on va aider un peu jusqu’à un certain point et après c’est juste une question de où est-ce qu’on met le curseur.

Nico : Et aussi où est-ce qu’on met le chèque à la fin. Il y en a beaucoup qui peuvent être achetés. C’est vrai que dans les milieux qui sont moins éthiques, on va dire, généralement on est mieux payé. Allez dans le bancaire ou dans l’armée, vous aurez beaucoup plus de salaires à cinq ou six chiffres que si vous êtes développeur dans une petite SS2L [société de services en logiciels libres] du coin.

Manu : On pourrait même dire que l’éthique permet de diminuer les tarifs. Je connais des développeurs et j’en fais partie qui sont capables d’accepter un boulot : s’il est éthique eh bien je veux bien être moins payé que de faire un travail où je ne vais faire que du propriétaire toute la journée et faire du boulot pour des banques ou des choses comme ça. Ça s’est déjà fait pas mal et il y a des gens qui mettaient même ça dans leur contrat de travail.

Luc : OK. Donc une petite poignée de gens qui ont une éthique et effectivement, une situation qui permet d’avoir les moyens de se la payer. Donc les informaticiens ne sont pas des surhommes.

Nolwenn : Ni des sur-femmes.

Luc : Exact. Donc tant mieux. On va essayer de trouver…

Nolwenn : On va essayer de trouver notre sens éthique et notre sens moral !

Luc : Oui. Moi j’en avais quelque part, mais je ne sais pas où je l’ai mis. Je vais essayer de les retrouver d’ici la semaine prochaine. Salut tout le monde.

Manu : Salut. À la semaine prochaine.

Nolwenn : Salut.

Chimie en flux

Autrefois, quand nous apprenions la chimie à l’école, faire une réaction consistait souvent à mélanger des réactifs dans un bécher, mélanger, chauffer, attendre, et trouver dans le bécher les produits de la réaction. C’est aussi comme cela que l’on réalise aujourd’hui quantité de réactions chimiques industrielles, pour faire, par exemple, des médicaments. Même si le bécher est remplacé par des cuves parfois gigantesques, le principe reste le même, d’où la difficulté de contrôler finement le processus. Comment s’assurer, par exemple, que la température dans la cuve est constante ? Pas simple !

Il y a quelques années, cette machinerie a été bouleversée par l’apparition d’une toute nouvelle façon de faire des réactions : la chimie en flux. Plus de bécher, plus de mélange aléatoire, plus d’attente : il suffit d’injecter en continu les réactifs dans un petit tube, dans lequel la réaction se produit en permanence. Comme la réaction est continue, à rendement égal, nous pouvons nous contenter d’un tube beaucoup plus petit qu’une cuve. Nous pouvons aussi mieux contrôler la réaction : pour chauffer le tube, il suffit par exemple de le faire passer dans un four.

En prime, avec cette méthode, il est nettement plus facile de collecter des échantillons et les analyser. Un système chimique en flux peut dès lors être vu comme une fonction, qui donne le rendement de la réaction en fonction de certains paramètres (température, pression, stœchiométrie, débit). Et que font des informaticiens avec une telle fonction ? Ils l’optimisent, bien sûr ! C’est l’objet d’un projet conduit à l’Université de Nantes, sur lequel nous travaillons.

Notre problématique est que l’on ne connaît pas la fonction à optimiser. Nous n’en avons pas de jolie expression, avec des x, des y et des z, facile à admirer, à calculer et à optimiser. Nous ne pouvons que mesurer, de façon expérimentale, des valeurs de la fonction en des points particuliers (les conditions courantes de la réaction) : pour cela, nous collectons les produits de la réaction, et nous les analysons.

Nous avons adapté pour ce type d’optimisation une méthode classique, la méthode de Nelder-Mead. Le principe est de sonder astucieusement l’espace de recherche en s’appuyant sur des déplacements d’un « polytope ». On commence au hasard : sur la base de deux paramètres à optimiser, on tire trois points dans l’espace de recherche et on mesure. L’espèce de triangle formé par les trois points s’appelle polytope de Nelder-Mead, et il se déplace ensuite dans l’espace de recherche en fonction des rendements que nous trouvons. Nous commençons par chercher le plus mauvais des trois points, puis nous retournons le triangle sur l’axe formé par les deux autres. Si nous trouvons un point bien meilleur, alors nous étirons le polytope dans cette direction. Si au contraire le point trouvé est moins bon, nous contractons le polytope. Bref, nous déformons ce polytope en étant guidé par les mesures. Et même si c’est un peu difficile à visualiser, la méthode marche aussi avec plus de deux paramètres, il suffit de remplacer le triangle par un polytope. Nous avons adapté cette méthode au cas particulier de la chimie en flux, en rajoutant des propriétés fortes pour respecter certaines règles de sécurité.

En haut, une paillasse classique, opérée par un humain. En bas, la même réaction, entièrement automatisée : l’ordinateur contrôle robot-à-pipeter, four, pompe, etc. Crédit : François-Xavier Felpin

Notre méthode a été intégrée à un système automatisé permettant de réaliser une réaction, de la contrôler et de l’optimiser de façon entièrement autonome : c’est un ordinateur qui s’occupe d’injecter les produits, de contrôler les conditions de la réaction, de prélever des échantillons et de les analyser, puis de collecter les résultats… Orchestrer tout cela a été un long travail d’orfèvrerie ! La mise au point a pris du temps mais maintenant, ce dispositif est entièrement autonome et permet l’optimisation de la synthèse de molécules complexes pouvant rentrer dans la conception de médicaments. Pour une des réactions, une étape de synthèse de la carpanone, notre méthode a même trouvé un meilleur rendement que ce qui était expérimentalement connu !

Charlotte Truchet (@chtruchet), François-Xavier Felpin, Université de Nantes

 

Hypervoix (1/2) : concevoir les interactions vocales

A l’heure où les enjeux commerciaux des interfaces vocales semblent sans limites, leur conception n’est pas sans heurt ou difficulté. A l’occasion de la journée d’étude Hypervoix qui avait lieu le 15 avril à Paris, retour sur les enjeux de conception que posent les assistants vocaux et notamment la question de la voix elle-même comme modalité d’interaction, une « matière » qu’il reste à façonner.

De la voix à l’artefact

« L’assistant vocal n’est pas qu’une voix. C’est également un artefact physique, un service, une interface (lumineuse, sonore, graphique…), une proposition d’interaction spécifique… », explique le designer Julien Drochon (@julien_drochon), enseignant à l’École supérieure d’art des Pyrénées, lors de sa présentation (.pdf). Par exemple, l’animation lumineuse des assistants vocaux a une fonction précise : maintenir la possibilité de l’interaction même lors des moments de silence… Montrer que l’objet inactif est avant tout hyperactif et attirer l’attention sur sa disponibilité permanente.


Image : des lumières d’Alexa et de leurs différentes significations.

L’utilisation de la voix seule déplace les enjeux de conception d’interfaces. « Si les interfaces graphiques structurent la surface, si les interfaces tangibles questionnent l’espace, les interfaces vocales, elles, par la conversation, relèvent principalement d’une structuration du temps ». Elles nécessitent un recours à tous ces éléments, car bien souvent, les artefacts convoquent à la fois la conception d’objet, d’interaction, le design sonore…

Après avoir expérimenté pendant quelques mois ces dispositifs, Julien Drochon pose plusieurs questions. Pourrait-on imaginer un design sonore moins pauvre, dont le paysage varierait en fonction de l’heure, de la saison, du temps, des propos ? La voix des assistants vocaux est souvent conçue sur un modèle de neutralité de façon à s’adapter à tous. Pourrait-on imaginer prendre le contre-pied de cette neutralité désincarnée et penser des principes d’interaction qui s’adaptent mieux à l’usager, au contexte ? Par exemple en donnant à ces voix des accents spécifiques, en leur faisant utiliser des vocabulaires populaires… ? Pourrait-on imaginer que leurs personnalités (tonalité, humeur…) soient plus variées, configurables, c’est-à-dire par exemple qu’elles procèdent d’un croisement de personnalités existantes ou fictives (croisant la personnalité de nos amis par exemple, ou prenant la personnalité d’une Daenerys Targaryen) ? Les personnalités des assistants vocaux sont dociles et conciliantes : pourrait-on imaginer des assistants qui deviennent désagréables quand on passe trop de temps avec eux ? Qui nous prennent à partie ? Qui soient attristés par des mauvaises nouvelles ? Avec lesquels nous pourrions nous disputer ? Pourraient-ils jouer des souvenirs sonores de nos interactions ?

Pour le designer, la conception des interfaces vocales devrait s’inspirer du jeu vidéo qui explore le rapport de la voix à la narration, à l’exemple du jeu Firewatch, qui exploite pleinement cette mécanique puisque le joueur, gardien d’un parc naturel dans le Wyoming, est relié à son superviseur par un simple talkie-walkie. La BBC a ouvert un département de R&D lié aux machines parlantes où ils explorent les possibilités des assistants vocaux en terme de contenus et d’interaction, à l’image de The Unfortunates, une fiction pour enceintes connectées dont la narration évolue avec les utilisateurs.

Les assistants vocaux sont encore insuffisamment envisagés comme des éditeurs de contenus, certainement en partie parce que les grands acteurs du secteur ne mettent pas en accès libre les modèles de reconnaissance vocale qu’ils tirent de leurs données, freinant l’existence de plateformes de reconnaissance vocale alternatives, comme Common Voice de Mozilla. Pour Julien Drochon, la participation des usagers est centrale pour corriger la surpuissance des acteurs de la voix, ce qui n’est pas si simple quand ce sont justement ces grands acteurs qui proposent des interfaces de programmation pour la voix assez accessibles et documentées, à l’image du kit de développeurs d’Alexa ou de Google Assistant. « La personnalisation passe-t-elle par l’automatisation du traitement d’un jeu de données non consenties de la part de l’utilisateur, son identification par un motif statistique, où passe-t-elle notamment par la participation de l’usager à son élaboration ? », interroge le designer. Pour lui, la cocréation est appelée à être plus fertile que l’apprentissage automatique. « L’apprentissage automatique est fait pour générer des stéréotypes, ce qui semble être incompatible avec la création d’interfaces vocales singulières. La place de l’humain et de l’auteur est capitale dans l’élaboration de profils d’interfaces et de scripts inattendus et originaux, pour favoriser l’adhésion des utilisateurs. » La place de l’humain dans ces interfaces ne peut pas se réduire à optimiser l’exploitation des données de l’utilisateur.

Qu’est-ce qu’une voix de synthèse ?

Nicolas Obin est chercheur dans l’équipe Analyse et synthèse des sons à l’Ircam, centre de recherche internationalement reconnu dont l’activité est consacrée à la création de nouvelles technologies pour la musique et le son. « Nous sommes capables de reproduire artificiellement une voix humaine », à l’image de la voix du comédien André Dussolier qui peut désormais être produite par une machine et créer des phrases que le comédien n’a jamais prononcées, ou encore celle de Marilyn Monroe. Il existe d’ailleurs un marché de la voix de synthèse, via des entreprises qui proposent ce type de services, comme Voxygen, Acapella ou Lyrebird. Reste que ces voix de synthèses demeurent encore imparfaites. L’Ircam travaille sur les caractéristiques de la voix et est ainsi capable d’hybrider des voix, par exemple en mixant une voix humaine à celle d’un lion. Avec des logiciels évolués, il est possible aussi de modifier les attributs d’une voix : à partir d’un enregistrement neutre, il est possible d’ajouter des émotions à une voix, de la faire passer de la colère à la joie ou à la tristesse. L’enjeu de ces recherches consiste à créer des voix plus expressives, prochaine étape de la synthèse vocale…

Désormais, les marques veulent avoir leur assistant vocal avec des voix personnalisées correspondant à leur identité de marque. L’Ircam est régulièrement sollicité par des entreprises pour créer des personnalités vocales. Reste que créer des voix n’est pas si simple. Il est pour l’instant encore difficile de « sculpter des voix » à la demande, notamment en y incorporant des vocabulaires ou des caractéristiques qui leur sont propres. Enfin, les interactions vocales restent pour l’instant limitées à des questions-réponses. La lecture d’un texte ou d’un roman par une voix de synthèse par exemple n’est pas encore envisageable sans générer de la monotonie.

Pour son collègue, Nicolas Misdariis (voir leur présentation .pdf), responsable de l’équipe perception et design sonores de l’Ircam, le design sonore est présent dans de nombreux artefacts : véhicules, espaces publics, etc., à l’image des identités sonores créées pour la SNCF ou l’aéroport de Roissy. Le design sonore consiste à utiliser des éléments sonores pour marquer un objet d’un signe qui va incarner une intention. Ce signe vise à créer une signature, une identité, un espace qui utilise le son pour différencier un objet d’un autre. La conception d’une voix ou d’un son nécessite un cahier des charges spécifique, souvent difficile à saisir, car il repose beaucoup sur la sensibilité. Il existe cependant des outils pour définir les propriétés sonores d’un son afin de différencier les sons et leurs caractéristiques. Les équipes de l’Ircam se sont par exemple intéressées à ce que signifiait un son chaud… Ils ont ainsi isolé deux paramètres : le paramètre spectral et le rapport signal/bruit permettant de produire des graphes pour analyser sa « chaleur ». D’autres travaux se sont intéressés au code émotionnel d’un son, par exemple pour saisir ce qui traduit une voix souriante afin de le reproduire. D’autres travaux encore se sont intéressés au « code social » d’un mot : comment par exemple impulser une sensation de confiance et dominance dans un simple « bonjour », en en analysant la fréquence et ses variantes. D’autres projets s’intéressent à produire des esquisses sonores, car l’un des problèmes de la création sonore repose sur le fait de réaliser des esquisses, permettant par exemple de distinguer des sons abstraits, de sons de machines ou d’interactions. L’Ircam a mis au point un outil pour esquisser des sons à la manière d’un croquis et l’améliorer peu à peu, via différentes couches apportant au son comme des textures spécifiques.

La voix n’est pas un son comme les autres, rappellent les chercheurs de l’Ircam. Elle est la modalité d’interaction avec d’autres humains, elle porte du sens, des visées intentionnelles et communicationnelles (attitudes, intentions, émotions…). Il faut prendre en compte de nombreux paramètres acoustiques pour communiquer : le timbre, les niveaux prosodiques (intonation, rythme, intensité…)… Ainsi, il est possible de donner de multiples inflexions aux voix de synthèse, par exemple en leur permettant de suggérer, d’inciter, voire de faire culpabiliser celui qui les écoute. Certaines études montrent qu’il est possible de manipuler les personnes depuis une voix de synthèse, notamment les plus jeunes. La conception sonore vise à créer des effets, ce qui nécessite également de poser des questions culturelles, car les codes que l’on cherche à véhiculer n’ont pas partout les mêmes valeurs. Bref, la conception de voix n’est donc pas sans considérations éthiques ! Et à mesure que la technologie progresse, celles-ci vont se poser avec toujours plus d’acuité.


Image : la voix comme assistance technologique intime et ultime. Illustration de Roberto Parada pour The Atlantic.

Vers des interfaces vocales qui respectent la vie privée ?

Joseph Dureau (@jodureau), directeur de la technologie de Snips en rappelle l’objet, original dans le paysage des producteurs d’assistants vocaux. Snips n’est pas seulement une solution alternative à celles proposées par les grandes plateformes, c’est aussi une proposition de valeur singulière qui cherche à maximiser le respect de la vie privée des utilisateurs. Snips vise à développer des objets connectés commandés par la voix, en local, plutôt que dans le cloud, l’informatique en nuage, comme le proposent les plus grands acteurs du secteur.

Pour y parvenir, Snips distingue les requêtes selon leurs domaines d’usages. Lorsque les requêtes vocales des utilisateurs sont dans le domaine d’usage de l’appareil proposé, celui-ci fournit une réponse sans envoyer de données dans le cloud. Le modèle est entraîné à partir de centaines d’heures d’échantillonnage vocal réalisées par des utilisateurs (par exemple, via Mozilla Common Voice) ou achetées. L’enjeu ici est que l’appareil, par exemple une machine à café, sache reconnaître une grande diversité de requêtes nécessaire à son fonctionnement pour qu’elle puisse être traitée localement. C’est seulement si la commande n’est pas interprétable, si l’intention n’est pas comprise, qu’une autorisation ponctuelle est accordée par l’utilisateur pour aller chercher une réponse plus adaptée sur un serveur distant.

À la différence d’un modèle comme celui d’Amazon ou de Google, où l’assistant vocal est censé répondre à tout type de requête en les transmettant aux serveurs de ces entreprises (et pour celles qui ne sont pas comprises, à leurs salariés pour désambiguïsation), Snips limite les requêtes à des domaines d’usages contextualisés afin de traiter les données en local. Pour Snips, une majorité de requêtes peuvent ainsi être traitées en local, et c’est grâce à cette architecture que la protection des données et que la frugalité des ressources sont garanties.

Pour Snips, le contexte d’usage d’un objet est bien souvent limité. Quand on observe d’ailleurs les cas d’usages les plus courants de la commande vocale, un bon nombre pourrait se passer de requête en ligne, et c’est certainement encore plus vrai pour faire du contrôle commande par la voix d’appareils électroménagers par exemple. Pour certaines interfaces, l’entreprise travaille à récupérer des données utilisateurs pour améliorer la performance du modèle, par exemple en se connectant au compte de streaming musical de l’utilisateur, afin d’améliorer ses propres modèles locaux.

Comme ses appareils préservent mieux la vie privée de l’utilisateur, Snips travaille également à supprimer le mot clé d’activation pour parvenir à un échange plus naturel et intuitif. En assurant le traitement de la voix en local, il suffirait de dire « expresso » pour que la machine à café obéisse ! Reste à savoir comment arrêter un mot signifiant prononcé par inadvertance pour qu’il ne déclenche pas d’action !

Quand l’interface vocale s’adapte à ses usagers

La question des interfaces vocales privilégie souvent la voix au détriment de tout autre type d’interaction, réduisant les boutons ou les écrans à leur seule présence pour des fonctions minimales. C’est à rebours de ces tendances que travaille François Millet, responsable du développement de Studio 44 et qui travaille avec plusieurs acteurs, dans le cadre du consortium HomeKeeper sur le projet d’enceinte intelligente Skipit (voir sa présentation .pdf).

Initialement conçu comme une interface destinée au streaming musical et radiophonique, le projet s’est progressivement orienté pour proposer une enceinte intelligente à destination de personnes âgées et non technophiles. Cibler ce public a amené les porteurs de projet à proposer un prototype différent des interfaces vocales du marché, avec des fonctionnalités spécifiques notamment sur la santé et l’assistance (en intégrant un calendrier des passages des aides à domicile ou des rappels sur la posologie des médicaments à prendre). Le prototype, testé auprès d’un public de personne âgée en Normandie, a montré que les difficultés de compréhension tant de la machine que des usagers n’étaient pas un petit problème. Le vocabulaire spécifique, les accents régionaux prononcés, les problèmes d’articulation et de prononciation génèrent de grosses difficultés qui posent un problème de conformité des interfaces vocales : les voix normées, souvent féminines, et sans accents des assistants ne sont pas conçus pour s’adapter à tous les publics.


Image : Skipit. Un assistant vocal domestique pour les seniors.

La disparition des interfaces graphiques des enceintes connectées est un autre problème quand on s’adresse à une population qui a l’habitude des boutons, comme ceux de leur télévision. D’où un prototype qui choisit de leur donner de la place ! Reste que leur présence ne suffit pas toujours à rendre les objets lisibles. Il faut également travailler à rendre visible ce que l’enceinte permet de faire. Ces « affordances » (la capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation) permettent aussi de pallier aux déficiences de la voix humaine, que ce soit dans l’écoute de ce que disent les usagers que dans l’écoute de ce que dit la machine. Skipit n’est donc pas doté uniquement de boutons, mais également d’un écran simplifié qui permet d’accéder à des fonctions, de zapper parmi un choix réduit de programmes et de services.

Si Skipit n’est pour l’instant qu’un prototype, ce démonstrateur montre que dans le domaine des assistants vocaux, il y a peut-être une place pour des acteurs spécifiques et pour penser des services adaptés à la diversité des utilisateurs.

Voix et vie privée : la voix sur écoute

Tous les majordomes du futur que sont les assistants vocaux ne se ressemblent techniquement pas, explique Félicien Vallet de la Cnil (et qui pilote le dossier sur les assistants vocaux du Laboratoire d’innovation numérique de la Cnil que nous vous recommandons chaudement). Or, ils sont nombreux déjà présents sur le marché. Si les plus connus sont Siri, Alexa, Cortana ou l’assistant de Google, de nombreux autres modèles se peaufinent comme le Bixby de Samsung, Djingo d’Orange, Aloha de Facebook, Nina de Nuance, Sam d’Ubisoft, DuerOS de Baidu, Cainiao d’Alibaba, Xio AI de Xiaomi, Xiaowei de Tencent, Snips… Tous ne reposent pas sur les mêmes technologies, bien sûr, mais beaucoup fonctionnent depuis le cloud, l’informatique en nuage, comme l’enceinte Google Home.

Félicien Vallet prend le temps de nous réexpliquer le fonctionnement de ces appareils (voire également les très claires explications du site de la Cnil). Google Home est en permanence en phase d’écoute passive et tente de détecter, au niveau local, le mot clé d’activation, le fameux « OK Google ». La reconnaissance du mot clé est relativement basse pour améliorer l’expérience utilisateur, c’est-à-dire que l’appareil se trompe facilement, qu’elle génère des faux positifs, c’est-à-dire une écoute qui récupère des données qui sont transmises par erreur aux serveurs de Google. À cette étape est prévue en option la reconnaissance d’un individu par sa voix (jusqu’à 6 voix différentes par foyer) avec des droits différents paramétrables pour différencier un enfant d’un adulte par exemple. Cette étape de reconnaissance implique donc de transmettre des données audio, c’est-à-dire des caractéristiques biométriques pour identifier l’interlocuteur. Quand le canal d’écoute est ouvert, l’usager énonce une requête. Cet échantillon audio est envoyé sur les serveurs de Google. Quand les données arrivent sur les serveurs, une nouvelle vérification du mot clé est initiée, si le mot clé n’est pas reconnu, l’activation est rejetée, sinon le signal audio est reconnu par phonème, puis transcrite par un modèle de langage par probabilité pour produire un fichier textuel. Ce fichier textuel est ensuite interprété et exécuté. Le processus alors s’inverse du texte à la synthèse vocale pour donner une réponse sous forme de fichier audio ou exécuter la commande comprise. Puis le système repasse en veille dans les 8 secondes sans nouvelle question ou tant que les voyants clignotent ou restent visibles.

En fonction des modèles techniques et économiques, le design des assistants vocaux suit la stratégie des acteurs qui les opèrent : Google se positionne sur une traduction vocale de son moteur de recherche, Amazon plutôt sur la vente en ligne, chacun essayant de nouer des partenariats pour pallier leurs faiblesses à l’image des accords entre Google et des acteurs de la grande distribution. L’un des grands enjeux du secteur est bien sûr le modèle publicitaire, dont on ne connaît pas le niveau d’acceptabilité par les utilisateurs. Mais Google a annoncé tester du contenu publicitaire dans les réponses. Aujourd’hui ces produits sont majoritairement installés dans les domiciles : salons, cuisines et chambres surtout. Ils sont encore assez rares au travail, mais des partenariats avec des groupes hôteliers ou des entreprises visent à accélérer leur déploiement dans d’autres types de lieux, posant de nouvelles questions de confidentialité des données et de secrets professionnels.


Image : Où se trouvent principalement les assistants vocaux ? Via le rapport annuel de Voicebot.

Avec le développement d’applications vocales, les assistants vocaux deviennent une plateforme d’intermédiation. L’application vocale « EDF et moi » par exemple conseille les clients sur leur contrat et leur propose des solutions pour économiser l’énergie. Mais là encore, cette relation client qui passe par un acteur tiers, Amazon, pose des questions de vie privée, puisqu’elle permet potentiellement à Amazon de connaître certaines dispositions de son contrat ou de sa consommation d’électricité… souligne Félicien Vallet.

Les interfaces vocales sont des systèmes faillibles. Des chercheurs sont parvenus à passer des ordres inaudibles aux humains, mais que l’assistant vocal était lui en mesure de comprendre. D’autres ont découvert des failles de compréhension très fréquentes de certains mots de ces outils de reconnaissance vocale : comme le fait de dire « Coal » (charbon) et que le système comprenne « Call » (appeler). Il est alors possible de créer des applications malveillantes pour exploiter ces erreurs, ce qu’on appelle le voice ou skill squatting, qui se déclencheront depuis ces erreurs d’interprétation.

L’absence d’écran pose le problème de la compréhension de l’utilisateur de ce qui est fait de ses données. Comment supprimer par exemple l’historique de ses données si on n’y a pas accès ? Le partage des responsabilités, au regard du RGPD, pose la question des applications : où s’arrêtent et où commencent les responsabilités de chacun ?

Les interfaces vocales posent également des problèmes de confidentialité des échanges, notamment du fait que des employés des grands constructeurs d’assistants vont écouter certains enregistrements pour aider le système à retranscrire ce qui est dit et améliorer le modèle de compréhension de l’écoute. Cette surveillance pose bien sûr la question de la monétisation de l’intime, du profilage des utilisateurs pour créer des services sur la base d’une connaissance toujours plus forte des utilisateurs. Pour Félicien Vallet, ces systèmes permettent d’envisager demain une analyse de nos voix et de nos émotions sans précédent. C’est déjà à l’oeuvre sur certains serveurs vocaux téléphoniques qui cherchent à qualifier l’engagement de l’utilisateur avec les téléopérateurs… des formes d’analyses nouvelles qui ne sont pas sans poser question sur le consentement des utilisateurs, surtout quand de plus en plus d’objets ont vocation à embarquer des assistants vocaux, parfois même à l’insu des utilisateurs, comme l’a montré le microphone découvert dans les thermostats de Nest. Et surtout, comme le soulignait sa collègue Estelle Harry il y a quelques mois, quand ces objets et ces techniques ont tendance à être à l’écoute par défaut et imbriqués par nature, pour assurer un service toujours plus efficace.

Hubert Guillaud

Avec la complicité de Fanny Maurel, Cécile Christodoulou et Véronique Routin.

Voir également notre dossier sur les assistants vocaux, suite à la journée d’étude Vox Machines de décembre 2018.

Audience contre le Privacy Shield devant le Tribunal de l’UE !

Le régime de surveillance des Etats-Unis va de nouveau être examiné par les juges européens. Après 3 ans de procédure, l’audience sur notre affaire contre le « Privacy Shield » a enfin été fixée aux 1er et 2 juillet. Retour sur ces 3 années de combat.

En 2000, la Commission européenne a autorisé un accord, appelé « Safe Harbor », pour faciliter le transfert de données personnelles des européens vers les États-Unis.

Le 6 octobre 2015, la Cour de justice de l’Union européenne a invalidé cette autorisation, dans un recours initié par Max Schrems (lire notre réaction de l’époque). Pourquoi ? Car le Safe Harbor laissait les services de renseignement états-uniens accéder aux données des personnes européennes et qu’Edward Snowden venait de révéler l’atteinte massive qui en résultait pour nos libertés.

Le 12 juillet 2016, la Commission européenne a tenté de revoir sa copie : elle a autorisé un nouvel accord de transfert de données vers les États-Unis, le « Privacy Shield » (voir notre réaction).

Le 17 novembre 2016, nous attaquions ce nouvel accord devant le Tribunal de l’Union européenne aux côtés de FFDN et FDN (voir notre saisine commune). Bien qu’un peu moins vague que le Safe Harbor, ce nouveau Privacy Shield continue de permettre des mesures abusives de la part des États-Unis, telles que la surveillance de masse – la Commission le reconnaissait elle même. De plus, pour nous, faire invalider cet accord serait une façon de renforcer la jurisprudence européenne opposée à la surveillance de masse, que nous pourrions ensuite utiliser contre les abus de la loi française.

Le Tribunal de l’Union a jugé notre recours suffisamment grave et sérieux pour ouvrir la procédure. La Commission européenne a du défendre son texte, au secours duquel sont venus de nombreux pays (au premier rang desquels les États-Unis et la France, mais également l’Allemagne, le Royaume-Unis, les Pays-Bas, la République tchèque) et entreprises (Microsoft et Digitaleurope, représentant notamment tous les GAFAM), chacun produisant leurs écritures, auxquelles nous avons du répondre à notre tour (voir notre réponse à la Commission puis celle à ses alliées).

De notre côté, l’UFC Que Choisir est intervenue à notre soutien et l’ACLU (association historique de défense des libertés aux États-Unis) nous a largement aidé pour décrire en détail le régime de surveillance états-unien.

Ces différents échanges d’écritures ont pris fin le 10 avril 2019, où nous avons répondu à une série de questions posées par le Tribunal pour éclairer sa décision. Après presque 3 ans de procédure, le jour de l’audience est donc enfin venu ! Elle se tiendra le 1er et 2 juillet au Luxembourg, nous permettant d’appuyer tous nos arguments à l’oral face à la probable quarantaine d’avocats représentant nos nombreux et si puissants adversaires.

Il s’agira sans nul doute de l’audience la plus importante à laquelle La Quadrature du Net aura jamais participé. Une victoire aurait des conséquences colossales, tant sur notre exposition à la surveillance des États-Unis que sur le droit des pays européens. Nous allons la chercher sans frémir.

Émission « Libre à vous ! » sur radio Cause Commune (28 mai 2019) - Collectivités et logiciel libre - Jouons collectif - In code we trust

28 Mai 2019 - 15:30
28 Mai 2019 - 17:00

Photo d'illustration de l'émission

La vingt-septième émission Libre à vous ! de l'April sera diffusée en direct sur radio Cause Commune sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur le site web de la radio, mardi 28 mai 2019 de 15 h 30 à 17 h 00. Et l'émission sera rediffusée le soir même de 21 h à 22 h 30.

Notre sujet principal portera sur les collectivités et le logiciel libre avec Laurence Comparat, adjointe données publiques, logiciels libres et Administration générale de la ville de Grenoble et Pierre Levy de la Direction des Systèmes d’Information et du Numérique de la mairie de Paris et notamment en charge de la de maintenance et l'évolution de la plate-forme Lutece. Nous aurons également la chronique « Jouons collectif » de Vincent Calame, bénévole à l'April et la chronique « In code we trust » de Noémie Bergez, avocate au cabinet Dune. Chronique qui portera sur le RGPD (Règlement général sur la protection des données).

Écouter le direct mardi 28 mai 2019 de 15 h 30 à 17 h 00   S'abonner au podcast

Les ambitions de l'émission Libre à vous !

La radio Cause commune a commencé à émettre fin 2017 sur la bande FM en région parisienne (93.1) et sur Internet. Sur le site de la radio on lit : « Radio associative et citoyenne, les missions de Cause Commune sont de fédérer toutes les initiatives autour du partage et de l’échange de savoirs, de cultures et de techniques ».

Nous avons alors proposé de tenir une émission April intitulée Libre à vous ! l'émission pour comprendre et agir avec l'April — d'explications et d'échanges concernant les dossiers politiques et juridiques que l'association traite et les actions qu'elle mène. Une partie de l'émission est également consacrée aux actualités et actions de type sensibilisation. L'émission Libre à vous ! est principalement animée par l'équipe salariée de l'April mais aussi par des membres bénévoles de l'association et des personnes invitées. Donner à chacun et chacune, de manière simple et accessible, les clefs pour comprendre les enjeux mais aussi proposer des moyens d'action, tel est l'objectif de cette émission hebdomadaire, qui est diffusée en direct chaque mardi du mois de 15 h 30 à 17 h. Avec normalement une rediffusion le soir même de 21 h à 22 h 30.

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Musique : Jammu Africa d’Ismaël Lo (1996)

Cet album m’a paru comme étant le meilleur moyen de présenter ce grand musicien et chanteur sénégalais. A la fois compilation et véritable album, il a été justement réédité dans les années 2000 avec deux bonus. Ismaël Lo, c’est d’abord une voix merveilleuse pour moi avec ce petit voile, cette profondeur qui émeut au plus… Lire la suite Musique : Jammu Africa d’Ismaël Lo (1996)